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Pour faire le portrait de son père qui porte le nom d'une île en Louisiane sur le point de disparaître, Hélène Gaudy utilise les mêmes outils que dans son précédent roman, Un monde sans rivage, « l'observation, la déduction, les mots et les images, une enquête de proximité pour mieux le découvrir, le rencontrer. » Un récit sensible et mélancolique sur cet homme secret, qui lui confie ses écrits, lui ouvre la porte de son atelier aux allures de cabinet de curiosités. Un rituel pour que « les images de sa vie, les mille morceaux qui en font le bonhomme qu'il a toujours été, lui soient quelque part rendus. » Plus qu'un hommage de son vivant, c'est une déclaration d'amour aux proches parfois si lointains. Un livre sur le rapport à la famille, à la mémoire, aux lieux et au temps.
Archipels, Hélène Gaudy, Éditions de l'Olivier, 2024.
Je devrais faire comme lui, une collection de gestes, d'intonations et de tics de langage, pour contrer mon amnésie sélective. J'y mettrais ses vieux pantalons en velours côtelé et les jeans qu'il porte depuis quelques années, ses vêtements qui rajeunissent à mesure qu'il vieillit, les chemises que ma mère choisit pour lui, la poche d'où dépasse le mouchoir sale, à carreaux lui aussi, son torse qui se bombe quand on lui dit, Quelle belle chemise, sa façon de faire du théâtre, un peu, tout le temps, et puis de tout laisser retomber, comme un acteur qui se rassied après la scène, épuisé, sa façon de positiver ce qui risque d'être tragique et de s'agacer des choses inoffensives, ses vitupérations rituelles qui se tarissent avec le temps, il en avait tant, avant, les répondeurs téléphoniques, la variété française, et plus particulièrement Véronique Sanson, qu'il poursuivait d'une haine aussi féroce qu'inexpliquée, l'inutilité des disputes et le chagrin des objets qu'on perd, les rendez-vous chez le médecin, les papiers à remplir et la crainte de mal faire, assez vite, pas assez rôt, l'obsession d'être en avance, impossible de prendre mes parents de vitesse, quelle que soit l'heure du rendez-vous, quelle que soit notre fierté d'arriver avant eux, nous ne manquons jamais de les trouver là, assis l'un près de l'autre, à nous attendre, dans un lieu d'où ils semblent n'avoir jamais bougé.
Je lis d'autres livres, sur d'autres pères, je les vois apparaitre, j'entends leurs voix, mais quand je me relis, je ne I'entends ras. Même dans ses propres mots, je ne le vois pas, les mailles de mon filet sont trop larges, elles ne gardent que les objets, les poèmes, les voyages, mais lui ?
J'aime et redoute ce moment où récriture ne consiste plus à raconter, mais à agir.
Il va falloir se donner un peu de temps. Laisser reposer les phrases pour que certains mots se détachent d'eux-mêmes.
Bribes saisies sur les murs de l'atelier
Rêve générale
Je pense aux capsules temporelles, censées garder la traces de nos vies, à ces objets qu'on enterre pour dire, à ceux qui viendront, quelque chose de ce que nous avons été.
Que pourront en saisir les Terriens de 8113, s'ils existent encore ?
Des grands yeux de mon fils passant le seuil de l'atelier, je possède une photographie. Il est comme enserré par les murs si proches les uns des autres, murs de livres, murs d'affiches, murs d'objets. Il regarde en l'air, vers l'armée des fétiches africains. Il a un peu peur. Il est émerveillé.
Mon père le regarde, un peu fier, un peu inquiet. Des plis que je connais bien se creusent en haut de son nez. Mon enfant devient un éléphant dans un magasin de porcelaine, dont chaque geste est une joie et un danger. Il se fraye un chemin, rapide, trop rapide, effleurant les tours savantes, les chapiteaux de papiers. Il passe, un souffle : miracle, rien n'est tombé.
Près d'un bol contenant des dizaines de cadrans de montres, nous entendons un tic-tac. Quand nous prenons le cadran survivant dans nos mains, celle de mon fils petite, la mienne à peine plus grande, il retourne au silence. On le secoue, on le tripote, rien à faire. Ce n'est qu'une fois reposé parmi ses semblables qu'il se fait de nouveau entendre. Il faut le rendre à la compagnie des autres pour qu'il reprenne son léger bruit de temps qui passe.
Un jour, mon pére m'a avoué qu'il y avait un crâne à l'atelier. Il a écarté un petit tableau comme on dévoile un passage secret le crâne était posé là, bien caché, jauni par le temps, souriant comme sourient les morts tout près d'un livre intitulé La Mort, 366 fois sans remords.
En écartant le tableau pour dévoiler le crâne, il m'enjoint de lui faire une place. Il lui creuse une tombe, quelque part, dans ces lignes, et je l'ouvre, cette tombe, et j'y dépose le crâne, doucement, entre deux phrases, et s'il me le montre, et si je prends le soin de lui creuser cette place, c'est aussi parce que nous savons tous les deux qu'un jour, je devrai m'en débarrasser.
Selon une légende de la tribu des Chitimachas, dont certains membres vivent encore sur l'Isle de Jean-Charles, le bayou Téche qui s'est formé dans l'ancien lit du Mississippi, est l'empreinte du corps d'un serpent géant abattu à coups de flèches.
Quand cette place est mouvante, difficile à saisir, ce qui nous accueille, c'est une maison bancale, un vêtement trop grand. On ne sait pas où se mettre, comment l'habiter, à quoi succéder.
Il m'apparaît soudain évident qu'il a passé sa vie à amasser des signes en espérant qu'un jour, quelqu'un cherche à les lire, et que ce jour est arrivé.
S'il en a perdu le souvenir, peut-être les objets portent-ils l'écho de ses vies invisibles. Ils se tiennent encore dans l'ombre de mon père mais leur simple existence suggère le basculement, le moment où ils gagneront, leur présence qui s'étend.
Dehors, la nuit est tombée, franche. Le sol est luisant de pluie fraîche. Les lumières de la ville m'accompagnent. Je vais me donner un an. Un an pour le connaître autrement que par nos mots, ou avec eux s'ils nous viennent. Pour chercher avec lui la chimère tracer le lit de notre serpent.
Archipels, Hélène Gaudy, Éditions de l'Olivier, 2024.
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Pour faire le portrait de son père qui porte le nom d'une île en Louisiane sur le point de disparaître, Hélène Gaudy utilise les mêmes outils que dans son précédent roman, Un monde sans rivage, « l'observation, la déduction, les mots et les images, une enquête de proximité pour mieux le découvrir, le rencontrer. » Un récit sensible et mélancolique sur cet homme secret, qui lui confie ses écrits, lui ouvre la porte de son atelier aux allures de cabinet de curiosités. Un rituel pour que « les images de sa vie, les mille morceaux qui en font le bonhomme qu'il a toujours été, lui soient quelque part rendus. » Plus qu'un hommage de son vivant, c'est une déclaration d'amour aux proches parfois si lointains. Un livre sur le rapport à la famille, à la mémoire, aux lieux et au temps.
Archipels, Hélène Gaudy, Éditions de l'Olivier, 2024.
Je devrais faire comme lui, une collection de gestes, d'intonations et de tics de langage, pour contrer mon amnésie sélective. J'y mettrais ses vieux pantalons en velours côtelé et les jeans qu'il porte depuis quelques années, ses vêtements qui rajeunissent à mesure qu'il vieillit, les chemises que ma mère choisit pour lui, la poche d'où dépasse le mouchoir sale, à carreaux lui aussi, son torse qui se bombe quand on lui dit, Quelle belle chemise, sa façon de faire du théâtre, un peu, tout le temps, et puis de tout laisser retomber, comme un acteur qui se rassied après la scène, épuisé, sa façon de positiver ce qui risque d'être tragique et de s'agacer des choses inoffensives, ses vitupérations rituelles qui se tarissent avec le temps, il en avait tant, avant, les répondeurs téléphoniques, la variété française, et plus particulièrement Véronique Sanson, qu'il poursuivait d'une haine aussi féroce qu'inexpliquée, l'inutilité des disputes et le chagrin des objets qu'on perd, les rendez-vous chez le médecin, les papiers à remplir et la crainte de mal faire, assez vite, pas assez rôt, l'obsession d'être en avance, impossible de prendre mes parents de vitesse, quelle que soit l'heure du rendez-vous, quelle que soit notre fierté d'arriver avant eux, nous ne manquons jamais de les trouver là, assis l'un près de l'autre, à nous attendre, dans un lieu d'où ils semblent n'avoir jamais bougé.
Je lis d'autres livres, sur d'autres pères, je les vois apparaitre, j'entends leurs voix, mais quand je me relis, je ne I'entends ras. Même dans ses propres mots, je ne le vois pas, les mailles de mon filet sont trop larges, elles ne gardent que les objets, les poèmes, les voyages, mais lui ?
J'aime et redoute ce moment où récriture ne consiste plus à raconter, mais à agir.
Il va falloir se donner un peu de temps. Laisser reposer les phrases pour que certains mots se détachent d'eux-mêmes.
Bribes saisies sur les murs de l'atelier
Rêve générale
Je pense aux capsules temporelles, censées garder la traces de nos vies, à ces objets qu'on enterre pour dire, à ceux qui viendront, quelque chose de ce que nous avons été.
Que pourront en saisir les Terriens de 8113, s'ils existent encore ?
Des grands yeux de mon fils passant le seuil de l'atelier, je possède une photographie. Il est comme enserré par les murs si proches les uns des autres, murs de livres, murs d'affiches, murs d'objets. Il regarde en l'air, vers l'armée des fétiches africains. Il a un peu peur. Il est émerveillé.
Mon père le regarde, un peu fier, un peu inquiet. Des plis que je connais bien se creusent en haut de son nez. Mon enfant devient un éléphant dans un magasin de porcelaine, dont chaque geste est une joie et un danger. Il se fraye un chemin, rapide, trop rapide, effleurant les tours savantes, les chapiteaux de papiers. Il passe, un souffle : miracle, rien n'est tombé.
Près d'un bol contenant des dizaines de cadrans de montres, nous entendons un tic-tac. Quand nous prenons le cadran survivant dans nos mains, celle de mon fils petite, la mienne à peine plus grande, il retourne au silence. On le secoue, on le tripote, rien à faire. Ce n'est qu'une fois reposé parmi ses semblables qu'il se fait de nouveau entendre. Il faut le rendre à la compagnie des autres pour qu'il reprenne son léger bruit de temps qui passe.
Un jour, mon pére m'a avoué qu'il y avait un crâne à l'atelier. Il a écarté un petit tableau comme on dévoile un passage secret le crâne était posé là, bien caché, jauni par le temps, souriant comme sourient les morts tout près d'un livre intitulé La Mort, 366 fois sans remords.
En écartant le tableau pour dévoiler le crâne, il m'enjoint de lui faire une place. Il lui creuse une tombe, quelque part, dans ces lignes, et je l'ouvre, cette tombe, et j'y dépose le crâne, doucement, entre deux phrases, et s'il me le montre, et si je prends le soin de lui creuser cette place, c'est aussi parce que nous savons tous les deux qu'un jour, je devrai m'en débarrasser.
Selon une légende de la tribu des Chitimachas, dont certains membres vivent encore sur l'Isle de Jean-Charles, le bayou Téche qui s'est formé dans l'ancien lit du Mississippi, est l'empreinte du corps d'un serpent géant abattu à coups de flèches.
Quand cette place est mouvante, difficile à saisir, ce qui nous accueille, c'est une maison bancale, un vêtement trop grand. On ne sait pas où se mettre, comment l'habiter, à quoi succéder.
Il m'apparaît soudain évident qu'il a passé sa vie à amasser des signes en espérant qu'un jour, quelqu'un cherche à les lire, et que ce jour est arrivé.
S'il en a perdu le souvenir, peut-être les objets portent-ils l'écho de ses vies invisibles. Ils se tiennent encore dans l'ombre de mon père mais leur simple existence suggère le basculement, le moment où ils gagneront, leur présence qui s'étend.
Dehors, la nuit est tombée, franche. Le sol est luisant de pluie fraîche. Les lumières de la ville m'accompagnent. Je vais me donner un an. Un an pour le connaître autrement que par nos mots, ou avec eux s'ils nous viennent. Pour chercher avec lui la chimère tracer le lit de notre serpent.
Archipels, Hélène Gaudy, Éditions de l'Olivier, 2024.
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