Quand je marche dans Toulouse, je suis toujours fascinée par l’épaisseur de la foule,
la densité du flux humain en tous sens, ces innombrables corps en marche ou assis
ça et là, qui se croisent au hasard d’une rue, au hasard d’un moment, ces êtres de
tous âges, de toutes origines, de tous looks. Toulouuuse ! La ville rose est joyeuse,
bouillonnante, trépidante, animée, bruyante, colorée. Ça pédale, ça se croise, ça
klaxonne, ça crie, ça rit, ça cause, ça court, ça fume, ça sirote au soleil des
terrasses, ça fait des grands gestes de mains en causant, ça s’interpelle d’un trottoir
à l’autre, ça traverse en trotti la foule à toutes berzingues, ça danse dans les métros,
ça met sa musique à fond et ça s’en fout du niveau de décibels, ça se croise, ça se
bouscule, ça chante, ça danse et c’est beau cette vie foisonnante ! Toute cette
ébullition m’aspire littéralement, je fais 3 pas dans le centre et je suis illico absorbée
par la foule, infime partie de cette énergie bourdonnante, énergie qui annule en
partie la mienne propre pour la fondre dans ce grand tohu bohu vibrant et
sympathique. Ce qui m’extirpe de cette fusion avec la foule sans nom, ce qui m’attire
à un moment le regard et le cœur, comme une frappe, un sursaut, c’est toujours un
visage, un visage différent, qui tout à coup apparait dans son unicité, là une
personne, non plus un élément d’une foule parmi des centaines, mais un être à part,
en relief, hors du lot, et je suis bouleversée car il s’agit chaque fois d’un SDF, un
visage marqué, abîmé, tuméfié souvent, aviné sans doute mais présent. Car oui
dans cet incessant raz de marée humain qui va et vient dans ces rues pavées
étroites et jolies, ce sont eux les plus présents, ce sont eux qui sont immobiles sur le
bord des chemins, qui attendent, qui espèrent, qu’un humanoïde de cette foule
trépidante les remarque, les calcule, et s’arrête. Ils sont les marginaux, stoppés au
bord de ce monde en mouvement perpétuel. Et j’ai vu l’autre jour un visage d’une
lumière à faire fondre la lune : assis par terre au milieu d’un p’tit troupeau de
peluches, il chantait, sa vieille guitare désaccordée sur les genoux, il chantait avec
joie, le sourire large et le regard intense, il émanait de lui et de sa bande d’éléphants
rapiécés, une merveille, un déclic, un bonheur, un contraste saisissant entre la foule
lancée à pleine vitesse, et cet homme dans sa condition de misère, artiste sans toit,
capable de donner, imbibé de générosité, vibrant d’humanité. Une claque de vie en
marge de celle de tous. Il incarnait la pauvreté mais rayonnait de simplicité. Il
chantait et il aimait chanter, c’était criant de vérité. Lui au bord de nous tous affairés à
courir, nous donnait à entendre et à voir. Il s’était installé dans un rayon de lumière
sur un trottoir au ras de nos milliers de pas, et sa différence frappait comme un éclat
de soleil. Irréelle, impossible, rêvée. Je lui ai souri, lui aussi, j’ai eu le sentiment
l’espace de cet instant que nous n’étions que 2. Personne ne rêve de vivre en SDF,
mais en réalité nous sommes chacun un pauvre, une pauvre, SDF quelque part là où
la souffrance nous perce, nous creuse, et quand du fond de cette solitude nous
donnons, nous éclairons le monde !