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Or


Et bien figurez-vous Paule qu’en préparant cette émission j’ai compris pour la première fois le sens que le linguiste et romancier Umberto Eco avait donné à son célèbre livre Le Nom de la Rose. Ce n’est pas l’explication qu’en a donné Eco, mais c’est celle que je vous propose et vous verrez comment elle nous ramène à Abélard. Après tout Eco était un grand sémioticien et s’y connaissait en matière de symboles
Vous vous souvenez de l’histoire. Nous sommes en 1327. Au moment où l’ex-inquisiteur Guillaume de Baskerville, interprété dans le film de J-J Annaud, par le très séduisant Sean Connery, arrive, accompagné de son secrétaire Adso de Melk, dans une abbaye située quelque part au Nord de l’Italie, on vient de déplorer le suicide d’un des moines. D’autres morts étranges viendront ponctuer le séjour de Guillaume dont il devra tenter de démêler la raison. Après plusieurs morts, dont celle du bibliothécaire Bérenger, Guillaume et Adso parviennent à pénétrer dans la pièce cachée de celle-ci où ils découvrent assis à une table et tenant serré contre lui un vieillard aveugle. Ils parviennent à se saisir du livre et Guillaume comprend pourquoi c’est celui-ci qui a causé autant de morts. Il s’agit du seul exemplaire du livre II de la Poétique d’Aristote qui porte sur le rire. La bibliothèque prend feu et l’ouvrage disparaît à jamais.
Que nous disent les références semées de manière cachée par Eco dans son livre et elles sont nombreuses ?
L’une d’entre elles nous ramène à mon sens à Abélard et à la grande querelle scolastique dont il fut l’un des principaux protagonistes : la querelle des Universaux.
Les Universaux désignent des concepts universels (par ex les êtres vivants, les hommes) opposés aux choses singulières.
La question que se posent les philosophes est de savoir si dans les concepts existent des choses qui existeraient également dans des choses singulières, celles-ci seraient une forme dégradée des concepts –c’est la position de ceux qu’on appelle les réalistes - ou si seules les choses existent concrètement . Les Universaux seraient alors de simples noms, imaginés par l’homme. Cette dernière position est celle des nominalistes, auxquels se rattache Abélard.
L’universalité à ses yeux n’appartient qu’aux mots ou du moins si elle ne figure pas dans les mots eux-mêmes elle tient dans leur contenu, leur signification.
Abélard va plus loin. Il s’interroge sur le fait de savoir si les mots pourraient continuer d’exister en cas de disparition des choses qu’ils désignent. Il distingue la fonction dénominative de la fonction significative.
Alors quel rapport avec le Nom de la rose d’U. Eco ?
Il faut se demander pourquoi celui qui a la garde du livre d’Aristote en refuse l’accès à tout autre lecteur, au point d’avoir mis un poison mortel sur chacune de ses pages, qui fait que quand vous les tournez, vous êtes voué à une mort certaine ? C’est que sa conception théologique du monde est à ce point rigoureuse qu’il interdit aux hommes le rire, l’accès à l’humour. Se mettant à la place de Dieu, il a décidé d’intervenir dans sa Création pour la réformer et en faire disparaître ce qui, selon lui, comporte le risque d’un péché mortel et de damnation. Il fait disparaître le rire d’Aristote comme si le fait d’effacer la réalité d’une chose en effaçait en même temps son souvenir et donc la signification qu’elle donne au monde. Eh bien ce qu’on peut dire de Jorge, le vieillard aveugle de la bibliothèque du Monastère, la plus grande d’Europe, c’est qu’il est du côté des réalismes et non des nominalistes. Ceux-ci -et Abélard- lui objecterait –et telle est la position de Guillaume de Baskerville – que si les roses disparaissaient ne peut plus se prononcer, il nous reste toujours la possibilité de les évoquer, et se faisant, et de les ramener à la vie.
Il me semble qu’à partir de la lecture d’Abélard on comprend que Le Nom de la rose, dans les multiples couches symboliques qu’Umberto Eco se plait à croiser pour symboliser le dédale de la bibliothèque, le livre est présenté comme un repère. Repère de nos vies. La disparition des choses matérielles ne signe pas la disparition des Idées. La bibliothèque le lieu de tous les dangers, de tous les plaisirs aussi, celui où la vie se trouve magnifiée.
Contre les pouvoirs totalitaires et liberticides, la langue et les livres sont nos meilleurs armes. Quand bien même le second volume de la Poétique disparaît dans les flammes emportant avec lui la pensée de son génial auteur, les hommes se souviendront qu’ils ont le droit de rire et réinventent le plaisir, comme celui qu’ils prennent et prendront encore longtemps à la fréquentation des livres.
Voilà, vous aurez compris, que cette chronique était en fait dédiée Pierre Abélard et à Josyane Savigneau qui mettent en lumière pour nous toute la beauté des mots.
By RCJEt bien figurez-vous Paule qu’en préparant cette émission j’ai compris pour la première fois le sens que le linguiste et romancier Umberto Eco avait donné à son célèbre livre Le Nom de la Rose. Ce n’est pas l’explication qu’en a donné Eco, mais c’est celle que je vous propose et vous verrez comment elle nous ramène à Abélard. Après tout Eco était un grand sémioticien et s’y connaissait en matière de symboles
Vous vous souvenez de l’histoire. Nous sommes en 1327. Au moment où l’ex-inquisiteur Guillaume de Baskerville, interprété dans le film de J-J Annaud, par le très séduisant Sean Connery, arrive, accompagné de son secrétaire Adso de Melk, dans une abbaye située quelque part au Nord de l’Italie, on vient de déplorer le suicide d’un des moines. D’autres morts étranges viendront ponctuer le séjour de Guillaume dont il devra tenter de démêler la raison. Après plusieurs morts, dont celle du bibliothécaire Bérenger, Guillaume et Adso parviennent à pénétrer dans la pièce cachée de celle-ci où ils découvrent assis à une table et tenant serré contre lui un vieillard aveugle. Ils parviennent à se saisir du livre et Guillaume comprend pourquoi c’est celui-ci qui a causé autant de morts. Il s’agit du seul exemplaire du livre II de la Poétique d’Aristote qui porte sur le rire. La bibliothèque prend feu et l’ouvrage disparaît à jamais.
Que nous disent les références semées de manière cachée par Eco dans son livre et elles sont nombreuses ?
L’une d’entre elles nous ramène à mon sens à Abélard et à la grande querelle scolastique dont il fut l’un des principaux protagonistes : la querelle des Universaux.
Les Universaux désignent des concepts universels (par ex les êtres vivants, les hommes) opposés aux choses singulières.
La question que se posent les philosophes est de savoir si dans les concepts existent des choses qui existeraient également dans des choses singulières, celles-ci seraient une forme dégradée des concepts –c’est la position de ceux qu’on appelle les réalistes - ou si seules les choses existent concrètement . Les Universaux seraient alors de simples noms, imaginés par l’homme. Cette dernière position est celle des nominalistes, auxquels se rattache Abélard.
L’universalité à ses yeux n’appartient qu’aux mots ou du moins si elle ne figure pas dans les mots eux-mêmes elle tient dans leur contenu, leur signification.
Abélard va plus loin. Il s’interroge sur le fait de savoir si les mots pourraient continuer d’exister en cas de disparition des choses qu’ils désignent. Il distingue la fonction dénominative de la fonction significative.
Alors quel rapport avec le Nom de la rose d’U. Eco ?
Il faut se demander pourquoi celui qui a la garde du livre d’Aristote en refuse l’accès à tout autre lecteur, au point d’avoir mis un poison mortel sur chacune de ses pages, qui fait que quand vous les tournez, vous êtes voué à une mort certaine ? C’est que sa conception théologique du monde est à ce point rigoureuse qu’il interdit aux hommes le rire, l’accès à l’humour. Se mettant à la place de Dieu, il a décidé d’intervenir dans sa Création pour la réformer et en faire disparaître ce qui, selon lui, comporte le risque d’un péché mortel et de damnation. Il fait disparaître le rire d’Aristote comme si le fait d’effacer la réalité d’une chose en effaçait en même temps son souvenir et donc la signification qu’elle donne au monde. Eh bien ce qu’on peut dire de Jorge, le vieillard aveugle de la bibliothèque du Monastère, la plus grande d’Europe, c’est qu’il est du côté des réalismes et non des nominalistes. Ceux-ci -et Abélard- lui objecterait –et telle est la position de Guillaume de Baskerville – que si les roses disparaissaient ne peut plus se prononcer, il nous reste toujours la possibilité de les évoquer, et se faisant, et de les ramener à la vie.
Il me semble qu’à partir de la lecture d’Abélard on comprend que Le Nom de la rose, dans les multiples couches symboliques qu’Umberto Eco se plait à croiser pour symboliser le dédale de la bibliothèque, le livre est présenté comme un repère. Repère de nos vies. La disparition des choses matérielles ne signe pas la disparition des Idées. La bibliothèque le lieu de tous les dangers, de tous les plaisirs aussi, celui où la vie se trouve magnifiée.
Contre les pouvoirs totalitaires et liberticides, la langue et les livres sont nos meilleurs armes. Quand bien même le second volume de la Poétique disparaît dans les flammes emportant avec lui la pensée de son génial auteur, les hommes se souviendront qu’ils ont le droit de rire et réinventent le plaisir, comme celui qu’ils prennent et prendront encore longtemps à la fréquentation des livres.
Voilà, vous aurez compris, que cette chronique était en fait dédiée Pierre Abélard et à Josyane Savigneau qui mettent en lumière pour nous toute la beauté des mots.