Dans ce nouveau Jeudi de l’accessibilité, on s’intéresse à trois sujets qui montrent à quel point l’accessibilité ne se limite pas à ajouter une fonction : l’intelligence artificielle dans la communication alternative et améliorée, les différences entre les principales normes d’accessibilité numérique en Europe, et les nouvelles possibilités offertes par les lunettes intelligentes. Avec, en fil conducteur, une question essentielle : ces technologies permettent-elles réellement de gagner en autonomie tout en laissant à l’utilisateur le contrôle ?
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Bienvenue sur Numérique Autrement, le podcast qui voit le numérique différemment.
Aujourd’hui, pour ce Jeudi de l’accessibilité, je vous propose trois sujets très différents, mais qui posent finalement la même question : une technologie peut-elle être considérée comme réellement accessible si elle ne tient pas compte des usages concrets, du contrôle de l’utilisateur et des personnes qui l’entourent ?
Pour ce Jeudi de l’accessibilité, on partira d’usages très concrets pour voir ce que l’accessibilité change réellement au quotidien, avant d’élargir la réflexion à d’autres besoins.
On commence par l’intelligence artificielle, ou IA, appliquée à la communication alternative et améliorée.
Cette semaine, la RESNA, Rehabilitation Engineering and Assistive Technology Society of North America, organisation spécialisée dans les technologies d’assistance, et Tobii Dynavox ont organisé un webinaire consacré à l’utilisation de l’IA dans les outils de CAA, c’est-à-dire de communication alternative et améliorée, appelée AAC en anglais pour Augmentative and Alternative Communication, notamment avec des personnes qui utilisent la commande oculaire.
La communication alternative et améliorée regroupe les solutions permettant à une personne de communiquer lorsqu’elle ne peut pas utiliser la parole de manière habituelle. Cela peut passer par des pictogrammes, des synthèses vocales, des claviers adaptés ou encore des dispositifs contrôlés par les yeux.
L’arrivée de l’intelligence artificielle dans ces outils peut apporter beaucoup.
Elle peut aider à prédire un mot ou une phrase, accélérer la formulation d’un message, reformuler une idée ou proposer des réponses plus rapidement.
Pour une personne qui sélectionne chaque lettre ou chaque mot avec le regard, quelques secondes gagnées peuvent représenter une vraie différence dans une conversation.
Mais cette aide peut aussi devenir gênante si l’IA propose le mauvais mot, modifie trop fortement ce que la personne voulait dire ou oblige l’utilisateur à vérifier en permanence ce qui a été généré.
Le webinaire mettait justement en avant plusieurs questions importantes : la précision, la charge cognitive, la confiance, le contrôle par l’utilisateur et les conditions d’une utilisation réellement éthique de l’IA.
Et c’est un point essentiel.
Dans un outil de communication, l’objectif ne doit pas être que l’intelligence artificielle parle à la place de la personne.
Elle doit l’aider à s’exprimer plus facilement tout en lui laissant le dernier mot.
Même si ce premier sujet concerne surtout la communication et le handicap moteur, il fait écho à une problématique que les personnes aveugles ou malvoyantes connaissent bien : une technologie d’assistance n’est réellement utile que si elle reste prévisible, contrôlable et compatible avec les outils déjà utilisés.
Un lecteur d’écran qui annonce mal une information, une reconnaissance d’image qui décrit de travers ou une intelligence artificielle qui reformule trop librement peuvent créer exactement le même type de difficulté : l’utilisateur doit pouvoir savoir ce que fait l’outil et garder la maîtrise du résultat.
Et cette question du contrôle ne concerne pas seulement les outils d’intelligence artificielle. Elle se retrouve aussi dans la manière dont on évalue l’accessibilité elle-même. Car respecter une série de critères techniques ne garantit pas forcément qu’une personne aveugle, malvoyante ou utilisant une autre technologie d’assistance pourra réellement utiliser un service de façon autonome.
C’est justement ce qui nous amène à notre deuxième sujet : l’accessibilité numérique en Europe.
On parle très souvent des WCAG, pour Web Content Accessibility Guidelines, les recommandations internationales principalement consacrées à l’accessibilité des contenus web.
Elles couvrent des éléments essentiels : la structure des pages, le contraste, l’utilisation au clavier, les alternatives textuelles ou encore les formulaires.
Pour une personne aveugle ou malvoyante, ces critères sont déjà fondamentaux.
Une image sans description, un bouton sans nom accessible, une fenêtre qui s’ouvre sans être annoncée, un titre mal structuré ou un formulaire dont les champs ne sont pas correctement étiquetés peuvent suffire à bloquer totalement un parcours.
Mais respecter les WCAG ne signifie pas automatiquement que tout un service numérique est accessible.
En Europe, la norme EN 301 549, norme européenne définissant des exigences d’accessibilité pour les produits et services numériques, couvre un périmètre plus large.
Elle reprend notamment les exigences WCAG pour le web, mais elle s’intéresse aussi à certains logiciels, applications, documents, terminaux, matériels et services de communication.
La différence est donc importante : les WCAG répondent surtout à la question « le contenu web est-il accessible ? », alors que la norme EN 301 549 pose une question plus large : « le produit ou le service numérique dans son ensemble est-il accessible ? »
C’est justement ce qui a été discuté lors d’un atelier organisé par l’European Disability Forum, ou EDF, Forum européen des personnes handicapées, et IAAP Europe, l’International Association of Accessibility Professionals, association internationale des professionnels de l’accessibilité, autour du thème « EN beyond WCAG ».
Pour le handicap visuel, la différence entre conformité théorique et utilisation réelle est particulièrement facile à constater.
Un site peut avoir des titres correctement structurés et des boutons correctement nommés, mais rester pénible à utiliser si le lecteur d’écran doit parcourir des dizaines d’éléments inutiles avant d’atteindre l’information recherchée.
Une application peut fonctionner au clavier mais présenter un ordre de navigation incohérent.
Un bouton peut être techniquement accessible tout en donnant une annonce tellement vague qu’on ne sait pas ce qu’il va produire.
Une boîte de dialogue peut être correctement ouverte visuellement mais ne pas recevoir le focus du lecteur d’écran.
Et un document peut comporter du texte parfaitement lisible à l’écran tout en étant presque inexploitable en braille parce que sa structure est absente ou incohérente.
Pour une personne malvoyante, les difficultés peuvent être différentes : un contenu peut respecter un niveau minimal de contraste tout en restant inconfortable à lire, ne pas supporter correctement le zoom, perdre des informations lorsque la taille du texte augmente ou imposer une mise en page qui devient inutilisable avec un fort grossissement.
C’est là qu’on voit les limites d’une accessibilité évaluée uniquement à partir d’une liste de critères.
C’est pour cette raison que les tests automatiques ne suffisent pas.
Ils sont utiles pour repérer certains problèmes, mais ils ne remplacent ni les tests avec VoiceOver, le lecteur d’écran intégré aux appareils Apple, JAWS, Job Access With Speech, lecteur d’écran pour Windows, NVDA, NonVisual Desktop Access, lecteur d’écran gratuit et open source pour Windows, TalkBack, le lecteur d’écran intégré à Android, une plage braille ou un logiciel de grossissement, ni surtout l’expérience des personnes handicapées elles-mêmes.
Un outil automatique peut signaler qu’un bouton possède bien un nom accessible.
Il ne dira pas forcément que dix boutons différents s’appellent simplement « Plus », et que l’utilisateur aveugle ne peut donc pas savoir lequel choisir.
Il peut confirmer qu’un formulaire possède des étiquettes.
Il ne vérifiera pas toujours si une erreur de saisie est annoncée au bon moment par la synthèse vocale.
C’est cette différence entre conformité et usage réel qui est importante.
L’accessibilité ne peut pas se résumer à une case cochée dans un rapport.
Il faut aussi vérifier si la personne peut réellement accomplir sa tâche du début à la fin, sans devoir demander à quelqu’un de voir l’écran à sa place.
Et cela rejoint directement le travail que nous faisons sur Numérique Autrement : regarder non seulement si une fonction existe, mais si elle peut réellement être utilisée de manière autonome.
Cette question d’autonomie nous conduit naturellement vers notre dernier sujet, et cette fois le handicap visuel est directement au centre du débat : les lunettes équipées d’intelligence artificielle.
Meta vient justement d’annoncer plusieurs évolutions importantes à l’occasion de Meta Connect.
L’entreprise annonce notamment des descriptions visuelles plus détaillées et plus contextualisées, développées en tenant compte des retours de personnes aveugles et malvoyantes.
C’est particulièrement intéressant, car la qualité d’une description ne dépend pas seulement de sa longueur.
Une bonne description doit surtout donner l’information utile au bon moment : ce qui se trouve devant soi, ce qui change dans l’environnement, ce qui peut représenter un obstacle ou ce qui mérite réellement l’attention.
Mais il faut être très clair sur un point : ces améliorations sont annoncées comme prochaines et, pour l’instant, Meta ne donne pas de calendrier précis pour leur disponibilité en France.
Je ne les présente donc pas comme déjà disponibles sur les lunettes utilisées en France.
Meta annonce également une balance audio gauche-droite et un mode mono, qui peuvent être utiles lorsqu’une personne entend moins bien d’une oreille, ainsi que des commandes personnalisables par appui prolongé sur la branche.
Une fonction d’amélioration de l’audition est aussi annoncée aux États-Unis plus tard cette année sur certains modèles compatibles.
Là encore, aucune disponibilité française n’est confirmée à ce stade.
Autre nouveauté : les Ray-Ban Display vont arriver en France.
Meta annonce une commercialisation en ligne et à Paris à partir du 13 octobre 2026.
Mais il faudra bien distinguer l’arrivée du matériel de celle de toutes ses fonctions.
Certaines nouveautés annoncées, comme de nouveaux itinéraires vélo ou transports publics, commenceront d’abord aux États-Unis et au Canada.
Pour Numérique Autrement, le vrai test sera donc de vérifier ce qui fonctionne réellement en France, ce qui est utilisable uniquement à l’écran et ce qui reste accessible à l’oral pour une personne aveugle ou malvoyante.
Pour une personne aveugle ou malvoyante, une caméra portée au niveau des yeux peut apporter énormément.
Elle peut permettre de décrire une scène, lire un panneau ou un document, retrouver un objet posé sur une table, identifier certains éléments d’un environnement ou demander de l’aide à distance.
Ce qui peut paraître comme une simple caméra connectée pour une personne voyante peut donc devenir, pour une personne aveugle, une nouvelle manière d’accéder à des informations visuelles auparavant inaccessibles.
Il faut aussi mesurer ce que cela peut changer dans les situations ordinaires.
Pouvoir savoir rapidement ce qui est écrit sur une affiche, identifier un produit, obtenir une description d’une pièce ou vérifier ce qui se trouve devant soi évite parfois de sortir son téléphone, de cadrer manuellement une photo puis de lancer une application spécifique.
Le fait que la caméra soit déjà positionnée dans l’axe du regard peut rendre l’utilisation beaucoup plus naturelle.
Mais cette même caméra soulève aussi une question légitime : qu’en est-il des personnes qui se trouvent autour ?
Et le débat ne vient probablement pas seulement de la présence d’une caméra.
Des lunettes et dispositifs spécialisés dans le handicap embarquent eux aussi des caméras depuis longtemps sans provoquer le même niveau de controverse.
Ce qui change avec certaines lunettes grand public, c’est leur lien beaucoup plus direct avec des plateformes sociales, des services de partage ou des fonctions permettant de publier, diffuser ou transmettre rapidement ce qui est capté.
Autrement dit, la question n’est pas seulement : est-ce que la caméra voit ?
Il faut aussi se demander : que devient l’image ensuite ?
Est-elle simplement analysée pour aider l’utilisateur à lire un texte, reconnaître un objet ou comprendre son environnement ?
Est-elle envoyée vers des serveurs ?
Peut-elle être partagée ou publiée facilement sur un réseau social ?
Cette différence est particulièrement importante pour le handicap visuel.
Une caméra utilisée comme outil d’assistance n’a pas exactement le même objectif qu’une caméra intégrée à un écosystème également pensé pour créer et partager du contenu.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles certains dispositifs spécialisés, pourtant eux aussi équipés de caméras, ont suscité moins de débats publics que des lunettes reliées à de grandes plateformes sociales.
Cela ne supprime évidemment pas les questions de consentement ou de vie privée.
Mais cela permet de mieux distinguer l’usage d’assistance de l’usage de captation et de diffusion.
Une personne aveugle ne porte pas nécessairement ces lunettes pour enregistrer les autres.
Elle peut simplement vouloir savoir qui se trouve devant elle, lire une information ou comprendre son environnement.
Il faut donc éviter de confondre systématiquement caméra portée et intention de filmer.
Pour autant, l’utilité en matière de handicap ne doit pas empêcher de réfléchir à la vie privée des personnes autour.
Il faut donc éviter deux extrêmes.
Le premier serait d’ignorer complètement les questions de vie privée sous prétexte que la technologie est utile.
Le second serait de rejeter ces appareils ou d’en limiter fortement l’usage sans tenir compte de ce qu’ils peuvent réellement apporter en matière d’autonomie.
La bonne question est plutôt : comment concevoir ces systèmes pour que l’utilisateur aveugle ou malvoyant puisse bénéficier de l’assistance tout en respectant au maximum les personnes autour de lui ?
Cela peut passer par des indicateurs clairs lorsque la caméra enregistre réellement, une distinction compréhensible entre simple analyse ponctuelle et enregistrement, davantage de traitement directement sur l’appareil, des règles simples concernant la conservation des données ou encore la possibilité de limiter ce qui est envoyé vers les serveurs.
Il faut aussi que ces mécanismes restent eux-mêmes accessibles.
Un indicateur lumineux visible par les personnes autour peut être utile, mais il ne suffit pas pour l’utilisateur aveugle. Celui-ci doit également pouvoir savoir, par un son, une vibration ou une annonce vocale, si la caméra est active, si une image est envoyée vers un service distant ou si un enregistrement est en cours.
C’est un détail de conception, mais il illustre très bien le problème : protéger la vie privée des autres ne doit pas créer une nouvelle information visuelle inaccessible à celui qui porte l’appareil.
Là encore, l’accessibilité et la protection de la vie privée ne devraient pas être opposées.
Une technologie vraiment bien conçue devrait essayer de répondre aux deux.
Et c’est finalement ce qui relie nos trois sujets aujourd’hui.
Que l’on parle d’intelligence artificielle pour communiquer, de normes européennes ou de lunettes intelligentes, l’accessibilité ne consiste pas uniquement à ajouter une fonction.