Renouée - Agriculture de Régénération

32 - Pourquoi cohabiter avec le castor avec Cécile Auberson


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LIENS : 

https://emilyfairfaxscience.com/research/

 

conseil-castor.ch

 

Société française pour l'étude et la protection des mammifères

https://www.sfepm.org/le-castor-deurope.html

 

Office Français de la Biodiversité

https://ofb.gouv.fr/especes/castor-europe-castor-fiber

 

Livre

Les milles vies du Castor

https://boutique.salamandre.org/les-mille-vies-du-castor.pdt-1461/

 

 

Dans les années 1960, Robert Paine et son équipe ont mis en lumière des principes écologiques fondateurs avec leur expérience sur les bassins à marée basse du litoral Nord américain. Une de leur trouvaille, c’était l’existence et l’importance d’espèces clé de voute. C’est à dire une espèce caractérisée par la qualité, le nombre et l'importance des liens qu'elle entretient avec son habitat et les autres espèces.

Et en entendant Cécile Auberson me parler du castor, impossible de ne pas sentir comme nos besoins, en tant que société et habitant de la terre, sont alignés avec l’impact du castor sur les écosystèmes. Pourtant nous entretenons avec le castor une longue histoire de chasse qui a mené a sa quasi disparition en Europe.

Le rôle de Cécile est de comprendre l’impact du castor, le quantifier et le prédire afin de permettre que son retour à travers nos paysages soit bien compris et bien accueilli. Parce que lui aussi peut, pour certaines communautés, être aussi clivant que l’ours ou le loup.


Alors soyons curieux et découvrons les extraordinaires interrelations du vivant.


Transcription : 

 

32 - Pourquoi cohabiter avec le castor avec Cécile

Auberson

Cécile Auberson: on sécurise les surfaces pour la nature aménagées par le castor.

Parce que de nouveau, un castor, il est hyper adaptable et il n'a pas besoin de nous

pour sécuriser les surfaces. Lui, il a besoin juste d'eau, de nourriture, comme je l'ai dit,

et il s'installe où il veut, en fait. Après, c'est comment nous, est-ce qu'on arrive à réagir

à sa présence? Et comment est-ce que nous, on arrive à cohabiter avec lui?

Lennan Bate: Bienvenue sur Renoué, le podcast qui explore les liens profonds entre la

santé des écosystèmes, des plantes, des animaux et la santé humaine. L'agriculture

occupe une place centrale dans nos vies. Qu'il s'agisse de nous nourrir, de produire

des fibres pour le textile ou de cultiver des plantes pour nous soigner, elle façonne

notre société à bien des égards. Mais alors comment repenser notre relation vivant afin

d'honorer sa capacité exceptionnelle à se régénérer et construire une agriculture

réellement bénéfique pour tous? C'est ce que je vous propose d'explorer ensemble au

travers de discussions avec celles et ceux qui œuvrent pour une santé globale. Alors, il

ne s'agit pas du loup ni de l'ours. Pourtant, le petit animal dont on va parler aujourd'hui

a pour certains une image assez controversée. Il s'agit du castor. Et donc toi, Cécile

Auberson, tu étudies ses impacts, ses comportements et tentes d'améliorer son

acceptation en considérant chacun des acteurs qui seront impactés par son retour sur

le territoire suisse où tu travailles. Pour commencer, est-ce que tu peux nous dresser

un historique de la relation humain-castor?

Cécile Auberson: C'est une relation qui n'a pas toujours été simple. Le castor a

quasiment été éradiqué au début du XXe siècle. En Suisse, déjà en 1820, on a tué le

dernier castor du territoire pour trois raisons. Pour la viande qui était consommée demanière régulière. Pour le castoreum, qui est une substance qu'il a utilisé pour marquer

son territoire et qui était très utilisée, très recherchée dans la pharmacopée. C'était une

substance qui était censée guérir tous les petits maux, tous les bobos.

Lennan Bate: Aussi dans la parfumerie, non?

Cécile Auberson: Oui, la parfumerie aussi, exactement. Et toujours aujourd'hui en fait,

mais aujourd'hui on utilise du castorium de synthèse, des composés de synthèse. Donc

on ne tue plus de castor aujourd'hui pour la parfumerie. Et puis on utilisait aussi sa

fourrure, énormément. Il a une fourrure, l'une des fourrures les plus denses du règne

animal. Comme il y a beaucoup d'animaux aquatiques, semi-aquatiques, on pense à la

loutre aussi, qui ont une fourrure extrêmement dense, forcément parce qu'ils en ont

besoin pour survivre dans l'eau l'hiver aussi. Et puis, du coup, il a des poils de bourre,

donc c'est le sous-poil qui est extrêmement chaud et qui feutre extrêmement bien. Et

puis, il était très recherché, du coup, par notamment les chapeliers qui faisaient des

chapeaux en poils de castor. Et au 16e, 17e siècle, les chapeaux en poils de castor

étaient vraiment hyper à la mode, ce qui a conduit à une quasi-éradication du castor

d'Europe dans un premier temps. Puis après la chasse, une fois que les stocks de

castor, en guillemets, en Europe étaient complètement vidés. Ils sont allés en Amérique

du Nord pour chercher l'espèce voisine, donc l'espèce nord-américaine. On a Castor

fiber en Europe, Castor canadensis en Amérique du Nord. Et puis ils ont commencé à

chasser là-bas aussi à grande échelle. Donc voilà pour le début un peu de la relation

qu'on a eue, on a vraiment complètement surexploité en fait cet animal. si bien qu'en

Europe, je dis Europe mais c'est l'Eurasie, c'est le castor, il s'appelle le castor d'Europe

mais il est répandu sur toute l'Eurasie en fait, originellement donc de l'Espagne, du

Portugal jusqu'à l'Est de la Russie en Chine et puis donc il y avait environ à l'époque on

estime 100 millions de castors d'Europe et puis on a laissé entre 1000 et 2000individus en vie au début du XXe siècle. Donc il a vraiment réchappé de peu à

l'extinction. Et c'est grâce à des naturalistes en Suisse assez motivés qui se sont

rendus compte qu'il manquait quelque chose, il manquait une force créatrice dans nos

rivières. C'est eux qui ont décidé de réintroduire le castor dans le pays. entre les

années 50 et 60.

Lennan Bate: Dans l'ensemble de l'Europe?

Cécile Auberson: Oui, en Suisse. Là, je parle vraiment de la Suisse, mais il y a eu des

initiatives similaires un peu partout en Europe. Après, les premières réintroductions ont

eu lieu déjà dans les années 30, en Finlande, par exemple. Mais là, il y avait plutôt une

idée de réintroduire le castor pour l'exploiter de nouveau comme fourrure pour la

viande. Il y avait moins cette idée de de rendre aux rivières un élément qui lui

manquait, un élément naturel, en fait. Et ça, c'est plutôt vraiment dans les années 50

que ça a commencé à se développer, cette pensée-là. Il y a différents autres pays qui

ont suivi. Par exemple, là, aujourd'hui, on est en 2025 en Angleterre et en Écosse. Ils

réintroduisent vraiment le castor à grande échelle, mais là, c'est encore un stade de

pensée plus loin. Maintenant, ils réintroduisent les castors là-bas, notamment pour leur

effet sur la rétention de l'eau, et donc dans une idée de protection contre les crus. En

Californie, c'est l'effet inverse. On va réintroduire le castor pour lutter contre les

incendies, contre les feux de forêt. Donc maintenant, aujourd'hui, on est vraiment passé

par une phase où d'abord on a réintroduit le castor en années 30 pour l'exploiter de

nouveau. Ensuite, années 50, on était un peu dans une idée de réparation, rendre à la

nature ce qui lui manque. Et puis aujourd'hui, progressivement, on passe dans une

phase maintenant où on va réintroduire le castor pour les services écosystémiques qu'il

peut nous rendre.Lennan Bate: Justement, toi tu parlais de son rôle pour la réhydratation du paysage, la

gestion des potentiels feux en Californie. C'est quoi le rôle du castor dans

l'écosystème? On parle souvent d'une espèce clé de voûte. Quel rôle il a? Quel impact

il a sur l'écosystème?

Cécile Auberson: On l'appelle clé de voûte, on l'appelle aussi des fois ingénieur de

l'écosystème parce qu'un castor, dans l'imaginaire collectif, il y a tout le monde qui a à

peu près cette idée, cette image du castor. il abat des arbres, il construit des barrages

et puis il inonde un peu des surfaces. Mais en fait, et c'est très précisément ce qu'il fait,

mais en faisant ça en fait il va modifier son environnement comme aucune autre

espèce parce que grâce à ses capacités là, notamment d'abattage des arbres,

typiquement si on pense à une forêt fermée où il y a un petit ruisseau qui coule au

milieu, Tout d'un coup on a un castor qui arrive, il commence à abattre des arbres, puis

on se retrouve avec tout d'un coup une petite clairière à un endroit où il n'y avait pas du

tout cet habitat-là. Donc le castor est vraiment capable de créer de multiples petits

habitats où avant il y avait quelque chose de très uniforme peut-être. Et puis c'est pour

ça aussi qu'on l'appelle clé de voûte, c'est parce que grâce à toutes ces actions qu'il va

avoir sur l'écosystème, il va permettre aussi le développement de très nombreux autres

espèces. Et puis on peut penser à l'activité d'abattage d'arbres, qui permettent d'ouvrir

des clairières. On peut penser à la construction de barrages qui vont créer des surfaces

d'eau stagnantes, là où on avait une rivière qui était courante, avec des zones d'eau

plus profondes, moins profondes. Tout ça, c'est une petite niche différenciée qui permet

à d'autres espèces de se développer. Il y a aussi l'activité de creusement, Donc il va

creuser dans la berge que ce soit pour installer un terrier, que ce soit pour créer des

petites niches où il peut se réfugier en cas de danger ou carrément des canaux. Les

castors sont vraiment capables de créer des véritables canaux pour accéder à une

ressource plus éloignée de la rivière. Il y a aussi tout le bois mort qui va amener dansle cours d'eau par la construction par exemple de réserves hivernales Je ne sais pas

quand le podcast va être publié, mais là, aujourd'hui, on est le 24 novembre. Et puis là,

on est vraiment dans une phase où les castors sont prêts pour l'hiver. Ils ont créé des

énormes réserves de nourriture pour pouvoir passer l'hiver en toute tranquillité. Et pour

faire ça, ils ont fait tout bêtement amener des branches, des brindilles dans l'eau. à

l'entrée de leur terrier ou leur hutte, pour pouvoir simplement avoir besoin de sortir de

la hutte ou du terrier, aller chercher une branche, rentrer au chaud, au sec, et puis ils

passent l'hiver comme ça.

Lennan Bate: Parce que donc, qu'est-ce qu'ils mangent, les castors?

Cécile Auberson: Alors, de base, c'est des animaux qui sont 100% végétariens. Il y a

eu une époque où on pensait qu'ils mangeaient du poisson. C'était aussi une des

raisons pour lesquelles on les a chassés, c'est qu'on pensait que c'était un compétiteur

qui allait piller les stocks de poissons, mais en fait pas du tout, c'est vraiment que du

végétal. Pendant toute la belle saison, printemps, été, automne, où il y a encore du

vert, enfin d'or, où il y a de l'herbe, où il y a des feuilles, il va plutôt se diriger là-dessus,

sur en gros tout ce qui est vert. Et puis l'hiver, il est obligé de switcher son alimentation,

parce qu'il n'y a plus justement de jeunes pousses, qui sont à disposition, donc il va

aller plutôt sur des écorces. Il va se concentrer sur l'alimentation vraiment ligneuse.

C'est pour ça aussi qu'il va abattre des arbres. C'est parce que pour avoir accès à cette

ressource-là, il est obligé, il ne grimpe pas aux arbres, donc il est obligé d'abattre

l'arbre pour avoir accès aux petites branches qui sont au sommet dans la couronne.

Lennan Bate: C'est pour ça qu'il construit des rétentions, des digues, uniquement pour

avoir accès à ces branches du haut.Cécile Auberson: Non, alors on va séparer bien deux choses. D'une part il y a les

barrages, de l'autre il y a l'activité d'abattage d'arbres. L'activité d'abattage d'arbres, elle

est vraiment d'une part utilisée pour accéder à la ressource alimentaire, pour accéder à

l'écorce, pour pouvoir ensuite faire un stock pour l'hiver, et il utilise ça comme boîte

construction pour construire son barrage. Mais le barrage n'a aucune fonction dans

l'obtention directe d'alimentation. C'est vraiment quelque chose qui va être créé pour se

protéger des prédateurs. Le castor vit dans des huttes ou des terriers, ou la forme

intermédiaire, le terrier-hutte. On en reparlera peut-être après en définissant les trois

types. l'entrée de son habitation doit toujours se trouver sous l'eau. C'est hyper

important parce que le castor, il a des prédateurs naturels, que ce soit l'ours, le loup, le

lynx. Quand on pense au castor, pas forcément adulte, au plus petit castor, il y a aussi

le renard qui entre en compte. Il y a aussi le hibou grand-duc, par exemple. Et pour se

protéger de ces prédateurs-là, il va vouloir toujours conserver l'entrée de son habitation

sous l'eau. C'est hyper important pour lui. C'est pour ça qu'il va construire des barrages.

C'est pour réhausser le niveau de l'eau et maintenir l'entrée de la hutte sous l'eau.

C'est vraiment le point principal. S'il habite dans une rivière qui a une profondeur

suffisante, on dit que la hauteur moyenne dont il a besoin, c'est 50-60 cm de

profondeur d'eau. Si la rivière est assez profonde, il ne va pas commencer à construire

de barrages. parce qu'il ne va pas s'imposer du travail non nécessaire pour sa survie.

Quand il est dans des cas où les rivières sont moins profondes, il va construire son

barrage et réhausser ainsi le niveau de l'eau. Pour construire le barrage, il utilise des

branches C'est aussi pour ça qu'il doit abattre des arbres, pas seulement pour la

nourriture, mais aussi pour obtenir des branches qu'il va mettre dans son barrage. Il

utilise aussi de la boue pour colmater les interstices entre les branches. Ça arrive aussi

qu'il utilise carrément des pierres pour lester le barrage, lester le tout. Dans certaines

régions méditerranéennes, notamment en France, au sud, là où il y a peu de

végétation, il va carrément construire des barrages uniquement faits de pierres. Mais laforme typique, c'est vraiment plutôt le barrage en branche. Et puis, donc le barrage, il

va aussi lui permettre ce réhaussement du niveau de l'eau. Il va aussi lui permettre de

pouvoir plonger plus facilement, de pouvoir nager plus facilement, de pouvoir

transporter du matériel plus facilement. Ça, c'est aussi ce qu'il cherche, en fait, de

pouvoir vraiment pouvoir facilement se déplacer dans l'eau. Et puis, troisième raison,

c'est aussi tout bêtement pour étendre son habitat. ça lui permet d'avoir accès plus

facilement à plus de surface, en fait, s'il peut nager. Parce que voilà, sur la terre ferme,

un castor, il n'est pas hyper habile. Il a des pattes arrières qui sont quand même assez

grandes, il a des petites pattes avant. Et puis, c'est vraiment dans l'eau qu'il est à l'aise.

Donc, plus il a un barrage élevé qui inonde une grande surface, plus c'est facile pour

lui, en fait. Et puis, ça lui permet aussi d'atteindre des ressources alimentaires qui sont

peut-être plus éloignées de la rive. en nageant, ce qui le protège des prédateurs, parce

que de nouveau, il est plus à l'aise dans l'eau. L'eau, ça lui permet de plonger. Si tout

d'un coup, il y a un prédateur qui arrive, il peut plonger rapidement, se mettre en

sécurité sous la surface. Et puis, le fait d'inonder des grandes surfaces, ça lui permet

peut-être d'atteindre ce peuplier qui est très alléchant, mais qui est à 200 mètres de la

rive, en se mettant lui-même moins en danger. Et puis ça, c'est aussi une chose que

les gens croient assez régulièrement, c'est une croyance qui revient régulièrement,

c'est que les barrages servent d'habitation. En fait, ce n'est pas du tout le cas. Le

barrage sert uniquement à rehausser le niveau de l'eau et l'habitation, c'est vraiment la

hutte ou le terrier qui est en amont du barrage principal.

Lennan Bate: Moi, je ne peux pas m'empêcher de mettre en lien l'humain moderne qui

imperméabilise tellement de terrain. et le castor qui réhydrate et qui inonde tellement

d'autres terrains. Donc on voit ici qu'il peut y avoir un sujet de tension entre ces deux

espèces, un qui réhydrate, qui réinonde, et nous qui drainons beaucoup de champs et

qui imperméabilisons beaucoup d'espaces avec nos routes notamment. Comment est-ce qu'on fait pour gérer un petit peu de cette cohabitation entre deux espèces qui

semblent si opposées en tout cas dans leurs résultantes?

Cécile Auberson: C'est clair que ce n'est pas forcément facile et vu qu'on a quasiment

totalement éradiquer le castor, on a vraiment perdu... En fait, quand les castors ont

commencé à revenir, c'était quand même un peu un choc, parce qu'on avait

complètement oublié ce qu'ils faisaient. On avait oublié cet effet qu'ils pouvaient avoir

sur le territoire. À l'origine, on se disait que les castors n'allaient pas vraiment se

répandre, parce qu'ils allaient être limités aux zones encore relativement naturelles,

aux rivières relativement sauvages. qui ont encore une espèce de plaine alluviale. Et ce

type d'habitat, effectivement, comme tu le dis, il n'existe quasiment plus parce que les

paysages ont été drainés, les rivières ont été corrigées, endiguées. Et puis, le fait que

le castor revienne et qu'il ne se contente pas seulement de ses habitats naturels, mais

qu'il commence à progressivement s'installer dans tout type de cours d'eau. Aussi, petit

cours d'eau très agricole, justement comme tu dis, fossé de drainage, un castor peut

s'installer là-dedans parce qu'en fait, tout ce dont il a besoin, c'est un peu d'eau, de la

nourriture. S'il n'y a pas assez d'eau pour lui, comme je l'ai dit, il construit des barrages,

ça augmente le niveau de l'eau, tout d'un coup ça fait un habitat idéal pour un castor. Il

a vraiment très peu de besoins et puis quand il n'a pas exactement ce qu'il lui faut, il est

capable d'adapter son environnement pour y habiter. Et puis en faisant ça,

effectivement, il va commencer à réhydrater le paysage, à remettre de l'eau un peu

partout. Et puis c'est quelque chose qu'on doit même gérer. notamment en Suisse où

on a un espace qui est somme toute très restreint. Il y a beaucoup de gens en Suisse

sur une petite surface. Je rappelle en Suisse, donc on a vraiment le Jura, le plateau, les

Alpes et il y a le plateau qui est très peuplé. En fait, 60% du pays, c'est des Alpes où il

y a assez peu de monde. C'est des montagnes très raides et c'est pas non plus là-bas

que vont venir les castors. Donc en fait, les castors se concentrent aussi sur le plateaucomme la population. Et du coup, on se retrouve avec des mètres carrés qui vont

avoir... où il y aura beaucoup d'intérêts différents, que ce soit l'agriculture, que ce soit,

comme tu le dis, les routes, l'infrastructure de déplacement, que ce soit tout bêtement

l'habitation, que ce soit... Enfin voilà, il y a une petite zone sur laquelle on a plein de

choses à faire. Et déjà, comme ça, c'est compliqué, sans la présence du castor pour

que tout le monde soit content. Puis là, il y a le castor qui arrive tout d'un coup et puis il

commence à mettre des surfaces sous l'eau. Et effectivement, c'est quelque chose qu'il

faut absolument gérer, parce qu'on peut... Alors moi, c'est clair que, idéalement,

j'aimerais bien revoir un paysage complètement sauvage, complètement naturel,

aménagé par le castor, des marées partout, la biodiversité qui explose et tout ça. Ce

serait super, mais il faut être réaliste, et puis il faut bien comprendre que c'est

impossible de retourner à un état comme ça en Suisse, parce qu'il y a trop d'enjeux

actuellement, il y a trop de monde qui doit cohabiter sur une petite surface. Donc pour

faire ça maintenant il faut prendre en compte un peu tous ces aspects et puis on

essaye maintenant aujourd'hui en Suisse de faire en sorte que le castor puisse

aménager certaines surfaces et puis puisse faire profiter la biodiversité puis à d'autres

endroits où en fait c'est pas possible. Il faut aussi savoir le reconnaître. Et puis à ces

endroits-là, les barrages sont démontés. Donc ça se présente comme ça qu'en Suisse,

il y a vraiment une gestion du castor, une gestion de l'espèce qui a été mise en place

au niveau du pays avec un service conseil castor national qui appartient à l'Office

fédéral de l'environnement pour lequel moi je travaille. On est deux à travailler pour ça

avec mon collègue Christophe Angst. Et puis nous, notre tâche, c'est un peu de

conseiller les cantons, la confédération, sur la gestion du castor. Puis après, chaque

canton a une ou plusieurs personnes qui sont ensuite responsables de la gestion sur le

terrain, que ce soit des mandataires externes ou bien alors des garde-faunes qui sont

engagés par le canton, qui vont être les premières personnes qui vont répondre

lorsqu'il y a des situations de conflit avec le castor, typiquement s'il y a un castor quiinonde une zone agricole. Et puis là, dans ces cas-là, ça dépend. C'est la beauté de la

Suisse, le fédéralisme. Et chaque canton a un peu sa manière, sa petite cuisine, sa

façon de faire. Mais en gros, l'idée, c'est un peu d'essayer quand même de faire en

sorte que l'agriculteur ou l'agricultrice et le castor puissent cohabiter. C'est vraiment

l'objectif. Et puis aujourd'hui, en Suisse, on n'a pas encore d'outils qui vont fonctionner

à grande échelle. type surface de promotion de la biodiversité, on a cet outil-là qui

existe pour mettre en place par exemple des prairies extensives, pour mettre en place

des surfaces alitières, pour mettre en place des haies, et ça c'est un outil uniforme qui

permet de subventionner l'agriculture pour mettre en place des mesures de promotion

de la nature de la biodiversité. Pour le castor, pour les surfaces inondées par le castor,

on n'a pas encore cet outil-là qui existe, Donc, pour l'instant, ça dépend un peu des

cantons. Il y en a certains qui vont utiliser cet outil, la surface de promotion de la

biodiversité, en enregistrant une surface comme, typiquement, surface salitière. Et puis,

ça permet de donner un peu d'argent à l'agriculteur, l'agricultrice qui est touchée par le

castor. En contrepartie de quoi, la personne qui est touchée, elle va laisser le castor

inonder une partie de son champ. On a aussi la possibilité de mettre en place des

contrats en vertu de la loi sur la protection de la nature, où là ça va être des contrats

très individualisés. qui permettent d'indemniser aussi la même chose. Ils indemnisent la

surface et la production qui est perdue à cause de l'inondation par le castor. Et ça, c'est

aussi un outil qui est mis en place dans certains cantons, mais pas de manière

uniforme.

Lennan Bate: Effectivement, c'est un enjeu clé de réussir à indemniser les individus qui

perdent des surfaces de subsistance économique. Et là, moi, je ne peux pas

m'empêcher de voir que malgré ces conflits d'espace, on a aussi des enjeux partagés,

notamment, comme ce que tu disais tout à l'heure, la réhydratation des espaces et puis

la gestion des crues. Alors, est-ce que tu as des exemples concrets sur l'impact decette réhydratation? En fait, aussi, à quoi ça sert des zones humides comme ça?

Qu'est-ce qui se passe dans l'écosystème? Est-ce que ça augmente la biodiversité?

Est-ce que ça réhydrate l'espace? Je sais qu'on en parlait aussi sur la gestion des

crues et pour protéger des villes. Donc qu'est-ce qu'on a concrètement comme prise de

conscience sur le travail que fait Le Castor, qu'en fait nous aussi on chercherait à faire?

Cécile Auberson: En Suisse, on a réalisé un projet de recherche nationale sur la

fonctionnalité des barrages de castors dans le paysage entre 2020 et 2023, et puis on

a étudié différentes choses. On a étudié l'effet justement de ces barrages de castors et

des étangs de castors, on appelle ça la zone de retenue d'eau, on appelle ça des

étangs de castors. Quel était l'effet de ces étangs sur la biodiversité? On a étudié aussi

quel était l'effet de ces étangs sur la migration piscicole, parce que c'est une des

grandes craintes qui revient toujours des pêcheurs, du milieu de la pêche, que la

présence de barrages s'ajoute encore comme problématique. En Suisse, on a plus de

100 000 seuils artificiels qui empêchent la migration piscicole, donc on a peur que ce

soit une menace de plus. Ces seuils artificiels, c'est vraiment des ouvrages en béton

qui vont être installés dans le cours de la rivière et qui empêche les poissons de

remonter la rivière. Les poissons, pas toutes les espèces, mais certaines espèces sont

ce qu'on appelle migratrices, donc elles ont besoin de bouger entre l'amont et l'aval de

la rivière pour aller, pour effectuer leur cycle de vie. Donc pour un certain période de

l'année, elles vont remonter la rivière pour aller pondre, ensuite elles redescendent, etc.

Et ces seuils en béton qui sont trop hauts, ne leur permettent pas d'effectuer leur

migration comme il faut et d'effectuer leur cycle de vie. Parce que, tout bêtement, c'est

une barrière infranchissable pour un poisson. Il faut imaginer si on a un petit poisson de

15 cm de long, 20 cm de long, tout d'un coup on a un obstacle de 50 cm de haut, la

truite ne va pas forcément réussir à sauter par-dessus cet obstacle-là. C'est vraiment

un des gros problèmes qu'on a en Suisse. On a des seuils sur toutes nos rivières,quasiment partout, qui ont été installés. pour notamment la protection contre les crues,

etc. Donc ça, c'est vraiment un gros souci pour la migration piscicole. Et on a peur,

justement, le milieu de la pêche a peur que les barrages de Castor, qui s'apparentent

un petit peu à ces ouvrages embêtants, parce que c'est tout d'un coup une structure

qui est là, pendiculairement dans le coton-cour-d'eau, ils ont peur que ça fasse aussi

office de barrière infranchissable pour la faune piscicole. Les barrages de Castor ont

aussi un effet sur l'épuration des eaux, sur la qualité des eaux et sur le stockage du

carbone. On a étudié tous ces aspects. Pour la biodiversité, ce qu'on a trouvé, c'est que

la présence de barrages de Castor On a étudié différents groupes, on a étudié les

amphibiens, on a étudié justement les poissons, les écrevisses, le macrozoobintos, ça

c'est les invertébrés aquatiques, les macrophytes, ça c'est les plantes aquatiques, et

puis les libellules. Et sur ces groupes-là, on a trouvé qu'en moyenne, Quand il y a un

barrage de castors par rapport à une zone contrôle qui est rigoureusement identique, la

seule différence c'est qu'il n'y a pas de castors, on a 2,6 fois plus d'espèces et 5,9 fois

plus d'individus, donc d'abondance. C'est juste la présence d'un barrage de castors qui

permet d'observer ça. Donc il y a vraiment tout d'un coup une explosion de la

biodiversité. On sait aujourd'hui qu'on a vraiment un gros problème de biodiversité,

avec les espèces qui disparaissent les unes après les autres. Et puis on a aussi un

problème de biomasse, où il y a de moins en moins d'individus. Vous avez déjà

certainement entendu parler de la disparition des insectes, avec moins de 70% de

biomasse d'insectes en quelques années. quelques décennies. Là le castor tout d'un

coup on voit qu'il ramène de la diversité et il ramène de la biomasse et ça c'est aussi

hyper important. Quand on considère, ça c'était une étude qui a été faite sur 16

territoires de castor, mais pendant, sur deux ans, sur Entre ces deux années, il y a

certains territoires qui ont perdu leurs barrages parce qu'il y a eu des crues, les

barrages ont été détruits, tout d'un coup il n'y avait plus de barrages sur le territoire. Si

on enlève ces territoires qui ont perdu leurs barrages en cours de route, qu'on gardeuniquement les 11 territoires qui ont gardé leurs barrages pendant toute la durée

d'étude, on voit qu'il y a trois fois plus d'espèces et 14 fois plus de biomasse. Donc on

voit vraiment que ces territoires, ces barrages de castors, ils ont un gros effet sur la

biomasse. Puis si on considère juste quatre territoires qui avaient les mêmes

caractéristiques, qui étaient forestiers, et qui, de base, la rivière qui était considérée de

base, elle était très incisée, très peu naturelle, puis sur laquelle le barrage de Castor

permettait de faire une reconnexion entre la rivière et la plaine alluviale, donc avec les

terrains adjacents, il y avait vraiment l'eau qui pouvait aller sur la surface, inonder la

surface, parce qu'on était en forêt et qu'il y avait moins d'enjeux typiquement qu'en

zone agricole. Là, on passe à 6 fois plus d'espèces et puis 62 fois plus d'individus.

Donc c'est vraiment une explosion de la vie qu'on peut observer sur ces territoires de

castors. Puis si on va se promener à des endroits où les castors sont présents, on

observe ça assez rapidement en fait, de voir que tout d'un coup, printemps, il y a des

libellules partout, il y a des nuées de libellules, c'est hyper beau. Il y a plein de canards

qui viennent pour profiter de l'étang, il y a des hérons qui sont là parce qu'il y a

tellement de poissons, il y a beaucoup plus de poissons dans un étang de castors, du

coup il y a aussi espèces prédatrices de poissons, typiquement les hérons, qui

génifient pour chasser et profiter de cette manne inattendue. Il y a aussi le retour de la

loutre. Je crois qu'en France, la loutre n'est pas si rare que ça, sauf erreur, je ne suis

pas sûre de m'y dire. En tout cas, elle est moins rare qu'en Suisse. En Suisse, on a très

peu de loutres. On s'attend quand même à voir que les loutres peuvent profiter des

territoires de castors parce que justement il y a plus de poissons. On a aussi vu que les

poissons devenaient plus gros, plus lourds dans les étangs de castors. Ils peuvent

mieux se développer en fait et ça c'est parce qu'il y a tout ce bois mort notamment qui

est amené par le castor qui permet de restaurer une chaîne alimentaire. Parce qu'on a

du bois mort qui va servir, typiquement si on prend les poissons, Il va leur servir de

garde-manger le bois mort parce qu'on aura plus d'insectes aquatiques qui vont seretrouver dans le bois mort. Les jeunes poissons vont y trouver des cachettes pour se

réfugier s'il y a des prédateurs. Et puis, ils vont aussi trouver un espace, un matériau

qui va leur permettre de survivre, de grandir et de devenir de plus en plus lourds,

comme je l'ai dit, dans les étangs de castor. Ça c'est vraiment une chose qu'on a

prouvée, qui est hyper importante de considérer cette explosion de la biodiversité dans

les territoires de castors. Il n'y a pas que les poissons qui profitent de ces territoires de

castors, il y a aussi les oiseaux insectivores qui vont pouvoir profiter de toute la

production d'insectes aquatiques qui sortent des étangs de castors, qui vont pouvoir se

nourrir. Si on pense au martin pêcheur, les castors vont Parfois, à certains endroits, par

exemple, créer des régions de berges où là, le martin-pêcheur va pouvoir aller nicher.

On retrouve aussi dans ces territoires des arbres. qui vont être, pas forcément abattus

par le castor, mais qui vont par exemple être affaiblis à cause de l'inondation de l'eau,

qui vont finir par verser. Puis on a ce qu'on appelle une assiette racinaire, c'est quand

l'arbre qui verse et puis il y a toutes les racines avec la terre qui restent entremêlées

entre les racines, qui va se retrouver à la verticale. Et puis dans ces assiets tracinaires,

ça fait de nouveau un super habitat pour le martin-pêcheur, pour nicher. Il y a aussi les

chauves-souris qui vont profiter de tout ça, parce qu'elles sont insectivores. Il y a

d'ailleurs une étude qui vient d'être publiée par le VSL et l'EAVAG qui montre qu'il y a

plus d'activités alimentaires des chauves-souris sur les territoires de castors. Donc

elles vont juste plus se nourrir, ce qui est bénéfique pour elles forcément. Donc il y a

vraiment, grâce aux castors, une dynamique qui se remet en place et puis une chaîne

alimentaire qui se reconstruit et qui permet de soutenir un grand nombre d'individus et

d'espèces différentes. Je vous ai parlé aussi de notre étude sur la migration psychicole

et puis des craintes du milieu de la pêche par rapport à l'interruption de la migration

psychicole à cause des barrages de castors. On a étudié trois différents types de cours

d'eau et de barrages de castors. Un type de barrage qui est très peu naturel, qui est

incisé, ça veut dire que le cours d'eau s'est enfoncé dans le terrain, donc il n'y a plus laconnexion entre la rivière et la plaine alluviale. Il y a eu le type un peu, on va dire,

intermédiaire, le cours d'eau n'est pas très naturel mais il y a quand même une petite

formation de berges qui pourrait servir à reconnecter la rivière et la plaine alluviale. Et

puis il y a le troisième type qui est le type encore très naturel où la rivière est à niveau

avec le terrain et puis quand il y a une crue par exemple, elle peut vraiment inonder la

zone alentour. Et sur ces trois types de cours d'eau, on a fait des pêches électriques où

on va aller dans le cours d'eau ramasser tous les poissons qu'on trouve en fait, on les

tue pas, c'est juste qu'on les assomme entre guillemets grâce à l'électricité pendant

quelques secondes, on les récupère dans des seaux, on les met dans des bacs pour

les mesurer, regarder quelle espèce c'est, les taguer, enfin leur mettre une puce pour

connaître leur déplacement, et ensuite on les remet dans le cours d'eau. Dans les

cours d'eau très naturels, on constate qu'il y a jusqu'à 75% des poissons, en

l'occurrence là c'était une rivière où on n'avait que des truites, donc on a 75% des

truites qui parviennent à passer de l'aval du barrage à l'amont du barrage. Dans le

cours d'eau un peu intermédiaire, où il y a un peu une reconnection avec la plaine

induviale, une légère reconnection on va dire, là on a entre 35 et 45% des poissons qui

arrivent à passer. Dans cette rivière-là, on avait pas seulement de la truite, mais on

avait aussi du cheven et du chabot. Le chabot, c'est une petite espèce qui est très peu

mobile, qui n'est pas du tout réputée pour ses capacités natatoires, mais même une

espèce comme ça, elle parvient quand même à franchir les barrages de Castor. Et

puis, dans le troisième et dernier type de cours d'eau, donc le cours d'eau très incisé,

peu naturel, Là, on avait encore environ 30% des poissons qui arrivaient à passer ces

barrages. Donc, on voit que cette crainte qu'il n'y ait plus aucun échange entre l'amont

et l'aval, elle n'est pas du tout justifiée. Il y a quand même, que ce soit un échange

génétique, un échange d'individus, il est assuré, même dans des circonstances très

peu naturelles. Et puis, ce qu'on a pu constater grâce à cette étude, c'est qu'en fait, ces

passages se font principalement en période de crue. Parce que quand il y a une crue,le niveau de la rivière monte, le niveau d'eau de la rivière, il y a plus de débit, plus

d'eau. Et puis la hauteur de la rivière entre l'amont et la valle du barrage de Castor, elle

va tendre à s'égaliser. Donc au lieu d'avoir peut-être un barrage d'un mètre de haut

avec un mètre de différence d'eau, entre l'amont et l'aval du barrage, on a tout d'un

coup un niveau aval qui va avoir tendance à remonter, vu qu'il y a plus d'eau, et puis

c'est à ce moment-là que les poissons profitent pour traverser. Et puis, dans les cours

d'eau très naturels, il y a aussi la formation de chenots secondaires, de bras

secondaires, ça fait comme des petits ruisseaux de contournement. Et là, les poissons

peuvent tranquillement passer entre l'amont et l'aval grâce à ces bras secondaires. Du

coup, on a aussi étudié cette qualité des eaux. Grâce au barrage de Castor, on a

vraiment une diminution des nitrates présents dans l'eau jusqu'à environ 20% entre

l'amont et l'aval. Et ça, c'est uniquement grâce au fait que le barrage de Castor va

permettre de ralentir le trajet de l'eau, et puis l'eau, du coup, passer plus de temps à

certains endroits, il y a plus de temps pour que les nutriments, les polluants se

déposent dans les sédiments, et après les plantes peuvent aussi mieux les extraire

pour leur croissance. En sachant que nos eaux sont fortement polluées, c'est plutôt

positif d'observer cette diminution des nitrates. Et puis finalement, on a aussi étudié un

territoire de castors où on a pu constater que la zone inondée par le castor, C'était

vraiment un territoire où il y a une grande surface qui est inondée, c'est un territoire

forestier où l'eau pouvait vraiment s'étendre. Et puis là, on a constaté qu'il y avait trois

fois plus de carbone qui était stocké grâce à cette zone humide créée par le castor,

comparé à la forêt qui était présente auparavant. Donc ça, quand on pense au

réchauffement climatique et tout ça, ça peut aussi être assez intéressant.

Lennan Bate: Est-ce que tu peux faire la distinction entre le barrage que nous autres

humains pouvons faire et les barrages de Castor sur les cours d'eau de rivière?Cécile Auberson: Oui, oui. Alors ça, c'est important de ne pas les, de ne pas confondre

le barrage humain et le barrage de Castor. Ce n'est pas du tout la même chose,

effectivement. Nous, nos barrages, ça va être une construction fixe en béton qui va,

tant que nous, on ne le détruit pas, elle va rester là, toujours. On a parlé de cette

question de migration piscicole, mais elle va vraiment empêcher la migration piscicole.

Un barrage de Castor, c'est une construction en bois, avec quand même des petits

trous, ce n'est pas un ouvrage 100% étanche, il va être là pour quelques jours,

quelques mois, quelques années au maximum. Mais il y a de toute façon un moment

ou un autre où il va être détruit par une crue. En Suisse, le plus haut barrage qu'on ait

connu, il mesurait 4 mètres de hauteur. Il a été emporté par une crue une fois. Ces

barrages ne tiennent pas sur le long terme. Après, c'est vrai que ça arrive que certains

barrages tiennent quand même plusieurs années. Puis avec l'arrivée des sédiments,

toujours avec la rivière, petit à petit, ces barrages vont quand même se combler. Au

bout d'un moment, ils seront pleins. C'est la même chose qu'avec nos barrages. Au

bout d'un moment, nos barrages sont pleins. Il faut trouver une solution pour les vider.

Là, l'avantage des barrages de Castor, c'est qu'une fois qu'ils sont pleins, ils se

transforment en ce qu'on appelle des prairies de Castor, où ça devient du sol. C'est

plus de l'eau, ça devient du sol qui s'est bâti sur des sédiments. Et puis la rivière, à ce

moment-là, une fois que le barrage est complètement plein, elle va se trouver un autre

chemin. Elle va créer un autre bras et puis le cycle va recommencer. Donc c'est ça qu'il

faut voir, c'est qu'un barrage de castors, c'est extrêmement dynamique. Même s'il est

en place pour des années, en fait, ça va changer. Tout d'un coup, il sera plein. La

rivière, elle fait un détour et puis elle trouvera, elle se ferait un autre chemin. Et puis il y

a des nouveaux... quelque chose qui est en mouvement, et il y a toujours des nouveaux

écosystèmes qui vont se créer à gauche, à droite, en avant, en aval, et qui permettent

à une multitude d'espèces, du coup, de se reproduire, d'évoluer. Et puis, quand un

barrage, par exemple, se rompt à cause d'une crue, ça c'est aussi une crainte quiexiste beaucoup, c'est que tout d'un coup, on a une immense masse de bois qui, en un

bloc, se déplace dans la rivière. En fait, c'est pas comme ça que ça se passe. En

général, quand ils se rompent à cause d'une crue, c'est d'abord qu'on a une petite

brèche, ça emporte quelques bouts de bois, puis après on a quelques petits bouts de

bois encore en plus qui sont emportés. Donc ça ne va vraiment jamais être une énorme

masse. On peut quand même garder en tête, si on est directement en aval d'un pont,

un petit risque pour la protection contre les crus. Mais de manière générale, ce n'est

vraiment pas un problème parce qu'il va s'égrener comme ça au fil du temps et puis il

va se démanteler tout gentiment. Et puis, une fois qu'un barrage de castors est rempli,

on se retrouve avec une surface qui a été sous l'eau pendant peut-être plusieurs

semaines, plusieurs mois. et qui sera différente. Tout d'un coup, on aura une surface un

peu limoneuse, comme ça, dans laquelle, par exemple, des abeilles sauvages pourront

trouver un endroit pour creuser leur nid. Et c'est une surface qui n'existait pas avant.

Une fois que ce barrage-là est détruit, si les castors veulent rester à cet endroit, ils vont

certainement devoir reconstruire leur barrage à un autre endroit. Et puis, ils vont peut-

être aller un peu plus en aval, peut-être un peu plus en amont, et reconstruire un

barrage. Et puis, c'est un autre endroit qui se retrouvera sous l'eau pendant un moment.

Donc, c'est vraiment quelque chose de très dynamique, de très variable. Tandis que

nos ouvrages hydrauliques, nos ouvrages de barrage de manière générale, c'est

quelque chose de fixe en fait, qui n'apporte aucune dynamique et qui en plus empêche

la connectivité entre l'amont et la valle.

Lennan Bate: Super, merci pour la précision. Est-ce qu'il y a des zones d'entente où on

est enfin d'accord pour accueillir le castor? Est-ce qu'on arrive à se mettre d'accord

pour qu'il arrive dans certaines zones et qu'il inonde certains espaces? Peut-être tu

parlais là des forêts. Est-ce que ça, c'est un endroit où on peut déjà se mettre d'accord

que le castor est vraiment le bienvenu?Cécile Auberson: Oui, alors dans les forêts, effectivement, ça ne va pas être possible

partout, partout, parce que comme en zone agricole, il y a aussi des forêts qui sont

exploitées pour le chêne, en France, je crois, beaucoup pour les peupliers. Mais c'est

vrai qu'en forêt c'est plus facile, aujourd'hui en tout cas en Suisse, d'accueillir le castor

à large échelle qu'en zone agricole parce qu'on a un outil qui a été développé qui nous

permet de créer des réserves forestières, on va appeler ça, façonnées par le castor.

C'est une entente entre la Confédération et les cantons, on va appeler ça une

convention RPT. C'est une convention programme entre les cantons et la Confédération

qui libère un certain budget pour créer des réserves forestières façonnées par le

Castor. C'est un nouvel outil qui existe depuis 2025. Et c'est vraiment hyper positif

parce que les forêts humides ont aussi été décrites comme habitats prioritaires. En

Suisse, il n'y a pas de meilleur outil pour créer des forêts humides que le castor parce

que c'est vraiment ce qu'il fait en fait. Quand il arrive dans une forêt où il y a un

ruisseau, il permet la restauration de forêts humides. C'est exactement ce qu'il va faire

par son écologie, par sa façon de vivre. Et puis ce qui est super du coup aujourd'hui

c'est qu'on peut dédommager correctement les propriétaires forestiers qui acceptent de

mettre en réserve une partie de leur forêt là où il y a déjà des castors d'une part ou

bien là où il pourrait y avoir du castor. Parce qu'on a aussi développé un modèle

cartographique qui nous permet de prédire quelle serait l'inondation du terrain à cause

du castor, à cause des barrages de castor à l'échelle de la Suisse. Aujourd'hui, on a

une carte où on a des zones bleues, vertes qui s'allument si telle ou telle surface se

retrouve sous l'eau, si un castor devait construire un barrage de 50 cm ou 1,5 m. On a

le modèle pour les deux échelles. Maintenant, avec cet outil-là, on peut vraiment aussi

prédire, avant même que le castor arrive, on peut se dire qu'il y a un risque que le

castor arrive, parce qu'on connaît aussi la dynamique de population, on voit un peu où

il se répartisse dans le paysage, on peut dire qu'il y a un risque qu'il arrive, il y a cette

surface-là qui sera mise sous l'eau s'il commence à construire des barrages, et avec çaon peut même aller vers le propriétaire forestier avant même que le castor arrive et

commence à faire des dégâts, cause peut-être la colère du propriétaire ou de la

propriétaire, on peut aller vers la personne responsable et lui dire, bon ben voilà, on a

ces données-là, c'est possible que d'ici quelques années, il y ait un castor qui s'installe,

c'est possible qu'il y ait cette zone, cette surface d'arbre qui soit mise sous l'eau. Est-ce

que vous voulez mettre cette surface en réserve? Pour ça, vous gagnez tant d'argent

en fonction de la surface. Et puis, ça permet vraiment de désamorcer le conflit avant

même qu'il soit présent. parce que venir en amont, la personne en face n'est pas

encore fâchée. Quand on revient en réactif après qu'il y ait eu deux hectares sous l'eau,

Le dialogue, il peut être un peu plus difficile. Aujourd'hui, pour le milieu forestier, on a

vraiment un super outil qui nous permet de sécuriser des surfaces pour le castor. Enfin,

je dis pour le castor, mais c'est faux. C'est vraiment, on sécurise des surfaces pour la

nature aménagées par le castor. Parce que de nouveau, un castor, il est hyper

adaptable et il n'a pas besoin de nous pour sécuriser des surfaces. Lui, il a besoin juste

d'eau, de nourriture, comme je l'ai dit, et il s'installe où il veut, en fait. Après, c'est

comment nous, est-ce qu'on arrive à réagir à sa présence et comment est-ce que nous,

on arrive à cohabiter avec lui.

Lennan Bate: Très chouette, tout ça dans le dialogue. Aujourd'hui, de plus en plus, on

se rend compte et tous les acteurs commencent à voir l'importance de réhydrater nos

paysages, de gérer les flux d'eau, qu'ils soient en trop grande quantité ou en trop faible

quantité à certaines périodes de l'année. Donc, est-ce que tu as des exemples concrets

sur l'impact du castor sur ce genre de situation de réhydratation du paysage?

Cécile Auberson: En 2018, on a eu une grosse sécheresse en Suisse, et puis il y a eu

des agriculteurs qui se sont rendus compte que leur champ, qui était en bordure d'une

rivière où il y avait un castor, continuait à produire même en période de sécheresse,tandis que le même champ un peu plus bas, où il n'y avait pas l'influence du castor,

tout avait séché. Réhydratation du paysage, on commence aussi avec le réchauffement

climatique. On se rend compte que ça devient hyper important parce qu'on a les

sécheresses qui s'enchaînent l'une après l'autre. En France, au sud de la France, c'est

encore pire. En Suisse, on est encore assez préservé par rapport à ça. mais on se rend

compte qu'il y a vraiment besoin de commencer à créer des paysages éponges, on

appelle ça, donc des endroits où l'eau ne coule pas simplement dans une rivière, mais

elle s'infiltre aussi mieux dans la nappe. Et ça, c'est quelque chose que Castor, grâce à

ses barrages, permet aussi, parce que le temps de résidence de l'eau est augmenté,

justement, grâce à... Voilà, la rivière est barrée, tout d'un coup, l'eau bute contre un

objet, elle va rester plus longtemps à cet endroit-là. Ça lui laisse plus de temps pour

s'infiltrer dans le sol. donc pour recharger la nappe et puis aussi pour juste, par

capillarité, se répandre un peu dans toute la zone environnante. Et des paysages

comme ça, plus hydratés, sont donc plus humides, tout bêtement, ils permettent une

meilleure croissance des plantes, mais ils permettent aussi une meilleure résilience

face aux incendies. Ça c'est une chercheuse, Emily Fairfax, une chercheuse

américaine qui étudie beaucoup cet aspect-là, et qui a montré que les barrages de

castors, les territoires de castors, fonctionnent comme des véritables petites oasis, et

elle a des photos assez impressionnantes où on voit des vallons entiers qui ont brûlé et

puis au milieu un petit bijou vert qui est encore complètement fonctionnel. Ça

fonctionne uniquement grâce au casteur, grâce à la présence du casteur et ça sert

vraiment de refuge aussi aux espèces, aux animaux qui sinon auraient brûlé tout

bêtement parce qu'ils n'auraient pas eu d'autres endroits pour aller se réfugier. Ça c'est

vraiment un des aspects de la réhydratation du paysage et puis il y a les Beaverdam

Analogues, Des ouvrages mimétiques castors, c'est un peu une idée qui vient

principalement des États-Unis, où l'idée c'est de refaire des barrages de castors

humains, enfoncer des pieux dans un cours d'eau, mettre des branches pour retenirl'eau, et puis ça commence à être de plus en plus fait pour bénéficier des avantages du

castor dans les régions où il n'est pas encore présent, par exemple. Autre exemple de

comment est-ce qu'on peut vraiment bénéficier de la présence du castor en République

tchèque, dans la région de Brdi, C'était en début 2025, fin 2024, il y avait un marais qui

devait être renaturé, donc remis en eau, en fait. Et puis ça a duré des années de

discussions entre les politiques, les bureaux, etc. Ils n'arrivaient pas à se mettre

d'accord. Et puis, un jour, il y a un castor qui est arrivé, il s'est installé. En une nuit, il a

construit un barrage. Il n'y a eu plus besoin de revitaliser la zone. Et du coup, l'État

tchèque, à économiser plus d'un million en fait. Si on avait nous fait ce travail-là, ça

aurait coûté plus d'un million. Et là, le Castor a réussi à régler les choses en une nuit, et

puis à faire les choses au final bien mieux que nous. Et c'est ça aussi qu'il faut bien

garder en tête, c'est que c'est bien joli de faire des BDA, les Bitverdam Analogues, et

ça peut vraiment être très efficace, mais faire ça, ça implique après qu'il faut aussi les

entretenir, etc. Donc un castor va être de toute façon bien plus efficace, parce que lui il

le fait gratuitement, il le fait mieux, il n'a pas besoin de réfléchir où est-ce que l'ouvrage

doit être construit pour avoir le plus d'impact, en fait il le fait instinctivement. et puis il se

charge après de l'entretien pendant des années jusqu'à ce qu'il meurt en fait. Donc il

faut vraiment garder en tête que accueillir les castors c'est pas seulement parce que

c'est un animal qui a aussi le droit d'exister, le droit de vivre comme tous les autres

animaux, mais c'est aussi une question de qu'est-ce qu'on veut pour nous, qu'est-ce

qu'on veut pour nos rivières, qu'est-ce qu'on veut pour nos paysages, et puis aussi

considérer le fait que ça peut vraiment nous amener énormément de choses,

énormément de bénéfices, de pouvoir trouver une manière de cohabiter avec eux.

Lennan Bate: Il y a énormément de choses à apprendre et à découvrir sur le Castor. Tu

en partages beaucoup sur ta page LinkedIn. Est-ce qu'il y a d'autres ressources?Cécile Auberson: On a aussi un site internet conseil-castor.ch où on essaye de

partager un maximum de choses sur le Castor, qui est une très bonne ressource. Au

niveau de la France, on a aussi la Société française pour l'étude et la protection des

mammifères qui a une page internet consacrée au Castor. Il y a aussi une page

internet qui est coordonnée par l'Office français de la biodiversité qui est consacrée au

Castor. Et puis en termes de livres, on a publié en 2024 avec Rémi Masson, un

plongeur apnéiste français, et puis mon collègue Christophe Angst un livre qui s'appelle

« Les mille vies du castor » aux éditions La Salamandre. Et ça c'est vraiment un beau

livre avec des clichés justement sous l'eau du castor, c'est assez unique. Rémi a fait un

travail extraordinaire par rapport à ça. Et puis, petite pub aussi, en avril 2026, on va

sortir une monographie sur le castor, avec les éditions La Salle à Londres aussi. C'est

une traduction du livre allemand Baumeister mit bis, qui raconte tout ce qu'il faut savoir

sur le castor. Je l'ai traduit, et puis avec Johan Bressan, on l'a adapté pour le public

francophone. On a aussi ajouté des des aspects très français pour que le public

français, francophone s'y retrouve et soit aussi intéressé par ça, par les exemples qui

Lennan Bate: sont donnés. Génial. Comme d'habitude, tout ce dont on a parlé et puis

là, les liens que tu as donnés seront disponibles en notes de passe-page. Merci

 

 

 

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Renouée - Agriculture de RégénérationBy Lennan Bate