Première femme militaire d'active élue députée, Laetitia Saint-Paul a brisé un plafond de verre en 2017. Devenue parlementaire, elle revient sur son combat contre les violences sexistes dans l'armée et alerte sur les nouvelles menaces numériques. Invitée de l'Atelier politique, elle répond aux questions de Frédéric Rivière.
Un parcours inédit de la caserne à l'Assemblée « Rien ne me prédestinait à ce parcours », reconnaît-elle. « Quand je commandais ma compagnie au sein de la brigade franco-allemande, nous avions des partenariats avec différentes villes. J'ai trouvé passionnant ces échanges avec les élus. »
L'engagement politique naît d'une frustration : en 2014, elle souhaite devenir conseillère municipale de son village mais découvre que le statut militaire le lui interdit. « Si j'étais élue, je devais être en position de détachement sans solde, ce qui était impossible ».
Elle contribue alors à déposer une question prioritaire de constitutionnalité. Résultat : « Désormais, c'est possible d'être militaire d‘active et élu dans des petites communes rurales. »
Une candidature jugée « saugrenue » Lorsqu'elle décide de se lancer aux législatives de 2017, les réactions sont sceptiques. Le général auquel elle annonce sa candidature lui répond : « Ne gâchez pas votre carrière pour cette idée de campagne ingagnable. »
« J'étais complètement inconnue du grand public », se souvient-elle. « En 2017, j'étais un petit peu connue à l'association des parents d'élèves de mon village et aux écoles militaires de Saumur, donc ma notoriété était proche de moins l'infini. »
Elle présentait en plus l'écrit du concours de l'École de Guerre quelques jours avant le premier tour. « Il trouvait ça complètement saugrenu, hors sujet », reconnaît-elle avec le recul.
Son mari, lui aussi militaire, la soutient sans réserve et s'engage même au Conseil municipal. Aujourd'hui, il sera tête de liste aux municipales de 2026 dans leur village.
Le combat d'une vie contre les violences sexistes À l'Assemblée nationale, Laetitia Saint-Paul s'est saisie d'un sujet douloureux : les violences sexuelles et sexistes au sein des armées et dans les écoles militaires. Un combat personnel qu'elle qualifie de « combat de ma vie ».
« Je l'ai vécu en tant qu'élève à Saint-Cyr », confie-t-elle. « Je l'ai vécu en tant que chef militaire où l'une de mes soldates avait été agressée par son sous-officier. J'ai vécu l'omerta. »
À Saint-Cyr, les femmes étaient appelées « les grosses », en référence au fait que, selon certains, elles ne seraient bonnes qu'à être engrossées. « C'est une image arriérée de la place des femmes », dénonce-t-elle. « Nous sommes vues comme des voleuses de concours qui n'avons rien à faire là, et notre place est exclusivement à la maison. »
Vingt-cinq ans après son passage à Saint-Cyr, la situation a peu évolué. « J'ai encore des victimes qui me contactent », déplore-t-elle.
Un blocage persistant dans les lycées militaires Si l'institution militaire a entrepris des réformes, un verrou résiste : les lycées militaires. « Un cadre qui change la donne a été institué à l'échelle de l'institution contre les violences sexistes et sexuelles, et bien là, je suis face à un nœud. Je n'arrive pas à faire bouger les lignes au sujet des lycées militaires. »
D'où vient ce blocage ? « Ce blocage vient de ce qu'on appelle les familles tradi, donc des traditions ancestrales complètement dévoyées où la misogynie est une tradition », analyse-t-elle.
Une inspection est actuellement en cours, mais la députée pointe du doigt les résistances administratives. « On me l'a souvent dit : l'administration, ce sont les meubles, le politique est la poussière. Et notamment en ce moment où le coup de balai est donné très souvent, c'est difficile de porter les sujets et de faire bouger l'administration qui voit son intérêt à ce que ça ne change pas. »
Va-t-elle poursuivre ce combat ? « Absolument », répond-elle sans hésiter.
Sur le terrain, le respect gagné Paradoxalement, une fois sortie des écoles militaires, Laetitia Saint-Paul n'a plus connu la misogynie. « Nos soldats sont intelligents, sont disciplinés, sont formés, sont républicains. Le fait d'être une femme n'était plus un sujet. J'étais leur lieutenant, j'étais leur capitaine et point barre. »
À l'Assemblée nationale non plus, elle n'a pas été confrontée au sexisme. « Peut-être que mon passé militaire me précède et sont rares ceux qui me cherchent des poux sur la tête », glisse-t-elle avec malice.
Dans sa circonscription, sa présence a même été perçue positivement. « Mes interlocuteurs étaient ravis d'avoir une femme jeune députée, et au contraire, c'était plutôt mis à mon crédit. Mais ce n'est pas parce que je ne l'ai pas vécu que ça n'existe pas. »
Service national volontaire : une réponse aux nouvelles menaces Le président Emmanuel Macron a annoncé l'instauration d'un service national volontaire de dix mois, purement militaire, avec une ambition de 50 000 jeunes engagés d'ici 2035. Laetitia Saint-Paul y voit une réponse cohérente aux enjeux de sécurité.
« Ce dispositif écarte certaines des inquiétudes que j'avais », commente-t-elle. Elle rappelle que l'ancienne conscription était devenue « le dernier impôt sur les pauvres », complètement biaisée.
« Augmenter la résilience de la nation, ça me paraît primordial. Moi qui travaille sur la guerre cognitive, le lien armée-nation, c'est quelque part ce qui m'a menée ici. »
Sur les capacités de mobilisation de la jeunesse, elle se montre optimiste. « Je rencontre une jeunesse française déjà très engagée à travers le service civique », et cite les 6 000 jeunes qui s'engagent chaque année dans le service militaire adapté et volontaire.
L'intelligence artificielle, nouvelle arme de guerre Laetitia Saint-Paul remettra, dans quelques jours, un rapport sur l'intelligence artificielle et les ingérences étrangères, fruit d'un an de travail parlementaire. Un sujet né du terrain, lors de la campagne des législatives de 2024.
« Plusieurs étudiants m'ont dit : "Non mais c'est vrai madame, je l’ai vu sur TikTok" », raconte-t-elle. « Étant sensibilisée sur le nombre de deepfakes, de fausses informations, de bots qui se font le relais d'informations erronées, j'ai proposé le lancement de cette mission d'information. »
Avec l'intelligence artificielle, une révolution s'opère. « Quand on voit un effondrement du prix, une explosion de la quantité et une explosion de la qualité, cela crée toujours une révolution », explique-t-elle.
La France, première cible en Europe La députée affirme sans détour : « Nous sommes une proie. » Selon l'OCDE, « la France est identifiée comme la première cible de l'Union européenne, la deuxième de l'Europe après l'Ukraine. »
Plusieurs facteurs expliquent cette position : « Nous sommes une puissance reconnue comme telle. La place de nos diasporas aussi qui, parfois, sont en France pour contester une dictature dans leur pays et les prises de position de la France en faveur et en soutien de l'Ukraine, de Taïwan, d'une société diverse et plurielle. »
Des mesures pour protéger la démocratie Parmi les propositions de Laetitia Saint-Paul : une meilleure éducation au discernement, à l'image de ce qui se fait en Suède. « Un jeune Suédois sait si ce qui lui est présenté est une infox ou pas. »
Elle plaide aussi pour une forme de consentement numérique, comparable aux cookies. « Accepter ou pas que le contenu qui nous est soumis soit soumis via des algorithmes. Parce qu'à force, on peut être enfermé dans une bulle informationnelle et ne plus jamais en sortir. »
La députée insiste également sur l'exemplarité des partis politiques. Le service Viginum « prend dans ses filets les partis politiques. Donc, je pense qu'il est crucial, dans une démocratie que nous-mêmes, membres de partis, soyons exemplaires. »
La loi Marcangeli bloquée à Bruxelles Une frustration majeure pour Laetitia Saint-Paul : la loi Marcangeli sur la majorité numérique, votée à l'unanimité en 2023, n'est toujours pas appliquée. Cette loi devait interdire l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans.
« Alors que ça a été voté à l'unanimité, elle n'est toujours pas mise en œuvre parce que bloquée, pour des raisons que je ne m'explique pas au niveau de l'Union européenne », déplore-t-elle.
Est-ce techniquement faisable ? « En France on a, par exemple, via La Poste, l'identité numérique », répond-elle. Mais au-delà de la technique, « l'idée, c'est aussi de s'adresser aux parents. Si on a la force de la loi, c'est quand même un argument supplémentaire pour le justifier auprès de nos ados. »
Un « Nutriscore » des médias ? Sur l'idée du président Macron de labelliser des médias de confiance, la députée se montre favorable à une forme de « Nutriscore des médias ».
« Vous êtes tenu dans votre déontologie d'avoir un contradictoire, ce qui n'est pas le cas de tout un tas de médias en ligne qui n'ont pas cette charte déontologique », note-t-elle. « L'idée d'une forme de Nutriscore des médias où vous pouvez dire "j'ai respecté cette charte, j'ai un contradictoire" sécurise la qualité de l'information. »
« La peur n'exclut pas le danger » Face aux inquiétudes que peuvent susciter ces nouvelles menaces numériques, Laetitia Saint-Paul refuse la dramatisation. « L'idée n'est pas de faire peur, c'est être conscient et des opportunités. Parce que l'IA, il y a des opportunités immenses à se saisir. »
Mais elle assume pleinement son rôle d'alerte. « Identifier les risques, je pense que c'est une responsabilité de législateur. Si moi, je ne m'en saisis pas, finalement, en tant qu'élue nationale, qui va s'en saisir ? Donc non, l'idée n'est pas de faire peur, sensibiliser et être force de proposition. »
Une position résumée par une formule qu'elle emprunte au président de la République : « La peur n'exclut pas le danger. »