Polaroid 41

Moments


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Mercredi 20 novembre 2019 – 21h13.

Je suis sur la plage d’Hendaye avec une de mes filles qui me fait remarquer qu’on est bien, là tout de suite. Elle a conscience qu’on est en train de vivre un petit bonheur et me dit qu’il faut qu’on s’en souvienne. Cette petite fille de sept ans me bouleverse. Elle ajoute qu’elle va noter ce moment dans un cahier de moments et que les jours de tristesse, elle se mettra dans un coin et feuillettera son cahier de moments. « Ca sera génial de revivre tous ces moments où j’ai été heureuse ! ». Ben ouais, une enfant de sept ans peut nous rappeler ce genre de choses. Se souvenir des moments de bonheur. Et me voilà moi plongé dans une espèce d’introspection de mes moments de bonheur.

Quand ai-je eu conscience que j’étais heureux ? Que je vivais un petit bonheur ? Je ne parle pas évidemment des grands bonheurs comme la naissance de mes filles, le jour où j’ai rencontré ma douce, ni même notre mariage. Non. Les petits bonheurs, ceux qui ont l’art de se faire oublier. Mais c’était sans compter sur ma fille…Petits bonheurs. Fugaces. Aussi courts et intenses qu’une bouffée d’air frais. Ils sont à coup sûr dans l’enfance. Cette période de la vie où on est plus enclin aux petits bonheurs. On se réjouit plus fort, on s’émerveille, le regard de l’autre ou la norme sociale n’existe pas encore. On ne se retient pas d’être heureux.

J’ai neuf ans, c’est l’été, et je passe l’intégralité de mes vacances scolaires dans la ferme de mes grands-parents et de mon oncle. Après le déjeuner, malgré la chaleur écrasante, nous sortons de table avec ce dernier pour rejoindre le troupeau de vaches laitières qui est plus loin en contrebas de la ferme et s’assurer qu’elles ont suffisamment d’eau à boire. Nous marchons côte à côte, et j’ai, peut-être pour la première fois de ma vie, la sensation d’être un homme. Un petit homme certes, mais déjà un homme. On se parle peu. On avance du même pas et déjà on aperçoit les vaches au bout du chemin. Le baquet, qui se trouve sous un immense tilleul, est au trois quarts vide ce qui est normal vu les températures de ces derniers jours. Mon oncle introduit donc le tuyau d’arrosage relié à la tonne, cette réserve d’eau roulante attelée au tracteur, dans le baquet et ouvre le robinet. Sans dire un mot, il s’allonge dans l’herbe, dans l’ombre fraîche du tilleul, bascule son chapeau de paille sur ses yeux et s’endort tranquillement. Je reproduis ses gestes par mimétisme, me place à son côté, bascule ma casquette sur mes yeux et attends. Mais je suis inquiet. Si je m’endors et que l’eau déborde ? Il faut que l’un d’entre nous reste éveillé. Nous sommes deux hommes, deux soldats unis dans l’adversité. C’est son tour de dormir. C’est mon tour de veiller.

Toutes les deux minutes je me redresse et jette un œil au niveau d’eau dans le baquet. Il monte lentement, très lentement. Je m’allonge  à nouveau dans l’herbe en imitant la posture de cowboy de mon oncle. Il dort profondément, sa respiration est régulière. Sois tranquille partenaire, je veille. Dors du sommeil du juste, je te dois bien ça. Deux minutes plus tard je me redresse à nouveau pour contrôler le niveau, tout va bien. Un coup d’œil au baquet, un coup d’œil à l’oncle et je m’allonge à nouveau. Et ainsi de suite plusieurs fois d’affilée. Combien ? Je ne sais pas, mais plusieurs fois c’est sûr. Tout à coup j’ouvre les yeux en sursaut et je découvre mon oncle en train de ranger tranquillement le tuyau d’arrosage. Zut, je me suis endormi. Le baquet est plein à ras bord. Je sors de ma sieste d’enfant dans la fraîcheur et l’odeur du tilleul.

J’ai la tête posée dans mes deux mains sous ma nuque, une vache renifle bruyamment le bout de ma chaussure gauche. Mon oncle me sourit.  Notre mission est terminée, il va falloir repartir ...  (polaroid et texte intégral disponibles à www.polaroid41.com/moments/)

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