La marche du monde

À l’école des femmes afghanes


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« Mon espoir est que les portes de l’éducation soient ouvertes aux filles, que chaque fille puisse étudier et choisir un bon et juste chemin pour sa vie. »

Aïcha Sana s’adresse à nous depuis la ville de Laghman, à 150 km à l’est de Kaboul. Elle nous dit son espoir de reprendre le chemin de l’école.

Depuis le retour des Talibans au pouvoir en 2021, l’éducation des filles au-delà du primaire est de nouveau interdite, et les écoles secondaires pour filles restent fermées. Selon l’Unicef, plus de 2.2 millions d’Afghanes sont exclues des salles de classe.  

Mais comment la génération de Sana vit-elle cette privation d’accès à l’éducation ? Et quelle mémoire gardent de l’école les femmes de la génération de sa mère et de sa grand-mère ? À quand remonte la première scolarisation des filles en Afghanistan et comment s’est développée l’éducation pour toutes et tous sous la période communiste ?

Autant de questions posées par ma jeune consœur Najeba Arian à celles et ceux qui ont accepté de nous livrer leur témoignage en langues farsi et pachto, pour nous raconter un siècle d’éducation dans leur pays.

À l’école des femmes afghanes, c’est un nouvel épisode documentaire de La marche du monde.

À découvrir également, le podcast « Africaines Queens », l’histoire des femmes africaines racontée par elles-mêmes.

 

À l’école des femmes afghanes

Un siècle après l’ouverture des premières classes en Afghanistan, les filles rêvent toujours de pouvoir étudier. Et pourtant, la question de l’éducation des filles a été posée dès les années 20 par Sa majesté le roi Amir Amanullah Khan Gazi. Lorsqu’il accède au pouvoir, l’une de ses premières mesures est de créer les conditions nécessaires pour permettre aux filles d’étudier et de travailler.

Trois femmes pionnières — Son Altesse Sarwar Sultan (mère d’Amanullah), son épouse la reine Soraya Tarzi, et Asma Rasmia (mère de la reine Soraya épouse de Mahmoud Tarzi, Premier ministre à l’époque d’Amanullah) — vont ouvrir pour la première fois en 1921 une école primaire pour filles, appelée « Maktab-e Mastourat » (École des jeunes filles).

Par la suite, cette école primaire a été transformée en lycée, et une école d’infirmières a été ajoutée. Des membres de la famille royale y ont étudié. Cette école a ensuite été renommée « Lycée Malalai ».

Cependant, cette initiative a suscité l’opposition de certains milieux conservateurs religieux. Des soulèvements, notamment dans les régions du Sud et de l’Est, ont éclaté sous la direction de God Mullah, le mollah boiteux.

Des révoltes ont également eu lieu à Kaboul, qui finirent par aboutir à l’insurrection dite « saqawie ».

L’un des principaux arguments avancés contre les réformes d’Amanullah était que le roi serait devenu « mécréant » et qu’il envoyait des jeunes filles afghanes à l’étranger. Pourtant, les familles des jeunes filles envoyées à l’étranger avaient elles-mêmes insisté et donné leur consentement pour partir étudier.

Durant la période saqawie, le règne d’Habibullah Kalakani, non seulement les écoles de filles ont été fermées et les départs vers l’étranger interdits, mais des changements ont été également imposés à l’éducation des garçons. Dans une déclaration d’Habibullah Kalakani, la physique, la chimie, les mathématiques et même la géométrie sont qualifiées de matières « impies », et le programme scolaire des garçons a lui été aussi restreint.

Si la période saqawie a été une période de réaction conservatrice, le règne d’Habibullah Kalakani a été très court, de janvier à octobre 1929. Et lorsque Sa Majesté Nader Shah lui a succédé, l’espace éducatif a été réouvert…

Le début des années 30 est considéré comme le temps du renouveau en Afghanistan. Non seulement des écoles sont créées à Kaboul, mais au-delà dans les provinces… une période dorée pour l’éducation ! Dans la famille de Tahera Shams, née en 1937 à Kaboul et ancienne élève du Lycée historique Malalaï fondée en 1921 à l’initiative de la reine Soraya, l’éducation des filles était une priorité.

« Ma mère disait toujours : Lisez, apprenez quelque chose. Moi je suis restée sans instruction, mais vous devez devenir instruites. »

Pour Tahera Shams, grande figure de l’activisme communiste afghan, l’époque du roi Mohammad Zaher Shah, entre 1933 et 1973, n’est absolument pas comparable avec la période des Talibans. À cette époque, la plupart des familles faisaient des efforts pour que leurs enfants aillent à l’école et réussissent dans la vie.

« Pendant le règne du roi, j’allais normalement à l’école et les femmes étaient libres. Bien sûr, dans les zones rurales il y avait des problèmes, mais à Kaboul la vie était normale, malgré des difficultés économiques. »

Ayant démarré sa scolarité à l’âge de 15 ans, Tahera entre à l’Université de Kaboul en 1965. Elle a tout juste 28 ans. Elle veut étudier la médecine, mais sa famille ne le lui permet pas, sachant qu’une femme médecin peut être amenée à travailler la nuit. Finalement, Tahera étudie la littérature persane.

« Nous manifestions depuis l’Université de Kaboul. À cette époque, les autorités n’emprisonnaient pas les filles comme aujourd’hui. Les Talibans emprisonnent, torturent et violent les femmes, mais cela n’existait pas à notre époque. »

Depuis le retour des talibans en 2021, il est impossible pour les jeunes filles de poursuivre leurs études au-delà de l’école primaire. Une décision justifiée par une interprétation passéiste du Coran, afin de contrôler la vie des femmes et de les séquestrer au sein de leur maison. Mais l’histoire de l’Afghanistan est longue et dans la mémoire collective des Afghanes, dans les récits transmis de grand-mère en petite fille, et de mère en fille, la figure de la femme éduquée existe. Depuis la reine Soraya à l’initiative de la première école pour fille jusqu’aux femmes médecins, ingénieures, professeures ou artistes sous les communistes.

« L’esprit général était qu’il n’y avait aucune différence entre les hommes et les femmes, et que les droits des femmes et des hommes étaient presque égaux. Les possibilités d’études étaient très étendues. Les élèves qui obtenaient de bonnes notes étaient envoyés à l’étranger dans le cadre du mouvement des pionniers, en particulier vers les pays de l’Union soviétique. À leur retour, ils étaient ensuite employés en Afghanistan. »

Homira Sabawoon est née en 1971. Lorsque l’Union Soviétique envahit l’Afghanistan en Décembre 1979, elle est une petite fille de huit ans. Mais l’occupation n’est pas la guerre et elle garde un souvenir heureux de sa scolarité sous influence soviétique. 10 années pendant lesquelles la résistance intérieure et extérieure des moudjahidines s’organise. Homira Sabawoon a 19 ans lors de la prise de Kaboul le 1er Janvier 1990. Alors qu’elle se prépare à suivre des études dans le domaine des beaux-arts, de la littérature et de la musique, sa vie bascule.

« Beaucoup d’histoires de moudjahidines hantent notre mémoire, la plus emblématique est celle de Nahid, la martyre. Lorsque les milices de Abdul Rashid Dostom, célèbre chef de guerre du nord de l’Afghanistan, sont arrivées dans le quartier de Makrorayan pour piller les maisons, ils ont tenté d’agresser sexuellement Nahid. Elle s’est alors jetée du cinquième étage de sa maison. »

Loin de Kaboul, les femmes subissaient moins frontalement la violence des exactions menées par les moudjahidines et leurs milices dirigées par des chefs de guerre jusque-là unis contre les communistes au pouvoir et leur soutien soviétique. Des femmes qui ont été massivement scolarisées et émancipées depuis les années 50 comme le rappelle notre spécialiste de l’histoire culturelle afghane, l’écrivain Abdul Ghafoor Liwal. 

« En 1971, les progrès ont été tels que, dans une province conservatrice comme Kandahar, des jeunes filles ont participé à des compétitions internationales de basketball et remportèrent même une coupe de victoire. En l’espace de trois décennies, il s’agissait d’un progrès considérable. »

Ghafoor Liwal est devenu un très grand poète de langue pachto. Dans ses textes, il n’oublie pas d’évoquer la condition terrible de ses sœurs afghanes privées d’éducation par ce qu’elles sont des femmes.

« Lorsque les talibans arrivent au pouvoir en 1996, la guerre sous sa forme précédente a cessé, mais pour notre plus grand malheur, les talibans se sont immédiatement attaqué à l’éducation moderne. Les écoles existaient, mais pour les filles, toutes les possibilités ont disparu. Même l’éducation primaire a été interdite aux filles ; Seuls les garçons allaient à l’école, portant le turban, dans un contexte très difficile après une longue guerre civile. »

 

Pendant cette première période talibane, la liste des interdictions faîtes aux femmes est infinie. Interdiction d’aller à l’école, interdiction de sortir sans être entièrement recouverte par le hijab et sans être accompagnée d’un homme de la famille, interdiction de travailler et de voter, sans compter les lapidations à mort en place publique pour celles qui selon les Talibans ne respecteraient pas la loi islamique de la Charia. Homira Sabawoon est alors une jeune citadine de Kaboul âgée de 25 ans, grandie dans une famille à l’état d’esprit ouvert et progressiste. Elevée dans l’idée qu’une femme ne peut être véritablement indépendante que si elle possède une autonomie économique, et qu’une femme économiquement autonome ne peut être victime de personne. Homira a toujours cru en la liberté des femmes, convaincue que si elles étudiaient, elles pourraient travailler à l’avenir. C’est ainsi qu’elle crée l’école secrète, d’abord chez elle à Kaboul puis doit s’éloigner de la capitale trop dangereuse pour Laghman où la solidarité des voisons lui a permis d’éviter d’être arrêtée par les talibans.

« Je me suis heurtée au problème du manque de livres. Même si je faisais beaucoup d’efforts pour enseigner au tableau. J’avais aussi des élèves qui avaient déjà terminé l’école mais ne voulaient pas perdre la possibilité d’apprendre. Je donnais les cours deux fois par jour : le matin de 10 h à 12 h et le soir après le dîner. Comme toutes les étudiantes étaient soit de jeunes enfants soit des femmes, venir le soir ne leur posait pas de problème. »

L’arrivée de la République a été comme « ouvrir la porte de la cage pour un oiseau » se souvient Homira : soudain, la liberté s’est offerte et les femmes ont beaucoup progressé. Un avantage de son enseignement clandestin pour sa propre famille a été que, lors de l’arrivée de la République, sa fille a passé l’examen et a été directement admise en quatrième année, car elle avait reçu un enseignement rigoureux et régulier avec sa mère. Pendant 20 ans, des efforts intenses ont été faits par la République afghane. Tout d’abord, des établissements scolaires ont été construits dans tout le pays, ce qui constitue un grand acquis. Des milliers d’écoles ont été ouvertes afin que des millions de filles et de garçons puissent aller à l’école et à l’université, afin de recevoir un enseignement de haut niveau. Un énorme capital humain pour l’Afghanistan, construit sur plusieurs décennies.

Lorsque les Talibans prennent à nouveau le pouvoir, ils trouvent un pays avec un système éducatif fonctionnel et un capital humain.

« Malheureusement, cette fois encore, ils ont privé les filles de l’éducation. Cependant, les filles peuvent recevoir l’enseignement primaire jusqu’à la sixième classe, mais au-delà, elles sont exclues. C’est sans aucun doute un recul très dangereux et une injustice majeure contre les filles afghanes. »

Une injustice majeure contre les filles afghanes et contre l’Afghanistan tout entière. Quel est l’avenir d’une nation qui détruit ses propres femmes, ses propres mères ? L’écrivain, poète, chercheur et ancien ambassadeur d’Afghanistan en Iran, Abdul Ghafoor Liwal nous rappelle combien les arguments des talibans n’ont aucune validité religieuse ou culturelle.

« Le premier argument prétend que l’éducation des filles est interdite par la religion. Cet argument est invalide, car des milliers de savants religieux l’ont rejeté et de grandes institutions religieuses n’ont pas accepté ce récit. L’Islam n’interdit pas l’éducation des filles.

Le second argument est culturel : ils disent que la culture afghane ne permet pas l’éducation des filles. C’est faux. Dans la culture afghane, l’éducation des filles a toujours existée, avec des conditions de sécurité et de protection. »

Les femmes afghanes sont tributaires des lois féminicides talibanes. Mais comment notre témoin artiste et chanteuse Homira Sabawoon réussit elle à faire face à tant de violence et de négation de sa propre personne ? Pendant combien d’années ses études ont-elles été interrompu et comment a-t-elle trouvé la force de les reprendre en 2015, après la première période talibane, pendant la République ?

« Au début, la musique me paraissait un simple passe-temps, mais ces 26 années de pause ont changé mon point de vue. J’en suis venue à penser que la musique est une nécessité pour une société, elle est la nourriture de l’âme, un besoin social et le meilleur moyen de transmettre un message. »

Le retour des talibans au pouvoir est très décourageant pour les femmes afghanes. Cependant, Homira n’a pas baissé la tête, en s’appuyant sur ses expériences de résistances passées, à l’époque des moudjahidines, des premiers talibans et maintenant de leur retour.

« Les talibans ont fermé les portes des écoles aux femmes en Afghanistan, ils leur ont interdit de travailler… et bien si l’oxygène était sous le contrôle des talibans, les femmes n’auraient même plus le droit de respirer. Mais comme le dit le poète Ghani Khan « Même si je vais au paradis, la vérité est que mon chemin est différent de celui du mollah. »

En Afghanistan, l'exclusion des femmes de l’espace publique prive d’éducation plus de deux millions de filles. Le régime taliban met ainsi en péril le destin de toute une nation mais les femmes afghanes résistent et s’organisent à l’intérieur et à l’extérieur, avec notamment l’école secrète. Comme nous l’a delà dit la jeune Sana, il s’agit d’envisager l’avenir et de garder espoir.

« Mes chères sœurs, ne soyez jamais découragées. Dieu a apporté cette situation et Dieu l’améliorera. Nous ne devons pas perdre notre espoir, car perdre notre espoir, c’est perdre l’espoir de la société, puisque la société se construit grâce aux femmes ».

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La marche du mondeBy RFI