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L'historien Marc Ferro est venu il y a quelques jours dans les murs de mon entreprise pour y présenter son dernier ouvrage : l'Aveuglement, dans lequel il parle de ces épisodes, nombreux, de l'histoire, durant lesquels les gens avaient toutes les informations, tous les éléments permettant de décrypter un événement en train de se produire ou proche de se produire, et cependant, ne le voyaient pas, ne le comprenaient pas.
L'exemple le plus frappant, en dépit du célèbre article de Pierre Viansson-Ponté, est celui de mai 68 que personne ne voit venir et que personne ne comprend.
Il y a avait, dans la présentation de Marc Ferro, des choses beaucoup plus inquiétantes et tragiques, parce que se rapportant à l'aveuglement personnel. Il nous cita, ainsi, des passages de lettres ou de mots - presque obscènement doux et coquins - que Josef Mengele, le médecin tortionnaire nazi, adressait à sa femme tandis qu'il envoyait des gens à la mort : il évoquait cela, il parlait de son activité au milieu des baisers qui parsemaient ses lettres, mais le faisait sans apparemment réaliser la catastrophe et le scandale de son action : autre forme d'aveuglement, terrible.
Et puis, allant hier soir à une réunion de parents d'élèves, j'ai croisé dans les couloirs du lycée une collègue que je croise ordinairement dans les couloirs de mon entreprise. Elle m'a vu et ne m'a pas vu. Elle m'a regardé, une autre fois, et à nouveau, elle ne m'a pas pas vu ou plutôt pas reconnu. Il n'y avait pourtant rien de caché. Pas de voile, pas de trouble, aucun élément perturbateur, si ce n'est le fait qu'elle ne s'attendait pas à me voir là, que là n'était pas le lieu de nos rencontres habituelles et que cette différence de milieu, de contexte, d'ambiance, suffisait à la méconnaissance.
C'est cela l'aveuglement : ne pas voir ce qui s'étale sous nos yeux parce que c'est ailleurs ou autrement qu'on s'attendait à le voir.