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Sortant du bureau hier soir, alors qu'il n'était pas trop tard, je suis revenu à la maison à pied, traversant tout Paris et prenant, en chemin, quelques photographies.
Descendant les marches qui, depuis le pont Alexandre III, coulent vers la Seine, j'ai photographié les péniches, haut perchées sur le fleuve qui montait, à la lumière des réverbères.
Puis me retournant pour remonter les marches, j'ai aperçu un couple dont la presque silhouette se découpait sur un ciel qui, étrangement, dans le couchant, était bleu malgré la nuit tombée. Et lui aussi, je l'ai photographié.
J'ai continué mon chemin.
Il m'a conduit à Saint-Sulpice, dont l'éclairage nocturne, associé au reflet calme qui tombait dans la vasque de la fontaine des quatre évêques, faisait penser à ces églises de Pétra, sculptées dans un rocher couleur de miel. Ce fut une nouvelle photo.
La dernière du jour fut, au bout de la petite rue Servandoni, pour ce lampadaire jaillissant de la nuit et du sol et dont l'éclat, grand pourtant et presque éblouissant, ne suffisait pas, sur la cellule photographique de mon téléphone, à figer le pas des passants qui devenaient ainsi fantômes. On dirait du Brassaï, me suis-je dit, prétentieux.
Et tandis que je passais d'un endroit à un autre, m'arrêtant ça et là pour fixer des images, je me demandais pourquoi je le faisais, pourquoi, chaque jour, des millions ou des milliards de photographies étaient ainsi réalisées, pas seulement dans le but de garder un souvenir, pas seulement non plus dans celui de montrer qu'on y était, mais pour quelque chose de plus profond et de plus essentiel.
Photographier la beauté du monde, cela n'ajoute rien à la beauté du monde. La beauté du monde existe sans conscience et n'a nul besoin d'être soulignée, remarquée, honorée, pour être.
Et pourtant, je crois profondément que le monde est plus riche de la conscience qui y vit et qui peut lui rendre hommage. Sans conscience pour l'admirer, le monde continuera à être magnifique car il n'a nul besoin de nous pour être mais quelque chose d’essentiel sera pourtant et à jamais perdu, la conscience de cette beauté, et la possibilité de lui rendre hommage.
Photographier le monde et sa beauté, ces instants innombrables où rien ne ne se passe et où pourtant le miracle quotidien advient, c'est rendre hommage, maladroitement peut-être - mais qui sait ? - à la beauté du monde. C'est lui sourire et lui rendre grâce. Avec le sentiment, peut-être, qu'à ne pas le faire, on manquerait de gratitude.
Il y a certainement d'autres choses. Il y a certainement aussi, dans l'avidité qui nous prend parfois de tout photographier, cette brusque conscience du caractère éphémère des choses et de nous-mêmes, prise de conscience qui nous pousse, comme Dom Juan, à vouloir tout saisir. Parce que demain nous serons mort, que cette belle femme sera morte, et que le moment improbable de la rencontre de nos yeux avec ce spectacle sera à jamais passé.
Mais de cela, peut-être parlerai-je une autre fois.