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Or


S’il est quelqu’un qui nous a rendu le XVIème siècle familier c’est bien Montaigne. L’enquête qu’il a menée sur lui à travers ses Essais nous renseigne à la fois sur les moeurs de l’époque et sur l’exceptionnelle personnalité qu’il a été.
On ne peut en effet parler de sa vie comme on le ferait d’un autre philosophe tant le récit de celle-ci précisément à travers les Essais est l’objet même de sa réflexion philosophique.
Né en 1533 Montaigne dans une famille de la bourgeoisie de robe bordelaise a d’abord mené une carrière politique, reprenant le mandat de son père à Périgueux en 1554 puis entant au Parlement de Bordeaux en 1557 où il fait la connaissance d’Etienne la Boétie. L’assassinat du duc de Guise en 1563 réactive les guerres de religion. Le 25 août 1572 Catherine de Médicis ordonne le massacre de la St-Barthélémy.
C’est l’année précédente en 1571 qu’il débute la rédaction des Essais. Atteint peu après de la « gravelle » il est contraint de partir prendre les eaux en Allemagne et en Italie. C’est là qu’il apprend son élection à la mairie de Bordeaux en septembre 1581. Un an auparavant il a fait apparaître la première édition des Essais en deux livres date de 1580. Montaigne sera un bon maire de Bordeaux cherchant à pacifier les relations entre les Ligueurs et les Réformes. En 1585 une épidémie de peste le conduit à quitter la ville et à se réfugier dans son château de Montaigne. Dès lors il se consacrera à l’écriture des Essais et ce, jusqu’à sa mort en 1592.
On n’entre pas dans les Essais de Montaigne de façon naïve. S’ils forment un jalon indéniable dans la réflexion philosophique sur le moi– Montaigne va inspirer Pascal, Rousseau et Nietzsche- il ne faut pas lire Montaigne au premier degré, comme un homme qui engagerait une enquête sur lui et se décrirait en toute transparence , même si on n’ira pas jusqu’à la thèse de P. Manent qui parle d’une « ruse de Montaigne ».
Le titre n’est d’ailleurs pas Essais mais bien Essais de Michel de Montaigne ce qui renvoie bien au projet.
Le sens du mot essai est triple :
-un discours théorique s’affranchissant des règles scholastiques et universitaires
-une expérimentation
-un coup d’essai , un apprentissage
Il faut se souvenir que Montaigne entreprend les Essais à l’époque des guerres de religion et que ce qu’il combat c’est avant tout le fanatisme religieux, les idéologies.
Or celles-ci s’appuient dit-il sur le dogmatisme de la connaissance, du savoir. Le savoir est par nature dogmatique donc tyrannique.
Il enveloppe avec lui des représentations qui élargissent de façon illégitime le présent nous séparent du présent pour nous faire fantasmer un avenir qui est anxiogène et ne se réduit qu’à travers des comportements fanatiques.
Vivre le moment présent exige donc un exercice philosophique.
Montaigne critique d’ailleurs le savoir des philosophes qui prétendent nous apprendre à mourir n’a qu’un seul effet : nous priver de la vie.
Combattre le fanatisme c’est donc commencer par démonter tout savoir. Voilà pourquoi les cibles privilégiées de Montaigne sont les médecins et les fanatiques religieux.
Le sot est celui qui s’est laissé persuader de l’évidence. La tragédie humaine qui s’exprime dans l’intolérance religieuse mais aussi dans la médecine vient du fait que nous sommes bêtes, c’est-à-dire que nous nous complaisons dans des certitudes.
Ceci explique que Montaigne achève les Essais par le chapitre intitulé « Sur l’expérience » « Apprendre que l’on est qu’un sot ». Il nous faut dit-il prendre la mesure de notre insuffisance. Les Essais constituent donc un texte très anti-cartésien, une critique de l’homme abstrait, dans la mesure où Montaigne expose qu’il n’existe pas de règle positive.
Tout au long des Essais il va donc développer une méthode qui lui est propre, une méthode qui ne conduit pas au vrai mais permet de se méfier des évidences. La règle consiste à dire que quelque soit la certitude que je crois avoir je dois me souvenir que je peux me tromper.
La vision que prône Montaigne est foncièrement relativiste. Les formes mêmes de notre connaissance dépendent de notre corps. Les choses, nous ne les sentons qu’à travers nos sens. C’est pourquoi il n’y a aucune objectivité de la connaissance qui est toujours une connaissance prise dans le jeu de nos affects, qui est l’expression d’un amour de la vie. « Pour moi donc j’aime la vie telle que Dieu nous l’a octroyée et je m’emploie à la servir selon elle ». C’est la vie qui est l’objet même de notre connaissance et de notre pratique.
Le projet que nourrit Montaigne est de témoigner, témoigner de soi c’est-à-dire savoir se placer à distance, parler de soi comme si on n’était pas soi. « Il faut se considérer comme un voisin, comme un arbre ».
Cela nous renvoie à la structure de l’amitié parfaite et au rôle qu’elle joue dans la philosophie. C’est ainsi que les quatre ans d’amitié avec La Boétie ont préparé l’écriture des Essais.
En réalité sous ce projet Montaigne ne conçoit son projet de connaissance de lui-même sans ceux qui l’entourent. Son moi se rapporte toujours aux autres.
Alors en ces temps de déconfinement, on l’aura compris, on a tout intérêt à relire Montaigne.
By RCJS’il est quelqu’un qui nous a rendu le XVIème siècle familier c’est bien Montaigne. L’enquête qu’il a menée sur lui à travers ses Essais nous renseigne à la fois sur les moeurs de l’époque et sur l’exceptionnelle personnalité qu’il a été.
On ne peut en effet parler de sa vie comme on le ferait d’un autre philosophe tant le récit de celle-ci précisément à travers les Essais est l’objet même de sa réflexion philosophique.
Né en 1533 Montaigne dans une famille de la bourgeoisie de robe bordelaise a d’abord mené une carrière politique, reprenant le mandat de son père à Périgueux en 1554 puis entant au Parlement de Bordeaux en 1557 où il fait la connaissance d’Etienne la Boétie. L’assassinat du duc de Guise en 1563 réactive les guerres de religion. Le 25 août 1572 Catherine de Médicis ordonne le massacre de la St-Barthélémy.
C’est l’année précédente en 1571 qu’il débute la rédaction des Essais. Atteint peu après de la « gravelle » il est contraint de partir prendre les eaux en Allemagne et en Italie. C’est là qu’il apprend son élection à la mairie de Bordeaux en septembre 1581. Un an auparavant il a fait apparaître la première édition des Essais en deux livres date de 1580. Montaigne sera un bon maire de Bordeaux cherchant à pacifier les relations entre les Ligueurs et les Réformes. En 1585 une épidémie de peste le conduit à quitter la ville et à se réfugier dans son château de Montaigne. Dès lors il se consacrera à l’écriture des Essais et ce, jusqu’à sa mort en 1592.
On n’entre pas dans les Essais de Montaigne de façon naïve. S’ils forment un jalon indéniable dans la réflexion philosophique sur le moi– Montaigne va inspirer Pascal, Rousseau et Nietzsche- il ne faut pas lire Montaigne au premier degré, comme un homme qui engagerait une enquête sur lui et se décrirait en toute transparence , même si on n’ira pas jusqu’à la thèse de P. Manent qui parle d’une « ruse de Montaigne ».
Le titre n’est d’ailleurs pas Essais mais bien Essais de Michel de Montaigne ce qui renvoie bien au projet.
Le sens du mot essai est triple :
-un discours théorique s’affranchissant des règles scholastiques et universitaires
-une expérimentation
-un coup d’essai , un apprentissage
Il faut se souvenir que Montaigne entreprend les Essais à l’époque des guerres de religion et que ce qu’il combat c’est avant tout le fanatisme religieux, les idéologies.
Or celles-ci s’appuient dit-il sur le dogmatisme de la connaissance, du savoir. Le savoir est par nature dogmatique donc tyrannique.
Il enveloppe avec lui des représentations qui élargissent de façon illégitime le présent nous séparent du présent pour nous faire fantasmer un avenir qui est anxiogène et ne se réduit qu’à travers des comportements fanatiques.
Vivre le moment présent exige donc un exercice philosophique.
Montaigne critique d’ailleurs le savoir des philosophes qui prétendent nous apprendre à mourir n’a qu’un seul effet : nous priver de la vie.
Combattre le fanatisme c’est donc commencer par démonter tout savoir. Voilà pourquoi les cibles privilégiées de Montaigne sont les médecins et les fanatiques religieux.
Le sot est celui qui s’est laissé persuader de l’évidence. La tragédie humaine qui s’exprime dans l’intolérance religieuse mais aussi dans la médecine vient du fait que nous sommes bêtes, c’est-à-dire que nous nous complaisons dans des certitudes.
Ceci explique que Montaigne achève les Essais par le chapitre intitulé « Sur l’expérience » « Apprendre que l’on est qu’un sot ». Il nous faut dit-il prendre la mesure de notre insuffisance. Les Essais constituent donc un texte très anti-cartésien, une critique de l’homme abstrait, dans la mesure où Montaigne expose qu’il n’existe pas de règle positive.
Tout au long des Essais il va donc développer une méthode qui lui est propre, une méthode qui ne conduit pas au vrai mais permet de se méfier des évidences. La règle consiste à dire que quelque soit la certitude que je crois avoir je dois me souvenir que je peux me tromper.
La vision que prône Montaigne est foncièrement relativiste. Les formes mêmes de notre connaissance dépendent de notre corps. Les choses, nous ne les sentons qu’à travers nos sens. C’est pourquoi il n’y a aucune objectivité de la connaissance qui est toujours une connaissance prise dans le jeu de nos affects, qui est l’expression d’un amour de la vie. « Pour moi donc j’aime la vie telle que Dieu nous l’a octroyée et je m’emploie à la servir selon elle ». C’est la vie qui est l’objet même de notre connaissance et de notre pratique.
Le projet que nourrit Montaigne est de témoigner, témoigner de soi c’est-à-dire savoir se placer à distance, parler de soi comme si on n’était pas soi. « Il faut se considérer comme un voisin, comme un arbre ».
Cela nous renvoie à la structure de l’amitié parfaite et au rôle qu’elle joue dans la philosophie. C’est ainsi que les quatre ans d’amitié avec La Boétie ont préparé l’écriture des Essais.
En réalité sous ce projet Montaigne ne conçoit son projet de connaissance de lui-même sans ceux qui l’entourent. Son moi se rapporte toujours aux autres.
Alors en ces temps de déconfinement, on l’aura compris, on a tout intérêt à relire Montaigne.