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Or


Eva Baltasar met en scène l'histoire d'une femme dépossédée. Cette dernière commence à travailler comme femme de ménage chez des particuliers, nettoyant leurs intérieurs. Elle en profite pour y vivre en marge, mais se fait repérer et mettre à la porte. Sa solitude devient évidente lorsqu'elle perd sa chambre louée et son emploi à temps partiel, sans personne vers qui se tourner. Elle finit par vivre dans la rue, dépendante de la bienveillance d'inconnues. Le récit se développe en spirale pour transformer la violence sociale de cette critique radicale du capitalisme en une beauté métaphysique. Une dérive où la mort finit par être définie, « par le simple fait de n'avoir plus aucun lieu où être. »
Déclin et fascination, Eva Baltasar (traduction du catalan par Annie Bats), Éditions Verdier, 2026.
Je passe quelques jours enfermée dans ma chambre. Je n'en sors que pour aller aux toilettes. Je n'arrive même pas à entrer dans la cuisine. J'ai essayé, mais elle est pleine d'objets moches qui me dépriment. Des tasses ébréchées, des assiettes fêlées. Dans le tiroir des couverts, ils sont tous dépareillés. Il y a des couteaux affreux avec des manches en bois. Je ne m'en étais pas rendu compte. Là où l'acier de la lame s'incruste dans le bois, une bavure sombre s'est formée, une croûte de crasse qui voyage de l'assiette à la bouche, puis de la bouche à l'assiette. Quel dégoût. Je ne suis pas habituée à passer autant d'heures à la maison et je n'aime pas ça. Je croise des gens dans le couloir. Des visages dont je ne me souviens pas avec des voix qu'il me semble avoir entendues à travers le mur. Les murs, comme ils sont nécessaires dans les maisons ! Des murs solides comme des murailles, protégeant les nudités, les pleurs, les conversations, les masturbations. Veillant sur le sommeil. Une maison pleine de sous-locataires est un continent. Avec ses langues, avec ses misères, exposée aux migrations. J'imagine un mur en tissu. Il y a des gens qui vivent ainsi, derrière un rideau, avec d'autres gens dans la même pièce. Le tissu est fait pour peau, pas pour la séparation. Je rêve de tribus, de campements. D'un lieu fait de toiles, d'étoffes et de peaux, accueillant. Mais je suis forcée de vivre entre les maisons, dans les maisons, des maisons. Une maison ne t'accueille pas, elle te contient. Car la pierre blesse le corps quand elle le touche. La pierre ne couvre pas, elle protège. Quelle peur immense dans les corps fragiles, quelle peur immense pour qu'il faille des murs, des maisons blindées, des alarmes et des extensions, cachées, jamais clignotantes, de nos propres yeux.
À rester ici enfermée, j'ai retrouvé mon corps. Je le parcours de mes mains et il me semble que c'est un corps nerveux. La peau sèche collée aux muscles fins. Les muscles cernant les os, au-dedans. J'ignore à quel moment les corps cessent d'être les nôtres pour devenir ceux du travail. Mon corps n'est plus à moi. Le travail l'a fortifié et il l'a usé. Il l'a sollicité et il l'a maltraité. Comme si le corps tout entier était un outil, l'outil avec lequel nous naissons tous, l'outil primitif. Quelle brillante réflexion, maintenant que je n'ai plus d'emploi. Quelle idée aberrante ! Mon travail était, a priori, merdique, mais j'avais su le détourner suffisamment pour donner à mon corps du plaisir et du repos. De tout cela, de cette belle vie, il ne me reste qu'un repos ennuyeux, mon corps y ayant macéré comme un fruit dans du sirop. Les jours sont interminables, dans cette chambre. La laideur me rend malade. Ma peau devient insensible. Je cherche mes plis, là où la chair frotte la chair, là où se trouvent les nerfs qui voyagent jusqu'au cerveau, jusqu'aux centres de l'euphorie et de la délectation. Et je ne sens rien. Je me lèche les lèvres et elles sont en sel. Je cherche mon sexe et je trouve un mort. Je parle au plafond et les murs me répondent. Rien n'est extérieur, tout est bruyant et intérieur. La sonnette retentit, et je ne veux pas me lever. Mais je suis seule et la sonnette insiste.
Déclin et fascination, Eva Baltasar (traduction du catalan par Annie Bats), Éditions Verdier, 2026.
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John Coltrane entame sa première et unique tournée de concerts au Japon, en juillet 1966, quelques mois avant sa mort. Dans ce pays encore hanté par le traumatisme de la guerre, sa musique libre et spirituelle rencontre immédiatement l'adhésion du public. On peut l'écouter notamment dans les jazzkissa, ces cafés jazz emblématiques du Japon, tenus par des collectionneurs, gardiens du temple souvent octogénaires, lieux encore fréquentés cependant par une nouvelle génération. Jérôme Schmidt livre une enquête exploratoire de ces lieux, entre Hokkaido et Okinawa, en passant par Nagasaki, pour sonder la mémoire collective d'un peuple, son rapport au jazz, à cette musique intemporelle, à travers la figure de Coltrane.
Une prière pour John Coltrane, Jérome Schmidt, Éditions Noir sur blanc, collection Notabilia, 2026.
Face au déluge des souvenirs, face au brouillard qui les entoure, face aux mythes qui ont tendance à effacer la réalité prosaïque des actes, face aux paroles qu'on ressasse, tord et surinterprète, une simple image en noir et blanc : John Coltrane, le 14 juillet 1966, les mains jointes en prière, chemise blanche, pantalon sombre et sandales ouvertes. Hors champ, le reste du groupe, élégamment habillé malgré la canicule qui écrase Nagasaki, ville côtière du sud Kyūshū. Le photographe Kazuo Arai, qui a décidé de suivre la tournée, a fixé le moment sur pellicule en plusieurs clichés pris à quelques fractions de seconde d'intervalle. Coltrane, droit ; Coltrane, légèrement courbé ; Coltrane, immobile. Coltrane avec un bouquet de fleurs que lui tend un journaliste local. Coltrane déposant le bouquet. Coltrane et Alice McLeod, grandes lunettes noires couvrantes, dans le recueillement des lieux. Tout autour, la nature bruissait de la bande-son du Japon estival : un mélange assourdissant de cigales, criquets, moustiques et oiseaux du Sud de la péninsule, invisibles dans la végétation luxuriante. Autant d'esprits animaux, ou de yokaï pour les plus superstitieux, qui veillaient dans l'ombre sur cette prière. Vingt et un ans après l'explosion de la deuxième bombe atomique dans les faubourgs de Nagasaki, la nature avait repris ses droits.
Une prière pour John Coltrane, Jérome Schmidt, Les Éditions Noir sur blanc, collection Notabilia, 2026.
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Cette fiction est librement inspirée du travail de Boris Achour, l'artiste y apparaît sous l'anagramme d'Ari Bosochur. La narratrice est invitée à participer à sa prochaine rétrospective. Ce récit, d'une grande liberté de ton, explore les liens entre l'art, le langage et la mémoire. Il progresse au rythme d'incessantes digressions qui font dialoguer le quotidien, les livres, les musées et les rencontres. La parole devient le principal moyen de transmettre les œuvres et d'interroger leur place dans nos vies, ce que signifie voir, raconter et partager une expérience esthétique, tout en donnant une place essentielle à celles et ceux qui gravitent autour de l'art sans en occuper le devant de la scène.
Rien à voir, Gaëlle Obiégly, Verticales, 2026.
Rien à voir, Gaëlle Obiégly, Verticales, 2026.
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Après Un livre blanc sur les zones laissées vierges de toutes indications, qui émaillent la carte de la région parisienne, et Une vie en l'air où il s'empare du rail de l'aérotrain de l'ingénieur Bertin, projet abandonné au cœur de la Beauce, Philippe Vasset clôt sa trilogie de littérature géographique. Dans ce livre, l'auteur chemine à pied, à travers l'Île-de-France, pour suivre, sans carte, les lignes à haute tension, « en usant des pylônes pour seuls guides ». Ce périple électrifié crée un réel sentiment de dissociation lié aux brusques déconnexions qu'il provoque dans le paysage traversé. On passe ainsi « d'un jardin public à une bande d'arrêt d'urgence, d'une base militaire à un circuit de course automobile, d'un parking de supermarché à un cimetière. »
Dans les grandes lignes, Philippe Vasset, Flammarion, 2026.
Plus tard, je me suis senti comme au bord d'un puits, d'une cheminée forant à travers l'accumulation urbaine, comme si les modulations qui me parvenaient constituaient la réalité de la ville et que tout le reste, rocades, commerces, logements, n'était que des concrétions hasardeuses, de fragiles assemblages dont l'ordonnance pouvait être bouleversée d'une simple poussée. J'avais déjà été traversé d'impressions de ce genre, en particulier sur la dalle de la Défense, submergée, par endroits, des ronflements de l'autoroute souterraine, et sur la place de l'Europe, secouée par le branle, en contrebas, des convois de Saint-Lazare. Mais, contrairement à celui de la circulation, le bruit de l'électricité n'a pas de cause apparente : sa seule manifestation, ce sont les câbles, noirs et parallèles, qui rayent le ciel, et les pylônes qui les soutiennent et grillagent le paysage.
Dans les grandes lignes, Philippe Vasset, Flammarion, 2026.
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Irène Gérard naît avec un handicap, une déficience mentale, modérée. Jusqu'à son entrée, en 2007, aux ateliers de la S, centre d'art brut et contemporain qui rassemble en Belgique des artistes porteurs de déficience mentale, « cette anomalie, cette dérogation à la norme psychique vont en effet être un handicap, une malédiction, avant de dévenir le moyen d'une révélation. » Joy Sorman évoque sa rencontre avec cette artiste qui « a inventé un style, à rebours des pratiques figuratives communes, pour représenter autrement les visages. » Pendant un an, elle tente de percer le mystère de cette femme dont l'art, à la fois brut et poétique, fascine et intrigue. Un livre qui interroge la marginalité, la création artistique, et la quête de sens à travers la rencontre avec l'autre.
La vie brute, Joy Sorman, Flammarion, 2026.
Quand Irène est arrivée à la S avec ses cahiers de coloriage, Anne-Françoise l'a convaincue de les abandonner pour créer ses propres formes cloisonnées, pressentant qu'au-delà de l'activité apaisante exercée le soir dans sa chambre après une pénible journée de travail, quelque chose d'unique pouvait naître de cette obsession de la fragmentation, du procédé de la ligne et du remplissage, et en effet, gardant la méthode, cette technique qui l'étaye, la rassure, conservant le souvenir de ces formes cernées à colorier, et remplaçant feutres et crayons par de l'acrylique, une peinture facile qui sèche vite, et du pastel, Irène a inventé un style, à rebours des pratiques figuratives communes, pour représenter autrement les visages.
Irène est une portraitiste qui travaille toujours à partir d'une image, à partir de représentations faites par d'autres. Elle a besoin d'un modèle de départ, et de l'abri d'un atelier – je ne l'imagine pas en pleine nature, s'enfoncer dans la forêt ardennaise, chevalet sur le dos, pinceaux et tubes de couleurs dans la poche de sa blouse. Je ne l'imagine pas au-dehors car les images qu'elle reproduit sont toujours des figures humaines, ni paysages ni objets dans sa peinture.
Ce lundi, Irène commence un nouveau travail, a punaisé à côté d'une feuille Canson la reproduction d'une Madone de Botticelli, choisie dans un beau-livre – en silence, se contenant de pointer l'image du doigt, qu'ira aussitôt photocopier une animatrice. Je vais donc assister au premier mouvement, au geste décisif qui fait basculer l'image d'origine dans une nouvelle forme.
Après quoi, une fois le tracé achevé, comme les lignes de plomb d'un vitrail, il s'agit de remplir chaque petite zone de couleur, avec certainement la même application et la même minutie qu'au temps des cahiers de coloriage, peignant un fragment après l'autre - les aplats bleus d'un ciel écartelé –, Irène tirant par intermittence de la poche de sa blouse un morceau de sopalin froissé pour essuyer la moindre trace, la moindre goutte, le moindre éclat qui dépasserait hors de la ligne.
Irène me fait penser à un moine copiste qui se serait affranchi de toute technique, si ce n'est celle des cahiers de coloriage, célébrant et défaisant dans le même temps la mimesis qui a dominé l'histoire de l'art de la Renaissance aux Impressionnistes, reproduisant des compositions faites par d'autres tout en les démolissant, copiant dans un souci de cohérence mais proposant une alternative radicale et troublante, copiant mais faisant disjoncter toute ressemblance, faisant disjoncter les visages.
Et entre les premières œuvres d'Irène il y a près de vingt ans et la Madone que je vois apparaître aujourd'hui, le miroir s'est brisé davantage. Avec la pratique, l'obsession, peut-être la certitude qu'elle ne quitterait plus cet atelier et que rien ne la détournerait de cette tâche, qu'elle n'irait plus jamais emballer des pastilles de javel, le travail de copiste d'Irène s'est complexifié, affiné. Elle multiplie désormais les lignes, compartimente et scinde davantage, les têtes et les corps se fragmentent de plus en plus, les différents éléments du visage s'enchevêtrent, la mosaïque se densifie, le puzzle contient davantage de pièces, les couleurs se diversifient également, la peinture à l'huile remplace un temps l'acrylique, les visages autrefois en deux dimensions en trouvent une troisième, de la profondeur, du volume, de nouveaux plans et de nouveaux détails, l'arête du nez, le bombé des paupières, un pli à la commissure des lèvres, une fossette devient une large tache noire, le col ajouré, le bouffant d'une manche, une mèche de cheveux s'épaississent sous le trait d'Irène, le drapé d'une robe se décompose en une multitude de plis, de lignes, de sinuosités et de bandes de couleur, les visages autrefois plats et roses s'augmentent de nuances, bien davantage encore que n'en comporte le modèle original, car quand je ne vois sur le visage de cette Madone qu'un creux un peu plus sombre sur la joue, Irène y perçoit un afflux d'ombres et de lumières, de renflements figurés en un minutieux réseau de cernes, quand je vois une seule image, Irène la démultiplie en une série de mouvements, de scansions, la découpe le long de nerfs, de veines, de rides invisibles à l'œil nu une chirurgie de la face.
La vie brute, Joy Sorman, Flammarion, 2026.
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Dans une ville coupée en deux par un mur frontalier, Héléna se déplace à vélo avec sa remorque à outils pour gagner sa vie, en effectuant des réparations chez les habitants. Un jour, elle découvre par accident un groupe de clandestins qui tentent de franchir la frontière en creusant un tunnel souterrain. Cela fait remonter en elle des souvenirs de son passé. Elle se joint à eux pour tenter de retrouver le monde qu'elle a quitté. « La ville de l'autre côté du mur lui apparaît comme un monde enfoui que l'on exhume. » Christian Guay-Poliquin compose un roman dans lequel s'entrelacent les différents thèmes de la catastrophe écologique, du contrôle des frontières et des liens familiaux à l'épreuve de la distance. Entre récit d'anticipation, roman d'aventure souterrain et méditation sur l'exil, il explore ce qui pousse les êtres à poursuivre un horizon, même lorsque celui-ci semble s'éloigner à mesure qu'ils avancent.
Le mur, Christian Guay-Poliquin, La Peuplade, 2026.
Depuis bientôt une semaine, la terre est compacte et criblée de veines rocheuses. Ils progressent plus lentement mais ne relâchent pas. Lucas affirme qu'ils passeront bientôt le mur. Ils pourront alors amorcer la remontée. Héléna est au pic. Derrière elle, un des frères Beaulieu remplit les sacs et va les porter au bas de l'échelle comme une vraie machine. Alors qu'elle pioche depuis un moment, sa lampe de poche clignote puis s'éteint. Le noir est total. Elle ne sait plus si elle a les yeux ouverts ou fermés. Elle se sent soudain minuscule comme ça, à tenter de se frayer un chemin dans les entrailles de la terre. Le pic toujours en main, elle se hasarde à donner tout de même un coup devant elle. Son outil frappe quelque chose et un gros jet d'étincelles apparaît dans l'obscurité souterraine. Mais ce n'est pas une veine rocheuse, ça sonne creux. De l'autre bout du tunnel, le frère Beaulieu arrive comme une locomotive. Il éclaire Héléna et l'aide à dégager le tout. Ils découvrent une paroi de béton arrondie. C'est la base du mur ? Le frère Beaulieu est déboussolé. Chut, écoute. Dans le silence caverneux, ils perçoivent clairement le grondement de l'eau à l'intérieur. Ce sont des égouts ? La structure semble pourtant plus massive.
Les égouts ? Impossible, on est trop loin de la surface. Lucas est penché au-dessus de ses cartes et leurs légendes. Il souligne qu'avant, les gens traversaient en passant dans les égouts. Mais les gardes-frontière le savaient et les canalisations étaient surveillées. Certaines étaient même gazées ou dynamitées. Mais nous, on est si loin de la surface qu'on file en dessous de leurs radars. Les frères Beaulieu insistent. C'est quoi alors ? Lucas fronce les sourcils. On n'était pas censés tomber sur quoi que ce soit. Je ne comprends pas. On a sûrement dévié de notre trajectoire. Il va falloir revoir les calculs. Lucas déroule ses plans sur la table. Héléna est traversée par un doute irrépressible. On n'y arrivera pas. La terre aura raison de nous bien avant.
Mi-journée. Héléna se dépêche de finaliser le carrelage d'une petite salle de bain. La cliente a de grands yeux inquiets. Depuis ce matin, elle surveille la réparatrice de près en la questionnant sur ses méthodes. Cette présence agitée agace Héléna. Elle pose les derniers rangs de carreaux. Lorsqu'elle recule la tête pour vérifier leur alignement, sa cliente insiste pour qu'elle apporte encore quelques ajustements. Héléna s'exécute puis nettoie ses outils. Vous êtes certaine que ça ne va pas craquer ? La réparatrice lève la tête. Ça devrait aller. La cliente enchaîne. Peut-être que vous devriez resserrer davantage les joints. Héléna tranche sèchement. Je serai de retour demain pour faire le coulis. Puis elle sort précipitamment, soulagée de retrouver la pluie.
Elle ouvre la porte de la cave et avance à travers les sacs de terre empilés jusqu'à la pièce du fond. Tout est étonnamment tranquille. La trappe du tunnel est refermée, les vêtements de travail sont tous accrochés. Lucas est toujours attablé au-dessus des plans de la ville. Pendant une seconde, il semble surpris de la voir. Il lui annonce que tout est sur pause aujourd'hui. Qu'elle peut y aller. Mais elle ne bouge pas. Lucas soupire. J'ai refait les calculs de positionnement. On s'est éloignés de notre axe de plusieurs dizaines de mètres. Et on est tombés sur un vieux tunnel de métro. Tout le réseau a été condamné lors de la construction du mur, c'est pour ça qu'il ne figure pas sur ma carte. Héléna suggère qu'ils pourraient emprunter ce passage pour gagner du temps. Lucas secoue la tête. On n'a aucune idée de l'état de la structure. Ni de ce qu'on va trouver là-dedans.
Héléna jette un œil sur la carte et repère l'immeuble où ils se trouvent. La ville de l'autre côté du mur lui apparaît comme un monde enfoui que l'on exhume. Elle reconnaît le maillage des rues, le marché, l'incinérateur, les banlieues. Cette carte doit dater, en effet. Les choses ont peut-être changé. Ou pas. Elle revoit en rafale des images de son enfance. La balançoire sur la galerie, son père qui revient du chantier, sa mère qui l'emmène avec elle faire les courses, ses jeunes sœurs qui jouent dans la cour arrière, les cordes à linge dans la ruelle. Elle se demande ce qui sera resté de tout ça une fois qu'elle aura retraversé. Lucas lui indique l'endroit où il souhaite faire déboucher le tunnel. Héléna pose le doigt sur le plan. Je crois plutôt qu'il faudrait qu'on arrive dans ce secteur-là. Dans le temps, c'était une petite artère commerciale, avec des boutiques de toutes sortes. Si on amorce la remontée bientôt et qu'on se rapproche lentement de la surface, on va bien finir par tomber sur les fondations d'un commerce. Ce serait le quartier idéal pour arriver en douce, la nuit, et se mêler aux gens, le jour. Lucas toise sa collègue. Comment sais-tu tout ça ? Un rictus éclaire le visage de la réparatrice. Je le sais. C'est tout. Hébété, Lucas se laisse choir contre le dossier de sa chaise. Il regarde Héléna comme si elle venait soudainement d'apparaître. Et comment as-tu traversé ? Son crayon roule sur le plan raturé puis tombe au sol. Un tintement fragile dans le silence de la cave.
En revenant, Héléna fait un détour par le parvis. Elle n'a qu'un message. Peter. Nerveusement, elle le télécharge sans l'ouvrir puis repart avec l'impression d'être sur une autre planète, dont la gravité est beaucoup plus importante. Dans les rues aux abords du boulevard, elle observe les digues qui retiennent les débordements de la rivière. De minces ruissellements se faufilent entre les poches de sable et sillonnent l'asphalte comme des éclaireurs. Il n'est pas très tard quand elle arrive devant chez elle. La pluie est feutrée. Elle tombe sur la ville comme s'il n'en avait jamais été autrement. Après avoir cadenassé son vélo à la clôture, Héléna cède à une force extérieure, sort son téléphone et ouvre le message de Peter. Aucun texte. Une photo. Lui et garçons à la mer. Le beau temps. Miguel avec un sourire en coin et Charles avec son visage blond de soleil. Un frisson la parcourt. Il le fait exprès. Prise d'un élan soudain, elle lance son téléphone au bout de ses bru Le petit objet monte et redescend dans les airs ava de tomber dans une touffe d'herbe. Sans réfléchir, e : prend un vieux parpaing qui gît tout près et s'avance le tenant au-dessus de sa tête. Elle voit déjà son tél phone réduit en un petit tapis de verre et de métaux.
Qu'est-ce que tu fais ? Héléna bondit en entendant voix d'Henri et dépose son bloc de béton. Oh rien, je chasse un iguane qui rôdait. Le jeune garçon s'approche d'elle et regarde autour. Ah, tiens, fait-il alors en se penchant, tu as échappé ça. Henri lui redonne son appareil. Elle le remercie en l'enfouissant dans ses poches, rouge de honte. Mais Henri ne voit rien cela et enchaîne. Aujourd'hui, j'ai appris que ça prend huit minutes pour que la lumière du soleil parvienne jusqu'à nous. C'est long, tu ne trouves pas ? Puis entre avec elle dans l'immeuble avant de disparaît dans l'escalier. Ce soir-là, dans son lit, Héléna rumine ce que serait sa vie si elle était restée avec Peter. En ce moment, ils seraient probablement tous les quatre, les pieds dans l'eau, à regarder les couleurs de l'horizon. Mais cette image est irréelle. Impossible. Dans la ruelle, des combats de chats égratignent la nuit. Elle se retourne et enfonce la tête sous son oreiller.
Après avoir terminé le coulis chez sa cliente difficile, Héléna retrouve les tunneliers. Elle se met à l'ou-vrage, heureuse de retrouver le calme efficace de sa petite équipe de travail. Alice et elle hissent des sacs depuis un moment quand on les interpelle d'en bas. C'est Lucas. Descendez, venez voir. Les cinq complices se retrouvent au bout du tunnel. Lucas indique une faiblesse évidente dans l'épais conduit du métro. On jette un œil ? Alice prend la masse et la met entre les mains de l'un des frères Beaulieu. Tiens, à toi l'honneur. Le béton s'effrite par petits blocs. Une vingtaine de coups plus tard, une brèche apparaît. Le grondement de l'eau se fait entendre distincte- ment. L'un après l'autre, ils jettent un œil à l'intérieur.
Vient le tour d'Héléna de passer la tête dans le trou. Des remous noirs s'agitent dans les ténèbres. Des sta- lactites pendent du sommet de la voûte. Des épées suspendues. Dans le faisceau de sa lampe, les racines blanches qui recouvrent les murs et la passerelle béton- née luisent de mille feux. Lorsqu'elle se redresse, les frères Beaulieu s'échangent des regards. On passe par là ? Lucas intervient. Nah, trop risqué. De toute façon, il faut bientôt amorcer la remontée. Héléna propose plutôt de s'en servir pour se débarrasser de la terre. La petite équipe se réjouit de cette trouvaille et quelques éclats de joie fusent dans l'épaisseur du manteau terrestre.
Le mur, Christian Guay-Poliquin, La Peuplade, 2026.
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Alice, femme trans, est professeure d'histoire de l'art à Montréal. L'un de ses étudiants désire qu'elle dirige sa thèse sur Cumul I une œuvre de Louise Bourgeois qui donne son titre au livre. Elle se rend à Paris pour voir cette sculpture au Centre Pompidou avant de prendre sa décision. Prisonnière d'un sentiment de culpabilité diffus, elle interroge obsessionnellement son identité, ses actes, les rapports de pouvoir, le regard des autres et la menace permanente d'une faute passée, présente ou à venir. L'œuvre de Louise Bourgeois, aux formes organiques et ambiguës, déclenche en elle un flot de pensées. Ce court récit explore l'anxiété, la culpabilité et ce qui « perce à travers rêves et cauchemars pour s'échouer sur les rives du langage ».
Cumul I, Kev Lambert, Grasset / Centre Pompidou, collection (un seul art), 2026.
Cumul I, Kev Lambert, Grasset / Centre Pompidou, collection (un seul art), 2026.
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En 1985, Julien, adolescent précoce, tente de survivre à une famille dysfonctionnelle et passe l'été au Touquet où il travaille dans une librairie. Entre les bunkers de la plage et les néons du Midnight, il s'éveille au désir, guidé par deux boussoles mythologiques : Argos le Grec, chien du mythe et de l'errance, et Keleb le Juif, gardien de l'érudition. Julien cherche à désapprendre le monde plutôt qu'à le conquérir. Ce troublant récit d'initiation a une forme inédite. Certains mots, mis en relief, en gras, suspendent le temps du récit. Ces boussoles émotionnelles fragmentent le texte, leurs fulgurances renforcent la singularité du regard du narrateur sur son propre parcours. Une enquête métaphysique sur le temps, l'identité et le langage.
Chiens, Julien Viteau, Verdier, 2026.
Je rencontrai Sébastien au lever du soleil sur un banc. J'y avais passé la nuit après avoir perdu les clés de la librairie. Il courait à l'aube. Il s'arrêta près de moi puis engagea la conversation. Quelques minutes plus tard, nous étions dans le blockhaus, une chose imprévue mais qui ne m'étonna pas. Nous avons passé une semaine à courir ensemble chaque matin. Parfois, il me lançait des défis en accélérant. Ses mollets étaient faits pour la course. Sa nuque rase devant moi était le symbole de la plus grande solitude. Allongés sur le sable, après avoir repris notre souffle, nous parlions sans nous arrêter. Je le sentais tiraillé par des sentiments contradictoires mais je ne l'interrogeais pas. Pour la première fois, avec nos shorts et nos Adidas à bandes noir et blanc, il me semblait que deux garçons pouvaient être une addition. Nous rentrions assez lentement par la plage. Il tenait ma main puis la lâchait subitement quand nous croisions un promeneur. Une déclaration : « Je commence à tomber amoureux. » Un après-midi, Sébastien entra dans la librairie avec un enfant dans une poussette. Devant le tourniquet de cartes postales, une femme l'attendait avec un chien. Elle parlait à une amie. Sébastien parut effrayé de cette rencontre mais je le rassurai par un regard calme. Alors que je me baissais pour prendre un album de coloriage, il passa doucement sa main dans mon dos. Ce geste révélait les arrière-pays où il vivait. C'était mieux dire « je t'aime ». Le lendemain, une explication vint que je n'exigeai pas. Une paternité à vingt ans avec une fille connue au lycée. Un enfant qu'il peinait à aimer. Il y eut un choix à faire. Au blockhaus, mon corps prit le goût salé de ses larmes. En le quittant devant le club Mickey, j'étais peut-être le nom propre d'un dilemme. Mais, je pensais au dos d'Elvire et à cette manière adéquate de lui dire « je t'aime ».
Au Touquet, la nuit, je voyais la mer à bonne distance du blockhaus. Il n'en avait pas toujours été ainsi. Secours populaire : Saint-Valery-en-Caux, douze et treize ans. Les plus jeunes portaient leurs brassards dès le parking. Ils s'agitaient comme des canetons pendant le trajet et donnaient un léger tournis. Sur les vitres du car : « Chaque enfant a droit à des vacances. » Aux péages, on nous dévisageait avec curiosité mais sans envie. Je préparais cette journée longtemps à l'avance. J'empruntais un roman à la bibliothèque. Il fallait qu'il soit suffisamment court mais assez long quand même. 1982 : Franny et Zooey. 1983 : Narcisse et Goldmund. Les portes du car ouvertes, je m'éloignais rapidement du groupe. Je cachais cette casquette qui nous identifiait à la pauvreté. Un bénévole plantait un drapeau comme repère sur la plage. La position : occuper l'espace d'une serviette de toilette rose (pas de drap de bain). Souvent, je m'asseyais à côté d'une famille. Une fois, un garçon m'avait proposé de jouer au badminton avec lui. Ses jambes étaient plus poilues que les miennes. Rendez-vous fut pris pour une revanche, le lendemain, même lieu, même heure. Le car repartait à dix-sept heures. À la rentrée (il y avait aussi ces autocollants : « Chaque enfant a droit à des souvenirs », je m'en souviens), j'écrivais sur mes lectures. À la librairie, je vendais des livres grâce à des rédactions de cinquième et de quatrième. J'aurais pu revendiquer un droit à l'oubli plutôt que ce droit aux souvenirs (avec tout le bien qu'on nous voulait). Pour cette raison, et quelques autres encore, le phénomène faisait du neuf avec du vieux. Il recyclait le plus souvent et ne se pensait pas vraiment créatif dans ces rédactions.
La popularité : le mot de passe de la bouteille de François au bar du Midnight, le regard de Cédric quand il lançait certains morceaux, l'amitié des videurs. Une popularité : ma séduction au blockhaus, la cigarette pour entrer en matière. Dans ma poche, elle était prête comme un appât. La blondeur d'un corps souple et désirable. Ma popularité : cette femme à la librairie, poussant son mari du coude : « Pose-lui des questions, tu verras, c'est incroyable. » Cette autre femme, humiliant un garçon de mon âge qui n'aimait pas les livres. Cet appel téléphonique de Paris pour un conseil de lecture. Le peuple de ces popularités : je ne méprisais, ni ne flattais personne. J'étais le sujet d'une chose qui me dépassait. La popularité était du même métal qu'une hostilité qui n'était pas moins grande. La haine : ceux qui n'étaient pas sur la liste d'Elvire, ce garçon qui n'aimait pas les livres. Une haine : François ignorant que j'élevais deux chiens dans mon for intérieur. Ma fratrie reprise à chaque erreur de conjugaison. Ma haine : Jacky, phares allumés devant la librairie, qui pensait valoir autant qu'un autre.
14 juillet : la main d'Elvire pour la première fois dans la mienne. Plus tard, dans une bousculade, elle prononça le mot « bougnoule ». Ce mot aurait dû éteindre le désir. Pourtant, il enflamma le phénomène. Pendant deux jours, dans une fièvre missionnaire, j'écrivis contre le racisme. Dissertation : elle commençait par l'Ancien Testament. Je citais Genet et la poésie d'Aragon. Ma copie achevée, je l'offris à Elvire. Elle était venue sans Sandrine, cette fille qui voulait l'imiter et la suivait comme son ombre. D'abord intriguée, elle éclata d'un grand rire puis me rendit les feuilles qu'elle ne lut pas. Soudain, il m'apparut qu'elle aimait enfiler un bombers à l'arrière des motos de crânes rasés et que sa liberté était un individualisme. Simultanément, je compris qu'elle m'avait séduit pour cette raison précise. Les filles de droite pouvaient provoquer cela. Cette révélation me souleva le cœur. Je vis les chiens sur le trottoir, les oreilles basses. Une chose importante était restée hors de leur compréhension. Mais le soir, dans mon rêve, Elvire gagna plusieurs rangs dans une liste.
Quand Elvire descendit l'escalier de la librairie, légèrement décoiffée, je ne compris pas immédiatement la situation. François lui emboîtait le pas et tout devint clair. Il se glissa derrière la caisse pour se donner une apparence de normalité. Il montrait une fausse nonchalance comme un joueur de tennis qui aurait remporté une victoire contre un adversaire faible mais accrocheur. Nous savions, lui et moi, qu'il n'y avait pas eu match. À sa place habituelle, Elvire me regardait sans me défier. Son regard semblait dire qu'il était inutile d'accuser l'essence d'une chose quand elle accomplit précisément ce pour quoi elle est faite. À cette heure, la librairie était pleine de monde. Je devais ne rien céder publiquement et remettre la détresse à plus tard. François prit les clés de sa voiture sous le comptoir. D'un mouvement de tête, il donna le signal du départ à Elvire. Sur le seuil de la porte, elle me fit un geste désolé de la main. Le reste de l'après-midi, je construisis une forteresse imprenable. Les murs : à tous les endroits fragiles de mon corps. Entre deux clients, je fumais une cigarette pour retrouver un souffle. Après dix-neuf heures, il fut enfin possible de se soustraire aux regards. Je montai à l'étage. Je voulais seulement dormir. La scène : les draps en boule sur mon lit. L'odeur d'Elvire et de François dans ma chambre. Le chagrin : la voix s'est perdue qui aurait pu dire cela.
Comme ce chien mi-grec, mi-juif qui déterrait les os dans la glaise de mon corps, je m'effrayais de ce que je trouverais au fond de moi. Les noms d'Elvire avant Elvire : Père, Saloon, Secours populaire. La répétition : vieille histoire, ancienne fatigue. Une autre répétition : ne pas comprendre de ne pas comprendre. Le lendemain, François se montra plus amical. Il n'avait pas mauvaise conscience mais un code d'honneur lui commandait d'agir. Au milieu du déjeuner, il m'offrit Nathalie comme dédommagement. Elle était sur le canapé avec son peignoir et ses mules à pompons. Elle passait la journée dans cette tenue devant la télévision. Elle ne leva même pas les yeux de l'écran. « Elle pourrait t'apprendre deux ou trois choses », ajouta-t-il. Je considérai les termes du marché. Je n'étais pas certain de vouloir conclure la transaction. Bureaucratie : il devait y avoir quelque part dans l'appartement un contrat qui obligeait Nathalie. À la maison, derrière la cloison de ma chambre, j'entendais ma mère énoncer ces infractions et leurs sanctions planifiées. Son masochisme me paraissait être un formalisme, doublé d'un futurisme parce que la peine prévue venait à coup sûr. Tout cela lui donnait des bords qu'elle n'avait pas naturellement. Flaque : un nom possible pour ma mère.
En rentrant du Midnight, j'entendis François parler de mon sexe à Nathalie : « Avoue que tu aimerais te la prendre. » Dans ce moment, elle aurait avoué n'importe quoi. Les masochistes disent toujours « je suis coupable ». Comment savoir ? La : un déterminant efficace. Quand je la montrais au blockhaus, avec sa matérialité, je constatais les effets de sa puissance. Mais, je ne pensais pas qu'elle pouvait exister autrement que sortie d'un short. Les chiens étaient pauvres en imagination. Trois-Fontaines : mon père avait promis de rembourser sa dette. Puis, il avait déclaré qu'il ne fallait pas croire toutes les promesses. Il croyait délivrer à un fils une leçon pour la vie. Au centre commercial, j'ai échangé un vieux pull-over sur un cintre contre une veste fuchsia. Je pensais mériter une rentrée scolaire avec cette veste. Quand le vendeur m'arrêta à la sortie du magasin, j'ai été étonné de ne pas être invisible comme si un désir suffisamment fort aurait eu le pouvoir de me rendre transparent. Ma mère est venue me chercher au bureau de la sécurité. Dans le bus 448, elle m'a dit : « J'aurais compris pour des baskets mais tu n'avais pas besoin de cette veste. » Plus savant, j'aurais expliqué ce qu'étaient un besoin et un désir. Elle aurait été la mieux placée pour comprendre. Elle nous en apprenait tous les jours dans ce domaine.
Jacky stationnait chaque nuit devant la librairie. Je l'entendais démarrer quand j'allumais la lampe de ma chambre. Un soir, je l'ai senti rouler derrière moi. J'aurais pu tourner dans la rue piétonne ou me réfugier au Midnight. Je l'ai laissé arriver à mon niveau. Je suis monté dans sa voiture de prédateur avec l'idée que j'allais mourir. Son appartement était au dernier étage d'une résidence de vacances. Sur la bibliothèque, il y avait une photographie de Dalida et celle d'un homme blond qui ne souriait pas. Dalida : dispensé, enfant, de cantine quand elle passait à la télévision. Jacky a défait les boutons de ma chemise l'un après l'autre avec une minutie d'antiquaire. J'ai déroulé pour la première fois un préservatif sur mon sexe. Après quelques minutes, de manière inexplicable, il n'était plus intéressé. Rien ne pouvait être mis sur le compte du phénomène. Je n'avais pas aboyé un mot. D'un bond, il avait quitté le lit pour improviser un petit déjeuner de trois heures du matin. Sur le balcon, un bol de céréales à la main, nous avons regardé les lumières des bateaux entre le centre nautique et le club Mickey, le grand vide de la plage. Il avait son bras sur mon épaule : « Tu as une idée de l'hiver au Touquet. » Il pensait être prêt et puis finalement non. Il préférait les corps plus musclés. Il avait imaginé que l'homme sur la photographie, mort depuis huit mois, serait tombé amoureux de moi. « C'était un grand lecteur, avait-il dit, vous auriez parlé ensemble. » Sur le pas de la porte, il mit avec autorité une poignée de préservatifs dans ma poche pour éviter cette maladie dont on mourait. Cette idée de mort, elle était à sa place dans cette voiture. Elle avait seulement fait un détour.
Chiens, Julien Viteau, Verdier, 2026.
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Le récit de Christine Lapostolle s'articule autour de Janis, la fille d'Irène, qui meurt d'un arrêt cardiaque. Sa mort soudaine déchire un quotidien jusque-là tissé d'amour et d'attention. La narratrice croise le chemin d'Irène et devient son amie. Elle restitue pudiquement les trajectoires de ces deux femmes. Leur révolte silencieuse face aux injustices sociales. Leur refus des normes imposées par le pouvoir ou l'argent. Une œuvre chorale et circulaire sur le deuil et l'amitié, où ces trois voix féminines se croisent et s'enchevêtrent, la perte devenant le catalyseur d'une rencontre profonde et singulière, une manière d'être au monde. « Les âmes de nos morts nous entourent, parfois nous sollicitent. Ce sont des puissances. »
Irène, Christine Lapostolle, Éditions MF, 2026.
Irène dit qu'elle aimerait en finir, elle a 82 ans, elle ne se sent pas de vocation pour la souffrance. Ce qui lui fait peur, ce qui lui fait horreur, ce qui pourrait lui arriver si elle perdait trop de forces : le laisser aller, l'hôpital.
Le linge fait des culbutes dans la grande machine de la laverie déserte,
Irène reproche à ses sœurs de prononcer des paroles qui lui font mal. Elle se demande si parler avec ces deux femmes ne lui fait pas encore plus mal que si elles étaient fâchées. Celle qui n'a jamais eu d'enfant, quand Irène lui avait appris que son fils était atteint d'un cancer, avait eu le culot de dire, « ce traitement : ça ne va pas le sauver mais ça le fera peut-être vivre un peu plus longtemps. » Comment des gens qui n'y connaissent rien peuvent-ils se permettre de pérorer ainsi ? Et qui sont-elles, ces soi-disant sœurs, pour vouloir vous dicter les formes de votre chagrin ?
La semaine dernière, disait Janis dans un mail du 18/1/18, la semaine dernière j'ai vécu un moment difficile, j'ai fini un dessin qui m'a pris six mois de travail, 1 mètre sur 70 cm. Je le montrais pour la première fois. Je l'avais étalé sur une table de la salle des profs, je le montrais à ceux qui étaient là et quelqu'un, je n'accuse personne, a renversé un café dessus ! Mon dessin était foutu. Je peux te dire que j'ai pleuré. Les jours suivants, je ne pensais plus qu'à ça, en me réveillant, en me couchant, je n'en dormais plus. Et puis j'ai décidé de le refaire : j'y suis, là, dès que je rentre, le soir, la nuit, tout le weekend. C'est pour l'expo. Un dessin, une gravure sur bois et un volume en tissu. Je t'enverrai la photo du dessin en question, tu verras Je crois qu'il sera encore plus magnifique que le premier.
Irène m'a proposé de cueillir avec elle les framboises de son jardin.
« J'ai été croyante, dit Irène. Entre l'âge de douze ans et l'âge de quinze ans. »
Irène, Christine Lapostolle, Éditions MF, 2026.
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Le narrateur, en quête d'amour absolu, traque la « consistance de l'être aimé ». Il croise Anita la concierge, Winn, un philosophe-alpiniste, Maximilien, son colocataire musicologue, et Carol, la comédienne habitée par Tchekhov. Contre la brutalité de prédateurs immobiliers, cet aéropage de personnages excentriques fait sécession avec le projet utopique de transformer le toit-terrasse de leur immeuble en jardin suspendu. « Une île au sommet où tout se partage et s'échange. » Leurs obsessions et leurs modes de vie participent à la dimension fantastique et burlesque du récit. Ce livre, à la prose coupée, syncopée, est une robinsonnade urbaine en quête de « paradis mode d'emploi ».
Love Supreme, Olivier Cadiot, P.O.L., 2026.
Love Supreme, Olivier Cadiot, P.O.L., 2026.
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