En atelier chant thérapie en Ehpad, mes patients quasi centenaires boivent les
mélodies, certains, Monique, Sergio, les reconnaissent et les saisissent en vol, les
marmonnent en se balançant. D’autres, Gérard, Pierrot, les écoutent, se laissent
envelopper par le son, par la voix, le sourire en coin et la tête dodelinante.
Une énergie douce et belle circule entre eux, ils se regardent, s’observent,
s’attendent, se respectent infiniment, touchés par le timbre chevrotant que l’un ou
l’autre ose sortir de son coffre fragilisé par l’âge. Je suis toujours bouleversée de les
sentir en lien, de les voir créer des ponts entre eux au-delà de leurs bulles
individuelles, ces bulles que la maladie et la fragilité créent nécessairement, lieux du
pas à pas dans la souffrance corporelle et psychique qu’ils endurent.
Emue, je termine l’atelier par un temps de musique adaptée à leurs demandes.
Roger, Pierrette, Liliane, réclament des airs des années 30, 40, qui leur rappelle les
bals du samedi soir et les tours de piste dans les bras de leurs amants.
Hier, arrive à ce moment, à trot flageolant mais décidé derrière son déambulateur, un
résident tout courbé que je ne connais pas, à l’énergie volontaire bluffante. Il
déambule avec sa mob entre les fauteuils, cueille une chaise, s’assoit au milieu de
nous, m’annonce qu’il est Bernard et me réclame avec une autorité pleine de ferveur
de lancer du Goldman dans mon enceinte qu’il montre du doigt en l’appelant mon
engin. « Je veux entendre Jean Jacques Goldman dans ton engin, mets Je marche
seul » L’atelier est fini, mais la demande exprime un besoin, bien au-delà d’un désir,
j’y réponds bien sûr illico !
Dès les premiers sons sortis de l’engin, Bernard est en émoi, son visage s’allume,
son corps change de posture, il se redresse buste et jambes comme s’il avait perdu
70 ans, clap des mains, remue des coudes, tape des pieds, chante les paroles dans
le détail, un rockeur ressuscité !
Et il n’est pas le seul à entrer dans cet état de liesse épatante, Liliane qui d’habitude
écoute les mélodies pieusement, se met à swinguer de toute son énergie, crie les
refrains comme si elle était en concert dans une foule, entraîne Jeanne sa voisine qui
faute de mots car non verbale se met à embrasser l’espace de ses grands bras tout
maigres en grands mouvements rythmés. Monique, souvent toute inhibée, les
observe sidérée 3 minutes et ose à son tour se trémousser sur son fauteuil en
opinant de la tête à ptits coups saccadés. Je marche seul, à plein volume dans la
pièce, a réveillé l’énergie folle de ces cœurs purs au bout de leurs vies. Un véritable
exutoire, tellement émouvant !
Nos résidents savent de quoi ils ont besoin, à nous d’y répondre et de leur offrir
l’espace pour exprimer, bien au-delà du cadre thérapeutique, ces prodigieuses
pulsions de vie présentes jusqu’à la fin ! Que votre semaine soit belle, qu’elle pulse
de cette énergie rock, même quand vous marchez seuls !