Improvisations (le podcast)

« Je croyais que ça te ferait plaisir »


Listen Later

https://improvisations.fr/wp-content/uploads/20170816plaisir.mp3
 
On n’avait rien demandé ; on ne nous avait rien demandé non plus ; et voilà qu’on vient nous dire que cette chose, qui nous est pénible, nous ennuie ou a minima nous indiffère, « c’est pour nous faire plaisir » qu’elle a été conçue et exécutée. On nous le dit de vive voix, avec des mots, ou l’on se contente de nous le faire comprendre, en prenant le ton légèrement excédé et peiné de celui dont les efforts ont été mal récompensés et qui souffre, en silence, de notre ingratitude.
On tombe alors des nues car on ne savait rien de cela. Mais on n’ose pas trop le dire car comment se plaindre d’un excès de bonté, d’un trop-plein de gentillesse ?
Une bonne partie de mon enfance s’est déroulée à l’ombre de ces murs invisibles, de ces murs contre lesquels on ne pouvait pas se ruer, que dressaient certains de mes proches et qui m’angoissaient car c’était « pour me faire plaisir » qu’ils avaient été bâtis. Et j’entends, dans ma mémoire, cette voix qui résonne et qui projette en moi l’image de ces mains tordues de désespoir qu’on voit représentées dans certaines statues et dans certaines photos: « Oh, mon chéri, je croyais que ça te ferait plaisir... ». Et à cela, il ne pouvait être répondu, tant le désarroi était total.
Je conçois qu’on puisse pour mon avenir, mon bonheur, ma santé, mon bien, me faire des choses qui, dans un premier temps, ne sont pas agréables. Il faut parfois, pour guérir d’un mal, accepter l’amertume des pilules médicamenteuses.
Je veux bien croire aussi que, pour l’amour de moi, on puisse avoir des comportements qui, dans l’immédiat me choquent et me font violence. La santé, l‘amour, le bien, le bonheur, sont des constructions de long terme à la bonne réalisation desquelles des détours peuvent être nécessaires.
Mais le plaisir ? Comment prétendre avoir voulu faire plaisir quand notre conception du plaisir n’a pas été prise en compte ?
Il ne s’agit pas, ici, du cadeau, du don, du présent, de ce qui est délibérément et ouvertement offert, à nos risques et périls, pour faire plaisir à ceux qu’on aime. Dans ce cas, les nécessités de la surprise exigent le secret et interdisent le sondage préalable. Je parle ici d’autre chose. De ces plaisirs qu’on prétend, après coup, avoir voulu donner, mais qu’on n’a jamais présentés comme tels, directement, ouvertement. Il s’agit de ces choses plus insidieuses dans lesquelles on ne se mouille qu’à moitié, qu’on dit a posteriori avoir préparées pour nous mais qui ne nous ont jamais été présentées comme telle, avec netteté et franchise.
Et bien ces choses là, je pense à la réflexion qu’elles ne sont que le reflet de la volonté de puissance de celles et ceux qui prétendent, malgré nous, « avoir voulu nous faire plaisir ». Et pour parler plus précisément, et reprendre une pensée que Katia m’avait un jour dite, sans que je la comprenne, elles sont pour partie le reflet du désir mâle de contrôler notre plaisir, d’orienter nos choix : « aime ce que je veux que tu aimes et que je puis, moi seul(e), te donner. »
...more
View all episodesView all episodes
Download on the App Store

Improvisations (le podcast)By Aldor