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La chanson française a souvent été politique. Des barricades de la Résistance aux concerts de Renaud, des provocations de Michel Sardou aux textes de rap contemporain, la musique populaire n'a cessé de dialoguer avec son époque. Bertrand Dicale est journaliste et auteur d'une trentaine d'ouvrages sur la chanson française. Son dernier livre, Musique née de l'esclavage, domaine français, est paru aux éditions de la Philharmonie. Invité de l'Atelier Politique, il répond aux questions de Frédéric Rivière.
La culture populaire comme autobiographie collectivePour Bertrand Dicale, la chanson populaire raconte avant tout « notre » histoire. « Ce qui m'intéresse chez ces artistes, chez ces génies, c'est nous. Notre autobiographie », explique-t-il. Contrairement à la culture savante transmise par l'école ou le musée, la musique populaire « est toujours en perméabilité avec son contexte historique et social ».
Le spécialiste, né en 1963, a grandi avec les chansons engagées. « Ces artistes là appelaient à l'appropriation collective des moyens de production, au renversement du capitalisme », se souvient-il. Une immersion précoce dans un univers où la musique et la politique ne faisaient qu'un.
Le Chant des partisans : de la Résistance aux manifestations d'aujourd'hui
Né en 1943 à Londres, le Chant des partisans illustre parfaitement la capacité d'une chanson à traverser les époques. Joseph Kessel et Maurice Druon ont écrit les paroles françaises sur une mélodie d'Anna Marly, une Russe de nationalité néerlandaise. « C'est une grille d'accords, ce n'est pas véritablement une mélodie », précise Bertrand Dicale. Le chant a circulé clandestinement dans les maquis avant d'être officiellement enregistré par Germaine Sablon en 1946.
Mais pourquoi ce chant résonne-t-il encore aujourd'hui ? « À partir du moment où on chante ce chant, si on est devant une préfecture avec des tracteurs, si on est des étudiants qui occupent une université, on se met dans cette ligne-là. On se dit : nous sommes les partisans, nous sommes les héritiers de la Résistance », analyse le journaliste.
Plus troublant encore : le chant a été récupéré par l'extrême droite ces dernières années. « À l'extrême droite, on a commencé à chanter le Chant des partisans en disant : les vrais résistants, c'est nous. Nous résistons à l'invasion extérieure, nous résistons à l'occupation de notre pays », constate Bertrand Dicale, qui note ce renversement idéologique particulièrement visible pendant la crise des Gilets jaunes.
Brassens, Ferré et la révolution de l'auteur-interprète
L'après-guerre marque un tournant avec l'émergence des auteurs-compositeurs-interprètes. Georges Brassens révolutionne le genre dès 1952 avec La Mauvaise réputation, « une chanson qui parle de lui à la première personne du singulier, comme d'un homme détesté par ses voisins ».
Cette génération change le paradigme : « La chanson devient de manière massive une chanson d'auteur qui chante à la première personne du singulier ». Même les yéyés, souvent méprisés aujourd'hui, portaient un message politique. « Quand ils disent "je n'ai pas assez d'argent de poche, je veux que vous me laissiez le samedi soir aller faire la fête", c'est politique, c'est l'organisation de la société, c'est le ressenti de la jeunesse ».
La censure : quand la radio interdisait Brassens
Contrairement aux idées reçues, le pouvoir politique ne censurait pas directement. Jusqu'en 1964, le Comité d'écoute de la radiodiffusion française, composé uniquement d'artistes, décidait du sort des chansons. « Il y a à peu près un tiers des chansons de Brassens, une quasi-moitié des chansons de Gainsbourg qui sont interdites d'écoute », révèle Bertrand Dicale.
La Mauvaise réputation a été censurée pour avoir osé dire : « Au jour du 14 juillet, je reste dans mon lit douillet ». Résultat ? Les radios diffusaient massivement la face B, Le Petit cheval, incitant le public à acheter le disque pour découvrir la chanson interdite.
En 1947, la jurisprudence « Fleurs du mal » avait pourtant établi un principe : « Le poète a toujours raison, qui voit plus loin que l'horizon ». Mais les radios d'État préféraient la prudence.
Michel Sardou, le « punk méconnu » de la chanson française
Michel Sardou incarne un paradoxe fascinant. « Contrairement à ce qu'on imagine, Sardou est un hyper-libéral. Sur la liberté sexuelle, sur la liberté de pensée, il est plutôt très, très à gauche », affirme Bertrand Dicale.
Sa chanson Le Curé (1973), plaidoyer pour le mariage des prêtres, témoigne de cette complexité. À l'époque, Sardou affronte des comités anti-Sardou pour des titres comme Les Villes de grande solitude, où un personnage dit : « J'ai envie de violer des femmes ». Mais Le Curé passe presque inaperçu et devient un « long-seller », diffusé pendant des années à chaque débat sur le célibat des prêtres.
« C'est cette capacité de la chanson populaire à raconter une histoire, un personnage, et qui font réfléchir sur un sujet de société », souligne Bertrand Dicale.
Renaud : l'Hexagone et la violence politique
En 1975, Renaud, 23 ans, sort Hexagone, réquisitoire féroce contre la France. Le texte évoque la répression de Charonne en février 1962 et tacle violemment la police. « Renaud, le soir de ses seize ans, est très occupé : c'est la nuit des barricades en mai 68, et il est sur les barricades », rappelle le journaliste.
« C'est un vrai gauchiste. Il a milité dans des organisations gauchistes. Il croit que la révolution va survenir ». La chanson, née dans les cours d'immeubles où il chantait du Bruant et des chansons d'Apache, porte cette radicalité assumée.
Paradoxe contemporain : « Aujourd'hui, dans les concerts de Renaud où le public chante cette chanson d'un bout à l'autre, il y a peut-être 1 % du public qui accepterait et qui signerait le texte de cette chanson ». La chanson reste, mais le contexte change.
Le rap : entre engagement à gauche et dérive à l'extrême droite
Apparu au début des années 80, le rap français est-il un courant politique ? « Oui, c'est un courant musical politique », répond sans hésiter Bertrand Dicale. IAM et NTM étaient « très à gauche » dans les années 80. Aujourd'hui, Soprano « continue à enregistrer et à citer le Rassemblement national dans ses titres » et « est engagé contre le Rassemblement national ».
Mais le rap français connaît aussi un engagement à droite, voire à l'extrême droite. « Quand on passe son temps à valoriser des gens qui violent la loi, la violence, le mépris des femmes, le mépris des enfants, on fait le lit de l'extrême droite », analyse-t-il.
Et de citer Booba : « Ce n'est pas un homme de gauche. Il travaille pour l'extrême droite. Il épouse les thèses poutinistes. C'est un homme dont il est à peu près impossible aujourd'hui de dire qu'il n'est pas sur les traces de l'extrême droite ».
Goldman, Balavoine et la gauche modérée
Jean-Jacques Goldman cristallise « l'idéologie de la gauche socialiste, de la gauche modérée, humaniste des années 80-90 jusqu'à aujourd'hui ». Deux campagnes présidentielles socialistes ont emprunté des titres de ses chansons : Ensemble et Changer la vie.
Daniel Balavoine chantait dans les meetings de François Mitterrand en 1981. Mais tous ces artistes insistent : « Ce n'est pas leur métier ». Pourtant, certaines chansons ont directement influencé le débat public. Les Divorcés de Michel Delpech (1972) a accompagné le vote de la loi sur le divorce par consentement mutuel en 1975.
La chanson, miroir de la société
« Le propre de la chanson populaire, c'est qu'on chante cette chanson, on la tire, on l'arrache à sa situation d'émergence et on l'utilise dans notre situation », résume Bertrand Bertrand Dicale. Comme La Marseillaise, chant de guerre de 1792 devenu hymne national, les chansons traversent les époques en se chargeant de nouveaux sens.
Pour finir, le spécialiste livre ses préférences : la chanson la plus politique ? La Marseillaise, évidemment. Le tube des tubes ? Les Feuilles mortes. Sa chanson la plus joyeuse ? L'Hippopodame de Gainsbourg. Et celle qui lui donne des frissons ? « Je ne sais pas » de Jacques Brel, « enregistrée par Barbara. C'est imparable. On pleure à chaque fois ».
By RFILa chanson française a souvent été politique. Des barricades de la Résistance aux concerts de Renaud, des provocations de Michel Sardou aux textes de rap contemporain, la musique populaire n'a cessé de dialoguer avec son époque. Bertrand Dicale est journaliste et auteur d'une trentaine d'ouvrages sur la chanson française. Son dernier livre, Musique née de l'esclavage, domaine français, est paru aux éditions de la Philharmonie. Invité de l'Atelier Politique, il répond aux questions de Frédéric Rivière.
La culture populaire comme autobiographie collectivePour Bertrand Dicale, la chanson populaire raconte avant tout « notre » histoire. « Ce qui m'intéresse chez ces artistes, chez ces génies, c'est nous. Notre autobiographie », explique-t-il. Contrairement à la culture savante transmise par l'école ou le musée, la musique populaire « est toujours en perméabilité avec son contexte historique et social ».
Le spécialiste, né en 1963, a grandi avec les chansons engagées. « Ces artistes là appelaient à l'appropriation collective des moyens de production, au renversement du capitalisme », se souvient-il. Une immersion précoce dans un univers où la musique et la politique ne faisaient qu'un.
Le Chant des partisans : de la Résistance aux manifestations d'aujourd'hui
Né en 1943 à Londres, le Chant des partisans illustre parfaitement la capacité d'une chanson à traverser les époques. Joseph Kessel et Maurice Druon ont écrit les paroles françaises sur une mélodie d'Anna Marly, une Russe de nationalité néerlandaise. « C'est une grille d'accords, ce n'est pas véritablement une mélodie », précise Bertrand Dicale. Le chant a circulé clandestinement dans les maquis avant d'être officiellement enregistré par Germaine Sablon en 1946.
Mais pourquoi ce chant résonne-t-il encore aujourd'hui ? « À partir du moment où on chante ce chant, si on est devant une préfecture avec des tracteurs, si on est des étudiants qui occupent une université, on se met dans cette ligne-là. On se dit : nous sommes les partisans, nous sommes les héritiers de la Résistance », analyse le journaliste.
Plus troublant encore : le chant a été récupéré par l'extrême droite ces dernières années. « À l'extrême droite, on a commencé à chanter le Chant des partisans en disant : les vrais résistants, c'est nous. Nous résistons à l'invasion extérieure, nous résistons à l'occupation de notre pays », constate Bertrand Dicale, qui note ce renversement idéologique particulièrement visible pendant la crise des Gilets jaunes.
Brassens, Ferré et la révolution de l'auteur-interprète
L'après-guerre marque un tournant avec l'émergence des auteurs-compositeurs-interprètes. Georges Brassens révolutionne le genre dès 1952 avec La Mauvaise réputation, « une chanson qui parle de lui à la première personne du singulier, comme d'un homme détesté par ses voisins ».
Cette génération change le paradigme : « La chanson devient de manière massive une chanson d'auteur qui chante à la première personne du singulier ». Même les yéyés, souvent méprisés aujourd'hui, portaient un message politique. « Quand ils disent "je n'ai pas assez d'argent de poche, je veux que vous me laissiez le samedi soir aller faire la fête", c'est politique, c'est l'organisation de la société, c'est le ressenti de la jeunesse ».
La censure : quand la radio interdisait Brassens
Contrairement aux idées reçues, le pouvoir politique ne censurait pas directement. Jusqu'en 1964, le Comité d'écoute de la radiodiffusion française, composé uniquement d'artistes, décidait du sort des chansons. « Il y a à peu près un tiers des chansons de Brassens, une quasi-moitié des chansons de Gainsbourg qui sont interdites d'écoute », révèle Bertrand Dicale.
La Mauvaise réputation a été censurée pour avoir osé dire : « Au jour du 14 juillet, je reste dans mon lit douillet ». Résultat ? Les radios diffusaient massivement la face B, Le Petit cheval, incitant le public à acheter le disque pour découvrir la chanson interdite.
En 1947, la jurisprudence « Fleurs du mal » avait pourtant établi un principe : « Le poète a toujours raison, qui voit plus loin que l'horizon ». Mais les radios d'État préféraient la prudence.
Michel Sardou, le « punk méconnu » de la chanson française
Michel Sardou incarne un paradoxe fascinant. « Contrairement à ce qu'on imagine, Sardou est un hyper-libéral. Sur la liberté sexuelle, sur la liberté de pensée, il est plutôt très, très à gauche », affirme Bertrand Dicale.
Sa chanson Le Curé (1973), plaidoyer pour le mariage des prêtres, témoigne de cette complexité. À l'époque, Sardou affronte des comités anti-Sardou pour des titres comme Les Villes de grande solitude, où un personnage dit : « J'ai envie de violer des femmes ». Mais Le Curé passe presque inaperçu et devient un « long-seller », diffusé pendant des années à chaque débat sur le célibat des prêtres.
« C'est cette capacité de la chanson populaire à raconter une histoire, un personnage, et qui font réfléchir sur un sujet de société », souligne Bertrand Dicale.
Renaud : l'Hexagone et la violence politique
En 1975, Renaud, 23 ans, sort Hexagone, réquisitoire féroce contre la France. Le texte évoque la répression de Charonne en février 1962 et tacle violemment la police. « Renaud, le soir de ses seize ans, est très occupé : c'est la nuit des barricades en mai 68, et il est sur les barricades », rappelle le journaliste.
« C'est un vrai gauchiste. Il a milité dans des organisations gauchistes. Il croit que la révolution va survenir ». La chanson, née dans les cours d'immeubles où il chantait du Bruant et des chansons d'Apache, porte cette radicalité assumée.
Paradoxe contemporain : « Aujourd'hui, dans les concerts de Renaud où le public chante cette chanson d'un bout à l'autre, il y a peut-être 1 % du public qui accepterait et qui signerait le texte de cette chanson ». La chanson reste, mais le contexte change.
Le rap : entre engagement à gauche et dérive à l'extrême droite
Apparu au début des années 80, le rap français est-il un courant politique ? « Oui, c'est un courant musical politique », répond sans hésiter Bertrand Dicale. IAM et NTM étaient « très à gauche » dans les années 80. Aujourd'hui, Soprano « continue à enregistrer et à citer le Rassemblement national dans ses titres » et « est engagé contre le Rassemblement national ».
Mais le rap français connaît aussi un engagement à droite, voire à l'extrême droite. « Quand on passe son temps à valoriser des gens qui violent la loi, la violence, le mépris des femmes, le mépris des enfants, on fait le lit de l'extrême droite », analyse-t-il.
Et de citer Booba : « Ce n'est pas un homme de gauche. Il travaille pour l'extrême droite. Il épouse les thèses poutinistes. C'est un homme dont il est à peu près impossible aujourd'hui de dire qu'il n'est pas sur les traces de l'extrême droite ».
Goldman, Balavoine et la gauche modérée
Jean-Jacques Goldman cristallise « l'idéologie de la gauche socialiste, de la gauche modérée, humaniste des années 80-90 jusqu'à aujourd'hui ». Deux campagnes présidentielles socialistes ont emprunté des titres de ses chansons : Ensemble et Changer la vie.
Daniel Balavoine chantait dans les meetings de François Mitterrand en 1981. Mais tous ces artistes insistent : « Ce n'est pas leur métier ». Pourtant, certaines chansons ont directement influencé le débat public. Les Divorcés de Michel Delpech (1972) a accompagné le vote de la loi sur le divorce par consentement mutuel en 1975.
La chanson, miroir de la société
« Le propre de la chanson populaire, c'est qu'on chante cette chanson, on la tire, on l'arrache à sa situation d'émergence et on l'utilise dans notre situation », résume Bertrand Bertrand Dicale. Comme La Marseillaise, chant de guerre de 1792 devenu hymne national, les chansons traversent les époques en se chargeant de nouveaux sens.
Pour finir, le spécialiste livre ses préférences : la chanson la plus politique ? La Marseillaise, évidemment. Le tube des tubes ? Les Feuilles mortes. Sa chanson la plus joyeuse ? L'Hippopodame de Gainsbourg. Et celle qui lui donne des frissons ? « Je ne sais pas » de Jacques Brel, « enregistrée par Barbara. C'est imparable. On pleure à chaque fois ».