L’ancien Président de la République était venu défendre le texte du « traité constitutionnel » qui allait être soumis au référendum le 29 mai prochain. Référendum dont le résultat est bien connu – un « Non » exprimé par 55% des votes – et qui peut être considéré aujourd’hui, avec la distance critique de quinze années, comme un moment charnière de la construction européenne. A moins que ce ne soit le début de la « dé-construction » ? C’est vrai. Comme beaucoup de référendums, celui-là n’a pas servi à régler une question de manière claire et acceptable pour tous, mais plutôt à dévoiler la profondeur des clivages existants, en les creusant davantage.
Il est peut-être utile de rappeler que ce texte n’apportait, en fin de compte, guère d’éléments nouveaux dans la manière dont l’intégration européenne se poursuivait, tiraillée entre la méthode communautaire à visée supranationale chère à Jean Monnet et les prérogatives des Etats-membres, jalousement défendues et célébrées par les dirigeants comme autant de victoires – sans qu’on sache contre qui au juste. A part quelques éléments symboliques sans réelle valeur ajoutée, ce traité n’allait rien changer. L’Euro circulait déjà depuis plus de trois ans, le marché unique était devenu une réalité, et l’élargissement de 2004, avec dix nouveaux membres, n’avait pas non plus attendu la ratification d’un texte tellement vidé de substance que tous les gouvernements l’avaient signé sans problème.
Mais le traité était, de manière pompeuse et trompeuse, appelé une « constitution », un mot à connotation solennelle qui, dans ce cas précis, s’approchait de la publicité mensongère et faisait miroiter une importance dont, objectivement, il était dépourvu.
Paradoxalement, oui. C’est le vide relatif de ce texte qui a transformé le référendum en tribunal du bilan d’un demi-siècle de construction européenne. Plus la campagne durait, plus les chefs d’accusation pleuvaient. Tentative d’assassinat contre la souveraineté nationale. Association de malfaiteurs contre le modèle social français. Escroquerie en bande organisée par une élite contre le peuple. La défense pro-européenne, faible et peu audible, ne croyait qu’à moitié à l’innocence de l’accusé. Du coup, elle était tout sauf convaincante, noyée par l’accusation dans des détails, souvent sortis du contexte et hautement anxiogènes. En quelque sorte, c’était la cour d’appel du procès de Maastricht, jugé par référendum en septembre 1992. A l’époque, la défense l’avait emporté, de justesse, avec 51% des votes. Les soupçons avaient été les mêmes, notamment à l’égard du projet d’union monétaire, avec en prime une grande méfiance envers une Allemagne tout d’un coup devenue trop grande. Si les arguments de la défense avaient prévalu à ce moment-là, c’est qu’en 1992, l’accusation, malgré des procureurs du talent de Philippe Séguin, ne disposait pas encore de la référence à ce qu’on allait bientôt appeler « la mondialisation », le néologisme dominant des années 1990.
Comme l’ont montré de nombreuses études, les clivages profonds qui traversent la société française au sujet de l’intégration européenne, révélés au grand jour par le débat autour du Traité de Maastricht et ravivés de manière spectaculaire par la fausse « constitution » de 2005, sont restés étonnamment stables dans le temps.
Certes, il est aisé de démontrer que le « Non » des Français en 2005 avait de multiples causes – on peut envoyer par exemple à la remarquable analyse publiée par la Fondation Jean Jaurès et intitulée « Le jour où la France a dit Non ». Il n’en reste pas moins pour autant que l’Europe est une thématique qui semble cristalliser des attitudes opposées envers le rouleau-compresseur du processus de la mondialisation et son carburant, le capitalisme. Elle met à nu les frustrations que ce dernier suscite en permanence (...)