Polaroid 41

Je voudrais écrire


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http://polaroid41.com/je-voudrais-ecrire/

Samedi 25 avril 2020 – 23h11.

Je voudrais écrire mais je ne sais pas quoi. Je voudrais écrire et je reste coi.

Je ne sais absolument pas d’où je tiens cette phrase. Il me semblait l’avoir lue sur la pochette d’un album de Claude Nougaro mais je n’arrive plus à la retrouver. Toujours est-il qu’elle me trotte dans la tête ces jours-ci. Elle décrit parfaitement mon état du moment : une envie d’écrire, de raconter mais finalement le silence. Je reste coi. On ne vit qu’a minima en ce moment, alors Je ne sais pas quoi. Plus d’échanges, plus de rencontres, l’émotionnel est moins sollicité peut-être. Hébété, ouais c’est ça : hébété. Quasiment en état de sidération. Alors on se referme. On se replie sur soi, sa famille, son nid. Je m’active dans mon espace redessiné, mon petit territoire. Je m’occupe des enfants, je m’occupe les mains, je mobilise mon corps et j’évite de penser. Le vide prend toute la place. Paul Auster me tient magistralement compagnie. Il m’entraîne avec lui sur les pas d’Archie Ferguson, le héros de son roman 4321. Auster a imaginé quelles pourraient être les vies d’une seule et unique personne selon les choix qu’elle fait, et les accidents ou les cadeaux que la vie met sur son passage. J’ai adoré ce roman. J’ai dévoré ces vies multiples, moi qui ne vis plus qu’a moitié. J’y avais trouvé mon équilibre. Mais le roman est terminé et me revoilà face à cette page blanche. Je ne sais plus très bien si c’est moi qui regarde la page ou si c’est l’inverse. J’ai pourtant toujours cette envie de raconter.

Mes parents sur Skype, blottis l’un contre l’autre comme deux inséparables. Ils nous sourient pour ne pas nous inquiéter mais le cœur n’y est pas. On joue la comédie, le résultat n’est pas vraiment crédible.

Le souvenir de Jeannot qui écrase une larme et lâche « La vie est une vaste blague Marcou ». Son fils venait tout juste de mourir d’une rupture d’anévrisme. C’était quelques jours avant Noël.

Je me dis quasiment tous les jours que ma grand-mère a bien fait de partir au mois de décembre 2019, le spectacle actuel l’aurait terrassée à coup sûr. L’autre jour je m’imaginais en train de lui décrire la situation, le virus, les morts par milliers, le confinement. Elle haussait les épaules et m’avouait en souriant qu’elle était contente de ne plus être là pour voir ça avant d’ajouter, comme à son habitude, « Surtout prenez soin des petites ». Mais oui, mais oui, on prend soin de nos filles, on n’a jamais autant pris soin de nos filles. Elles vont bien, elles sont géniales, sois tranquille. Repose-toi maintenant.

Cette bizarre habitude depuis le 15 mars de ne pas répondre aux amis qui laissent des messages. J’en suis le premier surpris. Je crois que je préfère une absence de communication à une fausse bonne humeur. Ou pire à une tristesse qu’on partagerait. Non merci. Je préfère « prendre soin des petites ». Laissez-moi un message et je vous rappellerai dès que possible. Plus tard.


Les mails continuent pourtant de tomber. Des contrats signés, des représentations en vue courant 21. La municipalité de Ligné nous fait part de son enthousiasme à nous programmer au printemps. Je note consciencieusement la date. Je ne ressens rien de particulier. De quel printemps parle-t-on ? Comment m’imaginer partir jouer en Charente alors que je n’ai pas parcouru plus d’un kilomètre en cinq semaines ? Les représentations des quatre mois à venir sont annulées. Non, là aussi : Laissez-moi un message et je vous rappellerai dès que possible. Plus tard.

Regarder les filles jouer dans le salon. L’espace de quelques minutes, le Coronavirus n’existe pas et n’a jamais existé. L’enfance éclate et rejaillit sur les murs. (polaroid et texte intégral disponibles à www.polaroid41.com/je-voudrais-ecrire/)

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