Aventuriers de la Vie

Comment Théo a ouvert un hôtel eco-responsable au Cap Vert ?


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Au cœur de Mindelo, sur l'île de São Vicente, un hôtel porte en lui l'histoire d'un homme et d'une maison, celle de Théo, l'entrepreneur venu des Alpes, et du Terra Lodge.

Il est de ces parcours où les chemins se dessinent au fur et à mesure, non par des décisions calculées, mais par une succession de portes ouvertes, de curiosités assouvies et d'opportunités saisies. Théo, l'hôte du Terra Lodge, incarnait cette philosophie bien avant qu'elle ne devienne une tendance. Originaire des Alpes de Haute-Provence, sa soif d'ailleurs l'a mené à une vie nomade, aux confins de l'Afrique, avant de jeter l'ancre au Cap-Vert.

Ce n'est pas une quête effrénée de richesse ou de succès qui l'a guidé, mais plutôt une disposition naturelle à l'exploration, à la rencontre. Accompagnateur en montagne, il a d'abord foulé les sentiers des Alpes avant d'encadrer des groupes sur les îles volcaniques du Cap-Vert. Vingt ans plus tard, le voici à la tête d'un hôtel et d'une agence de trekking, le fruit d'un projet né de l'imprévu, d'une maison coloniale en décrépitude et d'une vision singulière du développement local.

Son histoire est celle d'une réinvention, d'une adaptation constante à un environnement, non sans ses défis. C'est le récit d'une construction, au sens propre comme au figuré, qui se savoure à l'ombre des balcons du Terra Lodge, où chaque détail raconte un engagement : celui d'un homme qui a su bâtir son rêve en harmonie avec le territoire et ses habitants.

De l'ethnologie au trek : les premiers pas d'un baroudeur

Bien avant l'hôtel, l'appel du voyage avait déjà résonné chez Théo. Ses études d'ethnologie le mènent au Mali, puis au Sénégal. C'est à Dakar, à 22 ans, qu'il entend parler de Cesária Évora, la diva capverdienne. Cet écho lointain, cette curiosité musicale, le pousse à une décision impromptue : rejoindre le Cap-Vert.

« J'étais à Dakar, j'avais du temps libre et du coup je me suis dit tiens il faudrait voir ces îles là-bas. » Sans argent pour l'avion, il cherche un embarquement, et trouve finalement des marins français. En échange de ses services en cuisine, il est déposé au Cap-Vert, avec un simple sac à dos. Une rencontre fortuite, dès son arrivée sur l'île de Praia, le mène à son insu vers São Nicolau, une île montagneuse où il passera un mois, émerveillé par les paysages encore vierges de toute fréquentation touristique. Ce premier contact sera décisif.

De retour en France, armé de son brevet d'accompagnateur en montagne, il revient au Cap-Vert, cette fois comme guide pour une agence française. C'est la première étape d'une implantation qui ne cessera de croître, marquée par la volonté de transmettre.

« Plutôt que ce soit des Français qui viennent bosser ici on essayait plutôt de transmettre le savoir aux locaux, les former comme il faut pour qu'après puisse faire le boulot. »

Le tourisme explose, la demande de guides locaux aussi. Théo se retrouve à la tête d'une mission : organiser et former. Une opportunité qui le pousse à créer en 2007 sa propre structure de trekking, Casa Verde, dont il cherche bientôt des bureaux plus confortables.

La maison coloniale : une rencontre fortuite et une vente dictée par le cœur

Installé à Mindelo, Théo cherche des locaux pour son agence. Il habite le quartier, passe chaque jour devant une vieille maison coloniale, un peu délabrée, mais qui le fascine. Un jour, une pancarte « À vendre » apparaît. C'est un ami maçon, futur maître d'œuvre du projet, qui le pousse à s'informer.

Les propriétaires ? De vieilles dames, très attachées à cette maison familiale, mais incapables de l'entretenir. Le prix demandé est trop élevé pour Théo, qui n'a pas l'intention d'emprunter. Il leur exprime son admiration pour le lieu, insiste sur son potentiel de valorisation, mais s'en va, résigné.

Pourtant, l'histoire ne s'arrête pas là. Des promoteurs immobiliers visitent la propriété, avec l'intention de la raser pour construire un immeuble. Une idée impensable pour les sœurs, qui voient leur héritage menacé. Elles rappellent Théo. « Elles m'ont dit écoute comme elle c'est ce que tu pourrais donner un maximum pour cette maison. » Théo propose son prix maximal, bien en deçà de leur demande initiale. La famille se réunit. Un des frères préférerait vendre au plus offrant, quitte à ce que la maison disparaisse. Mais les autres, profondément attachés à leur histoire, tranchent.

« Nous on préfère que ce soit quelqu'un qui va la valoriser et que cette maison reste en place et que avec ça continue. »

C'est ainsi que Théo acquiert la maison, sans projet précis, presque par hasard, poussé par un ami et une curieuse opportunité. Une somme de 165 000 euros, bien loin des 250 000 euros initialement affichés, pour un lieu chargé d'histoire.

Terra Lodge : l'émergence d'un projet, entre amis et opportunités

La maison est acquise. Les bureaux de l'agence y déménagent. Mais Théo nourrit d'autres ambitions. Passionné de construction – il a bâti sa propre maison en France entre 18 et 20 ans – il perçoit le potentiel. L'emplacement est idéal, en surplomb du centre-ville, avec vue sur la mer. La clientèle de son agence de trekking manque d'hébergements de qualité à Mindelo.

Autour de lui, un cercle de confiance : un maçon capverdien, ami de longue date et maître d'œuvre, et Morello, un architecte italien avec qui il partage sa passion pour le surf. L'idée prend forme : créer un hôtel.

« En fait il y avait un peu tout était réuni pour se dire tiens on lance le truc, on fait un projet d'hôtel et puis je construis quelque chose. »

L'avantage d'une équipe soudée et fiable est inestimable au Cap-Vert, où le milieu de la construction est souvent opaque. « J'avais la maison, j'avais la place, le terrain, j'avais le copain qui était un bon architecte, j'avais l'autre copain qui était un maître d'œuvre à qui je pouvais faire confiance parce que c'est pas toujours évident ici. »

Le Terra Lodge naît de cette synergie, de cette accumulation de facteurs favorables, loin d'une décision solitaire ou préméditée. C'est l'essence même de la démarche de Théo : une confiance intuitive dans les opportunités qui s'offrent à lui, une écoute attentive des courants qui le portent, plutôt qu'une planification rigide.

Entre histoire et modernité : l'engagement éco-social du Terra Lodge

Le Terra Lodge se veut discret, intégré au paysage. Douze chambres, pas plus, pour ne pas dénaturer le quartier. L'architecture reprend le langage local, avec des blocs aux hauteurs variables, des balcons généreux typiques des maisons coloniales.

L'engagement éco-responsable est avant tout social. « Le problème du Cap-Vert un peu c'est qu'en fait ici ils produisent peu de choses, il importe énormément. » Théo fait le choix de l'économie circulaire locale. Les gravats de la maison d'origine et d'une dépendance ont été réutilisés pour les fondations. Les planches de coffrage deviennent mobilier. « Tout a été construit ici : les tables par exemple, tout ça c'est des planches de coffrage qu'on a utilisées pour faire les coffrages de construire l'hôtel qu'on a récupérées. »

Le mobilier, les luminaires, tout est dessiné et fabriqué sur place par des artisans capverdiens, « avec des gars qui ont des savoir-faire qu'on voit plus trop en Europe. » Même les sols en “béton de sagrot”, une technique traditionnelle locale délaissée au profit du carrelage importé, sont réhabilités.

L'aspect environnemental est aussi pris en compte. « On a des panneaux solaires sur les toits. » L'hôtel est peu dépendant du réseau électrique local, souvent alimenté par des centrales au fioul. Un système de recyclage des eaux grises, pour alimenter les chasses d'eau ou arroser les jardins (ceux de l'hôtel et ceux des voisins), complète le dispositif. Le design, axé sur la ventilation naturelle, permet de se passer de la climatisation, même sous la chaleur capverdienne.

La curiosité, moteur d'une vie : la non-décision comme philosophie

Lorsqu'on interroge Théo sur les choix difficiles, sa réponse est déroutante : il n'a jamais eu l'impression de prendre de grandes décisions. « J'ai même quasiment l'impression que j'ai jamais eu de décisions, moi j'ai l'impression que c'était à chaque fois des portes ouvertes assez évidentes, il suffisait d'y aller. »

C'est une philosophie, celle de la curiosité et de l'attention aux opportunités. « Je pense que le facteur le plus fondamental c'est un peu la curiosité dans le sens être attentif et capter beaucoup d'informations. » Ces informations, glanées au fil des rencontres et des expériences, rendent les choix plus clairs, presque inévitables. « Assez vite la bonne option te semble évidente. »

Pour Théo, le « succès » de son parcours – entendu comme la réalisation de ses envies, l'absence de véritable travail perçu – est intrinsèquement lié à cette curiosité innée. C'est elle qui ouvre les portes, qui révèle les chemins, qui transforme les simples hasards en trajectoires de vie.

« Plus tu vois les possibilités qu'il y a plus tu as d'informations et ces informations elles te servent à prendre des décisions. »

Loin des injonctions modernes à entreprendre à tout prix, Théo dédramatise son propre parcours. Il ne se sent pas en position de donner des conseils, car sa voie s'est toujours présentée avec une évidence déconcertante. Le Cap-Vert, ses montagnes, ses vagues, sont devenus le terrain de jeu de cette curiosité insatiable.

Ralentir l'allure : l'équilibre précaire de l'entrepreneur nomade

L'agence de trekking et l'hôtel tournent bien. Mais le chemin n'a pas été sans embûches. Le Cap-Vert est une terre de lenteurs administratives et de pénuries matérielles. « Ça m'a pris beaucoup de temps, ça m'a beaucoup retardé mon projet. » La gestion des ressources humaines, la formation du personnel, exige une énergie constante. « Avant d'arriver à avoir une équipe qui soit un peu autonome et c'est à ce moment ça va demander beaucoup de boulot. »

Une idée de nouveau projet sommeille : un campement de cabanes minimalistes à Tarrafal, un village isolé de Santo Antão, où les hébergements de qualité font défaut. Une occasion en or, dans l'esprit de Théo, de combiner ses passions. Mais le Covid a rebattu les cartes. Le temps retrouvé, l'espace pour soi, ont fait naître d'autres envies.

« Est-ce que c'est pas le moment de lever un peu le pied plutôt que de se lancer dans d'autres projets ? »

Plutôt qu'un énième hôtel, c'est l'idée d'un projet personnel qui prend le dessus : « un petit cabanon un peu minimaliste dans la nature loin de tout. » Un refuge dans les montagnes de Santo Antão, loin du tumulte des affaires. Une quête de sens différente, non plus dans la création de structures, mais dans la simplicité et l'autonomie.

C'est la redécouverte du temps, non plus comme une ressource à optimiser pour les projets, mais comme un espace à habiter différemment. Le fait de « ne pas s'arrêter », un mantra de toujours, est mis à l'épreuve par cette lassitude nouvelle, cette envie de sédentarité choisie. Une nouvelle aventure, introspective cette fois.

Théo nous offre le portrait d'un entrepreneur à contre-courant, un bâtisseur dont la curiosité est le véritable atout, et la capacité à saisir l'imprévu, sa boussole. Son parcours, loin des sentiers balisés, invite à une réflexion sur la notion même de réussite et d'épanouissement, suggérant que parfois, la meilleure voie est celle qui ne se décide pas, mais se découvre.

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Aventuriers de la VieBy Adrien Hardy