Mathieu Garling, c’est sur l’image de la catastrophe survenue à Notre-Dame dont vous nous parlez.
Depuis hier soir, je m’évertue à comprendre le sens politique qu’il nous serait possible de donner à ces flammes de l’enfer qui sont venues engloutir le toit de Notre-Dame-de-Paris.
Je dois dire que c’est un tweet de Carl Bildt — anciennement premier ministre de la Suède, et aujourd’hui consultant pour un think tank européen important —, qui m’a mis sur la piste.
Le tweet, commentant une des nombreuses photographies de la cathédrale en feu, disait : « Cela ressemble à la fin de tout. L’Europe pleure. ».
« the end of everything », ce sont les mots qui viennent à un homme d’Etat européen, pour ainsi dire, à chaud.
A l’heure où les cathédrales brûlent, je crois que le temps est venu de nous rappeler que l’ensemble du débat philosophique et politique européen contemporain s’appuie sur une gigantomachie théologique tout à fait liée à la manière que nous avons d’envisager le destin de l’Europe.
Par gigantomachie théologique, je veux dire que deux rapports au temps et à la salvation nous sont donnés d’expérimenter, et que tout nous pousse à choisir notre camps : celui du progrès ou celui de l’apocalypse.
Ainsi, à une théologie du progrès se figurant le temps comme linéaire et infiniment capable de se déployer par le seul jeu de causes qu’on arriverait plus ou moins à maîtriser ; on a pris l’habitude d’opposer une théologie de l’apocalypse admettant de plus en plus explicitement la fin du monde comme terme proche, et notre situation comme celle où a été atteint collectivement le seuil critique propre à la conversion de toutes les vocations.
Lorsque les progressistes s’en prennent à l’avalanche de désinformation, de discours alarmistes (qu’on préfère dire populistes), ou encore à un certain obscurantisme latent et facile, lesquels menaceraient tout ensemble la démocratie, sa stabilité, ses flux : ils ne font pas autre chose que se situer théologiquement contre l’apocalypse.
Inversement, ceux qui dénoncent dans la mondialisation une course à l’ajustement structurel destructeur des politiques étatiques ou encore le basculement en cours dans le post-humain, ne font pas non plus autre chose que d’affirmer leur rapport intime à la fin du monde, en même temps que l’aveuglement des fanatiques du progrès.
Dans ces histoires de théologie du salut, chacun renvoie l’autre à son fanatisme en même temps qu’à ses passions terrestres, trop terrestres, l’empêchant de percevoir distinctement le destin eschatologique de l’humanité.
Voir une cathédrale millénaire brûler dans ces conditions n’est donc pas tout à fait rien pour nos esprits européens ; et c’est bien ce que le tweet de Carl Bildt dévoilait à mes yeux.
Seulement hier Mathieu, tout le monde ne pouvait que constater, comme paralysés, la catastrophe....