Les Mardis de Sirsa

#4 La nature a-t-elle une dignité morale ?


Listen Later

Quatrième séance : La nature a-t-elle une dignité morale ?

Le GIEC ne cesse d’alerter sur l’urgence climatique évidente de ces dernières années. Pourtant, même si nous en avons conscience, nous n’agissons pas. Pourquoi ? Selon Latour, « Dès lors qu’on sait mais qu’on n’agit pas, c’est qu’on ne sait pas ». Nous n’avons pas compris l’urgence car la raison ne nous suffit pas, il nous faut nous rendre sensibles à cette idée. Faut-il pour cela reconnaître une dignité morale à la nature ?

1. La Nature n’a pas de dignité morale

La Nature est le règne de la nécessité : elle n’a ni intention, ni responsabilité, ni valeur. D’ailleurs, les éléments qui composent la Nature sont substituables et ne possèdent pas de singularité propre. La Nature ne peut être qu’un moyen pour l’Homme, distinct de l’animal par sa capacité à penser. 

Pourtant, selon Rousseau, le Logos (la raison, le propre de l’Homme) n’est pas le bon fondement pour la morale. En effet, une morale doit être universelle. Or, si la morale était fondée sur la raison, certaines personnes qui useraient mieux de leur raison seraient supérieures et plus humaines que d’autres. Il faut donc trouver la morale ailleurs, dans des principes antérieurs à la raison, un sentiment inné et spontané : la pitié, qui modère dans chaque individu l’amour de soi-même. 

La pitié, selon Rousseau, nous inspire une répugnance immédiate à la souffrance d’un être sensible. Il en déduit une nouvelle morale : « Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu'il est possible ». La pitié est un sentiment conduisant les hommes à modérer leur amour d’eux-mêmes pour limiter la souffrance des autres êtres sensibles. Elle permet ainsi de penser des devoirs envers les animaux. 

Seulement, pourquoi n’y a-t-il aujourd’hui aucune pitié autour de nous ? Selon Rousseau, toutes les institutions, les discours, les idéologies étouffent la voix de la pitié en nous

2. Ce sentiment peut-il s’étendre au-delà des animaux ?

Au XXème siècle, Peter Singer dénonce le « Spécisme », c’est-à-dire la distinction, à ses yeux arbitraire, entre les hommes et les animaux.

Selon lui, l’Homme a une capacité à souffrir et à éprouver du plaisir, tout comme les animaux. Ces sentiments justifient des intérêts à défendre et fondent donc des droits. Nous devrions ainsi accorder des droits aux animaux, et reconnaître le trait commun que nous partageons avec eux. Mais les autres êtres vivants n’entrent pas dans cette sphère morale et juridique.

Peut-on étendre ce lien à la Terre dans son entièreté ? Le discours des astronautes révèle que la vue de la Terre depuis l’espace suscite un sentiment moral. De même, les photos de la Terre, et en particulier la photo The Blue Marble (1972), marquent la fragilité, la beauté, et l’importance de la sauvegarde de la Terre. Elles jouent un rôle majeur dans l’expression de la finitude de l’Homme et ont contribué à la fondation d’un discours moral sur la fraternité des hommes. 

Pourtant, sur aucune de ces images n’apparaît l’Homme comme force géologique et transformatrice des équilibres écologiques. Leurs interprétations moralisatrices sont donc vaines, car l’homme y reste dans une position d’extériorité. Ces clichés prolongent la représentation d’une nature-objet soumise aux hommes. 

Il est finalement nécessaire de penser une représentation de l’Homme en union avec la Terre pour trouver une finalité commune : la survie de l’Homme et de la Nature. C’est le rôle que joue « l’hypothèse Gaïa » proposée par James Lovelock et popularisée par Bruno Latour. 

Bibliographie :

Sebastian Vincent Grevsmühl, La Terre vue d’en haut. L’invention de l’environnement global, Seuil, 2014

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) 

Peter Singer, La Libération animale (1975)

Carl Sagan, Pale Blue Dot: A Vision of the Human Future in Space (1994) Extrait

...more
View all episodesView all episodes
Download on the App Store

Les Mardis de SirsaBy Les Mardis de Sirsa