Ce récit hybride mêle témoignages, expériences personnelles et fragments poétiques, dans une réflexion sensible et pleine d'humour sur l'absurdité du monde du travail. Antoine Mouton revient également sur sa relation à son père, s'interroge sur son nom comme sur son origine. « Quand on me demande d'où je viens, je réponds : d'enfance. » Il agence les mots entre eux, pointe leurs accords leurs écarts et leurs égarements. « Je porte le nom d'un animal commun, qui ne doit sa survie qu'à la domestication, et dont la seule qualité reconnue est de se laisser exploiter. » Et voilà le travail. Une œuvre critique, entre ironie douce et gravité contenue. Une parole libre et originale. « Un poème comme une cicatrice qui rétablirait le contact même fugace entre le monde et soi. »
Nom d'un animal, Antoine Mouton, Éditions La Contre Allée, 2025.
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Ici, parfois, on travaillait. Ici aussi, on a pleuré. C'était en mai. Ou en 1962. J'ai conservé une larme dans un pot de confiture, elle s'est évaporée. La prochaine fois je penserai aux étiquettes.
On pleurera aussi en 2037. L'eau montera. L'eau est déjà montée ici, très haut. Puis elle est descendue. Et l'eau monte et descend. Et l'eau descend si bas qu'elle disparaît. Et quelqu'un pleure, s'effondre. Une année passe. Quelqu'un d'autre éternue, se ressaisit, trouve un travail, le refuse. Ça nous fait des souvenirs, ça nous fait aussi de l'oubli. Des trous et du trop. Des jours sans.
L'année dernière, en passant là, une personne n'a rien vu. Elle traversait la joie des uns et le malheur des autres, indifférente à tout, sans précaution. Il y aura bientôt une rivière sous ses pieds. Elle en suivait le cours par anticipation. Qu'est-ce qu'on apprend quand on suit le cours d'une rivière ? Je serai l'élève de l'eau. Ou le stagiaire d'une averse, si je manque de temps.
Quelqu'un est entré dans le temps ici. Quelqu'un, oui, est sorti de l'espace pour entrer dans le temps, je l'ai vu de mes yeux. Ou avec ceux de quelqu'un d'autre.
Il fut un temps, dans les parages, où nous n'existions pas. Un temps pour les forêts, les mers et les glaciers. Où les étoiles faisaient du bruit. Maintenant c'est nous.
Plus tard, cet arbre aura poussé. Ce bâtiment devrait brûler. Un chat attend de pouvoir se rouler dans les cendres. D'où tu viens, toi ? demande-t-on plus loin. Mais pas au chat. À un enfant qui a les genoux en sang. Et dont le visage n'est resté dans aucune mémoire.
Retournez-vous autrefois un oiseau s'est posé à cet endroit. Il n'était pas le premier. Imaginez un peu tous les oiseaux qui ont atterri là, superposez-les tous : observez l'oiseau du futur. Les oiseaux de 2134. Les poissons de 2371. Tous les fossiles d'avant qu'on trouvera après. Et toi, sais-tu si ton visage finira incrusté dans une pierre ? Ton amour dans du schiste ? Tes amis dans les strates ? Tes collègues dans le calcaire ?
Et la terre a tremblé. Une feuille est tombée. On n'est pas sûrs de percevoir le temps dans l'ordre. On suit des lignes karstiques, brisées.
L'eau monte. Un jour quelqu'un retrouvera ses grands- parents dans une goutte d'ambre. Quelqu'un verra sa vie autour du cou de quelqu'un d'autre. Rends-la-moi, criera-t-il. Ce sera sans effet. Nous contemplerons les voitures garées sur le bas-côté. Regarde, une Picasso. Et plus personne n'aura la clef.
Bientôt, dit un ministre de passage, on retravaillera ici comme auparavant. C'était juste une proposition : abrogée.
Récapitulons. Une dispute éclate ici en septembre. Le 12, quelqu'un saisit une main et ne la lâche plus. Un arbre est abattu à 14 h 23. Vendredi, quelqu'un a des projets. Tous les vendredis depuis trois mois, quelqu'un a des projets pour cet endroit mais ils ne se réalisent pas. Les autres jours, quelqu'un a des rêves. Combien de rêveurs sont passés par là ? Quelqu'un a l'heure ? Quelqu'un a le temps ? J'ai des objectifs, moi.
Le dernier représentant d'une espèce animale s'est éteint là. On ne l'avait pas encore nommée. Il y eut un homme aussi, le dernier à parler sa langue. Il s'est assis ici, il a chanté la seule chanson qu'il connaissait. Deux personnes ont failli s'arrêter pour l'écouter mais elles étaient pres- sées. C'était le mois de mai, le mois des précipitations. On a perdu l'année. On a perdu la mélodie mais c'était dans le temps. Oui tout au fond du temps.
Ici, le 16, quelqu'un criait : attention ! Le 18, quelqu'un se tenait à l'écart du danger. Entre le 19 et le 24, c'est flou. Quelqu'un n'allait nulle part, et quelqu'un n'avait nulle part où aller, mais ce n'était pas la même personne. D'après les sources, de l'anodin aurait eu lieu en juin. De l'invisible en août, c'est certain. Des choses nous échappent tout au long de l'année. Est-ce qu'elles se répéteront jusqu'à ce que quelqu'un les voie ? Est-ce qu'on devient lucide à 22 h 22 seulement ?
Dans les environs immédiats, quelqu'un construira quelque chose que quelqu'un d'autre détruira. Une rencontre de nature encore inconnue se tenait là le 4. Le 6, quelqu'un dira qu'il n'a rien entendu.
Les animaux passent plus vite que nous. Nous avons la parole. C'est le moment. Nous avons la lenteur pour nous. Fusons. C'est le moment de dire quelque chose ici. C'est un moment parmi tant d'autres et nous y sommes. Nous y serions. Si seulement nous avions du temps devant nous. Les oiseaux viennent. Qu'ils viennent ! Et ils se disperseront en nuées.
Nous marchons dans le temps. Nous remontons vers une source tarie dont la fraîcheur nous parvient encore. Où niche, à la place, un renard au corps brûlant.
Le temps a dessiné cette route. Le temps a tracé l'horizon. Le temps a arrondi le soleil. Il a fallu du temps pour peindre chaque feuille d'arbre. Il a fallu du passé simple et beaucoup d'imparfait. C'est beau, dit une personne en 1936. Il nous reste seulement l'exclamation : c'est beau ! Mais pas le geste qui l'accompagnait. La personne montrait sûrement quelque chose. À vous de voir.
En 1995, c'est le contraire. Quelqu'un montra quelque chose du doigt dans cette direction. Et on voit bien ce dont il s'agissait. Mais ce qui s'est dit n'est pas resté.
En 1991, quelqu'un chercha quelque chose de beau dans les alentours. L'histoire ne dit pas ce qu'il trouva. C'était tellement beau, eût-on entendu autrefois. À 17 h 29, quelqu'un chercha ce qui s'était dit quelques années plus tôt, sans résultat. Dire est sans résultat. Être, on n'en parle pas. En septembre d'une autre année, quelqu'un aurait dit : on n'en parle pas. Et c'est vrai qu'on n'en a plus jamais entendu parler.
Des années passent entre chaque morceau de cette conversation. La conversation infinie des humains : demander, refuser, perdre patience et disperser. Grand égarement, la langue. On attend l'inouï. Mais le quiproquo a pris sa place.
Les mots tombent en désuétude. Quelqu'un les retrouve, et le goût du jour change. Quel goût ça a, le jour ? J'ai mangé quelques nuits, parfois.
Un jour un moucheron passera, ce sera le dernier du monde. Pourquoi ? demandera un enfant en 2033. Mais la réponse aura déjà été donnée à 9 h 44. En 1912. À quelqu'un d'autre. Qui n'avait rien demandé. Et qui n'a transmis le secret à personne. L'enfant sans réponse restera sans voix.
Ici du vent sans rien dedans. Une trahison. Des insultes à peu près partout. Des arbres abattus, plantés, renversés, arrachés, brûlés. Combien d'animaux se sont frottés contre ce mur ? Nous voulons voir. Le temps passer, courir, sauter. Une minute se perdre, une heure détaler. Quelqu'un conduisait un troupeau par ici. Voici les empreintes profondes que le temps a comblées. Le temps nous comble. Il faut le dire. Le temps nous creuse, et il nous comble.
Ça s'ouvre.
Ce que ça fait quand ça s'ouvre.
C'est plus grand plus large qu'avant.
C'est le vent du grand large ouvert droit devant.
C'est une question de patience et d'attention.
Quand tu poses une question à une question ça s'ouvre.
Ça s'ouvre souvent quand tu ne t'y attends pas.
Tu attendais sans t'y attendre et ça s'est ouvert.
Ouvert c'est l'envers de verrou.
Mais comment retourner le verrou en ouvert ?
En lui demandant : vers où ?
Alors ça saute, ça s'ouvre.
C'est bon quand ça s'ouvre.
L'existence est plus grande que ce qu'on croyait.
Le corps est méconnu l'espace est ignoré.
Mais soudain ça s'ouvre.
Les étendues sont exactes les dimensions propices rien ne semble étriqué.
Tout à coup c'est le bruit que font tes pas dans l'ouvert.
Tout à coup tout à coup tout à coup.
C'est souple et c'est souvent.
Il y a le vent du large il y a l'appel du loin c'est très profond.
Ça s'ouvre encore le corps le sent ça sent le vent.
Et puis on ne sait pas pourquoi ça se ferme mais
ce qu'on avait ouvert
s'est refermé sans qu'on s'en aperçoive.
On ne sait pas pourquoi ce qui s'ouvre souvent soudain se referme en douce.
On se demande
et puis on sait :
pour ouvrir encore, ouvrir chaque jour.
Chaque jour l'ouvert et les journées où j'ouvre je les nomme
jouvréeset les journées où non je n'y arrive pas je les nomme
j'oublie.
J'oublie puis me souviens que ça s'ouvre soudain et qu'autrefois j'ouvrais
et tout à coup
et tout à coup
et tout à coup
pour traverser l'ouvert avec les grandes
questions
plutôt que de s'asseoir sur les réponses des autres.
Quand j'ai compris mon père, j'étais dans un train lent.
La ville où je suis descendu était vide.
Je me trouvais seul, comme si l'on m'avait oublié quelque part
près d'une fenêtre.
Et tout était immense et baigné de lumière derrière la fenêtre
tout était vivant et plein de fruits, mais j'étais là
de l'autre côté, sans bruit.
Immobile, oublié : séparé du père.
Cette solitude me plaisait.
Je l'avais attendue.
J'y croyais depuis longtemps sans la connaître.
Jusqu'à présent, j'avais toujours été avec le père.
Désormais j'étais seul.
Mon père, lui, allait manger les fruits du paysage.
Et je ne le regarderais pas.
Quand j'ai compris mon père, c'était trop tard.
Et trop tard pour ouvrir la fenêtre
le rejoindre et - quoi ?
Je ne prendrai jamais mon père dans mes bras.
Mes amis oui, mais pas mon père.
Et le linge tiède, les animaux, des cartons de toutes tailles
mais pas lui.
Je l'ai compris, je marchais dans une ville vide
et toute la peur tombait.
Toute la peur que le père m'avait infligée autrefois
à présent
tombait.
Et la peur que le père toute la peur que le père la peur que le père
la peur le père tout entière
la peur tout le temps le père
le père entier la peur par terre
toute la peur l'a peut-être perdu mais le père
ne me guide plus et seul
dans les rues de la ville
je comprends mieux cet homme
dont le visage rougit en mangeant tous les fruits du monde.
La peur, le père, le pur, le peu
le pire, le dur, le rire, l'erreur
qui meurt, qui dure, qui perd, qui mue qui veut
qui ne peut plus.
Je comprends.
Je comprends mieux les villes vides et ce goût de la solitude, souvent contrarié.
La distance - et l'angoisse à proximité des corps.
Et le vertige que j'ai ravalé.
Et celui que j'ai vomi un jour.
J'ai le vertige depuis que je suis petit.
Mais j'ai peur de mon père encore plus que de tomber,
alors je ne l'ai jamais dit.
Pour ne pas le décevoir
pour lui plaire à mon père
pour me perdre plutôt que de le perdre lui
dans la ville sans nom
cette angoisse que j'étouffe depuis l'enfance
et je comprends qui est ce père
dont la bouche s'ouvre sur les fruits
en aspirant le jus, la peau, la chair, la pulpe, le zeste et le pépin
le trognon et le reste.
En aspirant tout ce qui se mange.
Et je comprends un père parmi les autres
et je trouve ma chambre d'hôtel
encore plus vide que la ville
un trou dans l'air
et je m'y couche, sans tirer les rideaux.
Nom d'un animal, Antoine Mouton, Éditions La Contre Allée, 2025.
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