Improvisations (le podcast)

Quel est son nom ?


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Il m'arrive très souvent de ne pas retenir le nom ou le prénom des personnes qui me sont présentées, de collègues ou de connaissances, et parfois d'être désemparé à l'égard de personnes que je rencontre ici ou là, qui, visiblement, m'ont connu et me reconnaissent, alors que je suis moi-même incapable de poser un souvenir sur leur visage ou sur leur voix.
Je relie cette incapacité à la conception quelque peu mécanique et deshumanisée que j'ai longtemps eue du monde et de l'histoire. Comme je crois l'avoir déjà dit, j'ai longtemps cru que tous les objets qui nous entouraient étaient assemblés et modelés par des machines et, symétriquement, que le rôle des individus dans l'histoire était négligeable. Caricaturant l'école historique des Annales, il me semblait que l'histoire était affaire - n'était affaire que - de grandes forces économiques et sociologiques comparées à la puissance desquelles les individus n'étaient rien. Une sorte  de brouillon de psychohistoire à la Henry Seldon, de Fondation (écrit par Isaac Asimov, et non par Ray Bradbury, quoi que j'en dise dans mon enregistrement), dans laquelle les femmes et les hommes ne savaient que dessiner des mouvements browniens, autour de grands flux qu'ils ne maîtrisaient pas et qui seuls gouvernaient le monde.
Comment ai-je pu sérieusement concevoir ainsi les choses ? C'est un mystère. Toujours est-il que, dans cet univers fantasmatique construit par mon égoïsme ou, plus probablement, ma timidité maladive, il y avait quelques êtres valant le coup d'être connus et reconnus : mes amis et ceux que j'aimais ; les autres n'en valaient pas la peine ; ils étaient les jouets du destin. C'est pourquoi peut-être je ne faisais jamais vraiment l'effort de retenir leur nom, de leur prêter la véritable attention qu'évidemment ils méritaient; c'était temps perdu.
Je suis heureusement revenu, avec le temps et l'expérience, de cette conception absurde, méprisante et facile, qui justifiait que je regarde avec condescendance le monde du haut de ma tour d'ivoire. J'ai appris que chacun compte, que chacun importe, que chacun joue son rôle et a son mot à dire. Mais demeure, prégnante, inondant tout, l'immense difficulté de retenir les noms, cette habitude irrépressible de les jeter, sitôt appris, dans les oubliettes de ma mémoire, comme s'il me fallait absolument m'en débarrasser le plus rapidement possible, comme si les conserver me brûlait, me mettait en péril.
Le chemin est encore long.
Tel est l'objet de cette improvisation enregistrée
PS : Chacun des pétales de chacune des fleurs de ce cerisier du Japon admiré ce matin dans le Jardin des plantes mérite qu'on s'émerveille. De cela non plus, du temps de mon jeune temps, je n'avais pas conscience.
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Improvisations (le podcast)By Aldor