Le 6 mai 2019, Didier Lombard, président directeur général de France Télécom disait à la barre du tribunal correctionnel de Paris « Cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête. » (1)
C'est avec ces mots que Sandra Lucbert, autrice et chroniqueuse du procès, ouvre son livre
personne ne sort les fusils, et c'est à partir de ces mots que nous nous sommes lancéEs dans l'écriture et la composition d'une forme artistique collective, nous saisissant des sujets intriqués que sont l'organisation du travail et ce qui nous mène à y résister... dans la meilleur des cas.
À la lecture de la Condition de l'homme moderne d'Hannah Arendt, ou par l'analyse qu'en fait la psychodynamique du travail (3) nous comprenons que la réduction de l'activité humaine à un emploi, aux antipodes d'un "travail vivant", nous conduit à nous comporter comme les rouages d'une machine, atteint violemment notre humanité par les stratégies que nous mettons en place pour le supporter, et offre à ceux qui possède la centrifugeuse (et nous ordonne de la faire tourner) des dividendes toujours plus juteux, en même temps que des salariéES malades et une planète exsangue... « Vous avez-gâché la fête, mais bon... vous êtes libre » est le point de départ pour penser le processus d'émancipation (l'arrêt du pédalage) au sein d'un cadre de coercition, en l'occurrence celui d'une activité professionnelle salariée, qu'on appelle la plupart du temps "le travail".
Dans notre histoire, une femme est dans un bureau du service marketing et performance de France Telecom. Elle y veille, c'est la nuit et elle n'a pas réussi à s'extraire de son fauteuil. Elle a reçu quelques heures plus tôt un email du service des ressources humaines qui lui apprend sa mutation et après un temps de sidération, s'agence en elle progressivement, la place pour des idées qui prendront le pas sur ce que la force de ses émotions auraient pu lui dicter. Elle pourrait se suicider, mais elle ne le fera pas, et c'est ce chemin que nous parcourrons ensemble.
Cet instant de rupture, ce possible surgissant, à partir duquel naît une première opposition au déroulement prévisible des choses prend la forme d'une pensée qui nous apparaît étrangère tant sa survenue nous échappe. Si elle n'a pas immédiatement la puissance d'un "non" intelligible, elle va pourtant constituer le point de bascule vers une autorisation à résister ; peut changer le cours d'une vie, bousculer le monde...
Pour explorer ce processus physique autant que mental nous nous appuierons sur une création sonore/musicale et l'expression chorégraphique autant que sur le texte.
Yasmina Ginard et Jeanne Cristofoli pourront faire du plateau un espace où se confronter au vertige, au déséquilibre, à la tension, à la coercition… aussi bien qu’à la puissance, à l’haptonomie et à la sororité. Cécile Maisonhaute au piano, dans sa forme préparée ou non, explorera des motifs permettant d'accompagner les états cognitifs du personnage et induire un état de perception commune de ce qu'est ce processus. Loup Balthazar porte le texte qu'Amélie Polachowska s'emploie (!) à écrire.
Pour cette première semaine de résidence de recherche nous nous sommes retrouvéEs dans l'espace culturel de l'ITEMM, au Mans...
« Alors dans l’ordre : rompre avec sa langue ; distinguer les cibles ; sortir les fusils. » (4)
1 - Le site de Sud PTT consacré au procès Lombard
2 - On peut aussi lire l'article que Dominique Girardot a publié dans la revue Travailler "Travail et banalité du mal. Le concept arendtien du travail"
3 - Découverte grâce aux rencontre Encore Heureux à la Fonderie, au Mans!
4 - dans "Personne ne sort les fusils", Sandra Lucbert
En bannière -
Mésange (extrait), Aurélie Polachowski Encre de chine, Septembre 2024