Il y avait l'autre soir, rue de Vaugirard, un groupe de jeunes séminaristes qui avançait dans la rue. Ils avaient entre 20 et 25 ans, étaient vêtus de leur robe de bure, et marchaient, près du Sénat, les hommes étant sur un trottoir et les femmes sur l'autre. Et d'un demi- groupe à l'autre s'échangeaient des gestes, des appels, des rires. On aurait dit des enfants.
On aurait dit des enfants car il n'y avait, dans ces façons, aucune volonté de séduire, de faire le malin, de jouer un personnage, aucune drague, aucun ego : des gamins en sortie d'école.
Ce spectacle m'a mis mal à l'aise. Comme me mettent mal à l'aise parfois ces reportages tournés dans des monastères bouddhistes où l'on voit jouer au cerf-volant ou au ballon non pas seulement des enfants mais des hommes jeunes, dont on se dit qu'on a ordinairement, à cet âge, d'autres jeux.
Que des adultes ayant vécu fassent un jour le choix de se détacher du monde et de renoncer à leur ego est une chose qu'il m'est possible de concevoir. Il y a là un choix qui n'est pas forcément une fuite, un renoncement peut-être, dicté par l'expérience, le cœur, la foi.
Mais, pour renoncer, il faut avoir connu et je ne suis pas absolument certain que les jeunes séminaristes que j'ai croisés aient vraiment connu ce à quoi ils renoncent. Et c'est pourquoi leur attitude me met mal à l'aise : ils ressemblent plus à des enfants qui auraient été empêchés de grandir, de mûrir, de devenir des hommes et des femmes complets et accomplis, dans toutes leurs potentialités, qu'à des hommes et des femmes ayant délibérément choisi de renoncer aux plaisirs (et désagréments) du monde.
Mais peut-être (et c'est dans la possibilité donnée à cette hypothèse de s'exprimer qu'est ma propre évolution, ma propre progression) ce discours et cette approche ne reflètent-ils en fait que la mauvaise foi de mon ego, sa limitation et son incapacité à imaginer que de jeunes adultes sacrifient eux-mêmes, volontairement, ce Moi qui me tient tant à cœur.
Peut-être ces jeunes gens et jeunes femmes ont ils réellement choisi de redevenir pareils à des enfants, libres de toute fierté, de toute arrière-pensée, de toute sexualité, de tout quant-à-soi.
Je ne l'exclue plus totalement.