Philosophie – Gabrielle Halpern

Montaigne – Partie 2


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Mais me direz-vous le sujet des Essais n’est-ce pas Montaigne lui-même ? Et vous aurez raison. 

Montaigne passe avec son lecteur, avec nous un contrat de lecture. Souvenez-vous de l’Avis « Au lecteur » qui ouvre les Essais: « Ainsi lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n’est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain » 

« je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle, ordinaire, sans contention et artifice : car c’est moi que je peins » (Essais, I,3)

D’où la difficulté du projet qui devient plus complexe encore si on le rapproche de cet autre passage (Essais, III, 2) dans lequel Montaigne déclare « Je ne peins pas l’être, je peins le passage ». 

Alors pourquoi parler de soi et quel est le soi dont on porte témoignage ? Est-ce le même que le soi qui témoigne ? 

C’est l’écriture qui va résoudre le problème. « Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait » Essais, II, 18. Le livre est consubstantiel à son auteur. C’est l’écriture qui constitue un moi là où, au contraire, chez Rousseau,  elle en rendra compte. 

 

 Montaigne commence par reprendre l’adage socratique « Connais toi toi-même ». Dans la mesure où il n’existe selon lui aucune Nature stable extérieure sur lequel repose cette connaissance, nous sommes dans un flux permanent. Se connaître c’est donc connaître sa place et les Essais sont aussi un éloge de la prudence. 

Le scepticisme qu’affiche Montaigne ne conduit pas pour autant à la résignation. On peut agir dans le monde mais en tirant les leçons de nos expériences. Parmi celles-ci il en est deux que Montaigne recommande en particulier, les voyages et la fréquentation des livres. 

Montaigne est en réalité le premier qui ait destitué la raison comme instance de vérité et par là promu la conscience comme ce qu’il y a de plus précieux dans un individu. L’homme n’est plus défini par la raison mais seulement par sa conscience. « Ma conscience ne bouge pas d’un iota». Ce qui ne varie pas en réalité c’est la fidélité à moi-même que j’ai dans la conscience, cette décision de vivre pleinement ma vie parce que je cherche à être au maximum conscient de ce que je vis. 

Une autre catégorie qui parcourt les Essais est propre à Montaigne : celle des mélanges. 

Un homme honnête, aux yeux de Montaigne, est un homme mêlé. Ceci explique qu’il définisse la philosophie comme un exercice mélangé de corps et d’esprit et que n’entame aucun jugement valeur. 

La philosophie n’est pas seule à répondre à cette définition. C’est aussi en ces termes que Montaigne désigne celle de l’amitié, définie comme mélange des esprits. Et on pense évidemment aux sentiments qui l’unirent à la Boétie

Enfin au-delà, c’est ce même principe qui conduit l’intelligence humaine. Si Montaigne affirme qu’il  n’y a pas de nature humaine, c’est-à-dire une essence unique à laquelle nous pourrions rapporter chacun des individus que nous sommes,  il n’en existe pas moins une condition humaine et qui nous est commune. « Nul plaisir n’a goût pour moi s’il n’est partagé ». La vie telle que la définit Montaigne est, certes, faite de souffrances, souffrances physiques, morales mais aussi de plaisirs. Or, ce plaisir, il réside dans le partage, ce qu’il appelle la « loyauté » qui en fait la valeur. 

« Il faut coïncider avec soi-même » . On comprend dès lors ce que signifie cet adage. Cela veut dire coïncider avec le moment dans lequel on se trouve et non pas avec soi, ce qui serait impossible puisque nous n’avons pas d’identité permanente. Montaigne veut être vivant dans toutes les expériences, conscient de chaque seconde pour la vivre vraiment. « Vivre à propos » , nous rappelant en cela le philosophe P. Ricoeur. Ceci explique pourquoi Montaigne demeure à jamais l’un de nos meilleurs amis.

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Philosophie – Gabrielle HalpernBy RCJ