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Apprenant la mort d'Anne Dufourmantelle, je songeais ce matin à la douceur, dont elle avait parlé, faisant le lien avec un échange que j'avais eu hier avec Katia. Tel est l'objet de cette improvisation.
La douceur est une pression douce ou une résistance douce à la pression. Dans un cas dans l'autre, il s'agit de ne pas brusquer, de ne pas briser, mais au contraire de faire effort pour maintenir intègre, entier, réuni, consentant, ce qu'il serait probablement plus facile de casser ou de dissocier.
Agir avec douceur est souvent un sacrifice car cela ne permet pas d'obtenir le bénéfice psychologique immédiat qu'offrent la colère, la fuite, la violence ou la simplification réductrice : on ne se débarrasse pas, avec la douceur, de ce dont on se serait débarrassé en envoyant bouler tout cela, en coupant les ponts, en tranchant dans le vif, en s'en lavant les mains. La douceur consiste justement à ne pas céder à la tentation du "Qu'on en finisse !" et aux chants langoureux des sirènes du renoncement. Elle est un effort sur soi-même.
Ne pas briser là, ne pas aller plus vite que la musique, accompagner avec respect et empathie sans chercher le résultat immédiat, en acceptant de s'encombrer de tout ce qu'il aurait été plus facile de rejeter en se fâchant ou en soumettant le monde à l'injonction du : "C'est soit ceci, soit cela"... La douceur est le refus du simplisme et du réconfort qu'il offre, de la bonne conscience satisfaite à laquelle il peut parfois conduire.
La colère et la simplification permettent de marcher plus librement, avec plus de légèreté. On a rejeté dans le néant ou dans l'altérité absolue cette moitié du monde qui n'était pas ce que nous voulions qu'elle soit, et on se sent, du coup moins contraint, moins empêtré, moins englué : le monde et la réalité sont devenus plus faciles à saisir et à comprendre : c'est tellement plus simple d'avancer, de penser, d'avoir des certitudes, quand on est seul !
Mais ce faisant, on s'est évidemment coupé du vrai monde, qui est épais et complexe. Et en rompant, en cassant, en exigeant que ce soit ceci ou cela, on a manqué de cette générosité qui pousse à vouloir tout intégrer de ce qui est et à reconnaître que c'est à la fois ceci et cela.
On a manqué à la vérité, que la douceur défend.