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Je suis souvent comme le Ravi, ce personnage des santons de Provence qui, parce qu'il est un peu benêt, sourit à la beauté du monde.
Quand je vois des oiseaux s'envoler à tire d'ailes, une fleur s'épanouir dans la rosée du matin, ou quand, comme hier au soir, je traverse à la nuit tombée la ville pleine de vie et de lumières chaudes et mouvantes, j'éprouve une sorte de ravissement.
Je me demandais s'il n'y avait pas, dans cet épanouissement bienheureux de l'être au spectacle des choses, un cadeau de l'oubli qui, par des voie différentes de celles de l'attention, nous permettrait de mieux saisir le monde.
On dit souvent de l'oubli qu'il panse les plaies et referme les blessures parce qu'il permet d'éteindre le souvenir des malheurs et des choses mauvaises. Mais je me demande si nous ne devons pas rendre grâce également à l'oubli du pouvoir qu'il a sur les choses belles et bonnes, du brouillard dont il les recouvre parfois, nous donnant la chance de les redécouvrir, émerveillé, sans qu'elles aient été abîmées, recouvertes, par la poussière de l'ennui et de la lassitude, le loess de l'indifférence.
Peut-être faut-il, pour s'émouvoir de tous les matins du monde et de toutes ses nuits, qu'un peu de liqueur oublieuse ait été versée dans notre coupe quotidienne. Pourrions-nous vraiment, sinon, sous l'accumulation des jours et des années, retrouver la fraîcheur première ? Pourrions-nous être submergés par l'immensité mélodieuse du jour, l'harmonie du chant ou de l'accord qui s'élève dans le silence, la beauté de cette femme qui se tient devant nous ? N'est-ce pas à l'oubli, frère en cela de l'attention, que nous devons d’échapper à la malédiction de l'apathie et à la somnolence ? N'est-ce pas à lui que nous devons de pouvoir, longtemps après le premier jour, longtemps après la première fois, aimer ?