Le député européen socialiste François Kalfon est l’invité de l’Atelier Politique. Entre accords de libre-échange controversés, opacité sur les contrats vaccins et menaces hybrides, il appelle à une Europe puissante face aux dérives autoritaires. Il répond aux questions de Frédéric Rivière.
La transparence sur les vaccins : un mur de glace Promesse de campagne en 2024, la bataille pour la transparence des contrats sur les vaccins Covid n’est pas gagnée. « Madame von der Leyen, c'est une sorte de mur de glace », reconnaît François Kalfon. Les contrats avec les laboratoires pharmaceutiques demeurent inaccessibles aux députés européens, et les versions consultables sont totalement caviardées. Quant aux fameux SMS d'Ursula von der Leyen avec les labos, ils n'ont toujours pas été rendus publics.
« Dans son droit, certainement pas », tranche le député européen au sujet du refus de transparence de la présidente de la Commission. Mais il tempère : « Dans la pratique et dans le temps de la justice et dans le temps de la Commission, ça me paraît plus difficile. »
Victoires contre l'invasion des produits chinois Si le dossier vaccins stagne, François Kalfon revendique des succès contre les plateformes chinoises. « Nous parvenons à faire en sorte, dans peu de temps, que les plateformes soient tenues pour responsables de tous les produits vendus sur ces places de marché », explique-t-il. Une bataille cruciale quand on sait qu'à l'ouverture des containers à Roissy, « il y a parfois 95% de non-conformité ».
Le parlementaire dénonce « cette espèce de déferlement de produits de très mauvaise qualité chinois, 45 milliards d'objets par an ». Derrière cette offensive commerciale, se cache selon lui « une question civilisationnelle » : « Il y a la disparition des commerces dans les villes, il y a la disparition des moyens de production de notre tissu industriel. »
La taxation des petits colis a été obtenue, et une réforme douanière initialement prévue pour 2028 interviendra plus tôt. Des victoires arrachées face à la résistance de la Commission européenne.
Mercosur : l'alerte sanitaire sur la viande sud-américaine Sur le Mercosur, François Kalfon sonne l'alarme sanitaire. Le problème central ? L'absence de traçabilité de la viande importée. « S'il y a un problème type encéphalite spongiforme bovine qui franchit la barrière d'espèce et qui crée chez vous une maladie de Creutzfeldt-Jacob, vous n'avez aucun moyen de retrouver qui a produit l'animal et donc l'élevage », prévient-il.
Message de service aux consommateurs : « Quand vous commandez un onglet de bœuf, c'est particulièrement l'onglet, la bavette, eh bien ça arrive dans des poches sous-vide d'on ne sait où, souvent du Brésil ou de l'Argentine. Il n'y a aucune traçabilité. »
Sans oublier les hormones de croissance « parfaitement interdites ici, enfin en France, en Europe », mais utilisées là-bas. Face à cet accord, le Parlement européen a obtenu une résolution permettant « de porter notre recours à la Cour de justice de l'Union européenne comme un bâton qu'on a mis dans la roue du vélo de madame von der Leyen ».
L'accord Trump : 750 milliards de gaz de schiste L'accord conclu en juillet 2025 par Ursula von der Leyen avec Donald Trump dans son club de golf écossais scandalise François Kalfon. Au-delà des droits de douane à 15%, l'engagement européen à acheter pour 750 milliards de dollars de produits énergétiques américains le révolte.
« Vous comme moi ou n'importe quelle société minière ou pétrolière ne peut pas exploiter du gaz de schiste ou du pétrole de schiste. Je vous signale qu'en France, on a du gaz et du pétrole de schiste dans le Limousin, donc on n'a pas le droit », rappelle-t-il. « Et on devrait, par cet accord léonin, finalement importer pour des centaines de milliards d'euros le gaz et le pétrole de schiste américain. Mais enfin, on hallucine. »
L'accord a été suspendu lors de la dernière session à Strasbourg, notamment après les menaces de Trump d'augmenter les droits de douane à 200%. Pour François Kalfon, la présidente de la Commission « les a bradés » ces intérêts européens.
Le dilemme de la motion de censure Face à ces dérives, pourquoi les socialistes n'ont-ils voté aucune des trois motions de censure contre von der Leyen ? « Le problème, c'est qu'il y a structurellement pas de majorité au Parlement européen », explique François Kalfon.
La logique est celle du moindre mal : « Qu'est-ce qui se passe si on censure la Commission von der Leyen ? C'est qui le président de la Commission européenne ? ». La réponse serait quelqu'un issu de l'alliance entre la droite et l'extrême droite. Pour les plateformes chinoises, « ça va être une autoroute pour les saloperies chinoises ».
Mais l'avertissement est clair : « Si dans le soutien à l'Ukraine, si sur les accords de libre-échange, si sur l'environnement, madame von der Leyen, finalement accrédite ce basculement de fait d'alliance au Parlement européen, à un moment donné, on la censurera. »
Le libre-échange, une illusion civilisatrice François Kalfon assume une position critique sur les accords de libre-échange. « Ma vision du monde, et donc de l'Europe dans le monde, c'est plutôt une vision de régulation qu'une vision des vertus du libre-échange », affirme-t-il.
Il démonte la promesse des années 1990 : « Le commissaire Lamy, qui était socialiste, nous expliquait après la chute du mur de Berlin, que pour amener à la démocratie l'ancien bloc de l'Est, la Chine, eh bien nous les amènerions droits de l'homme et à la démocratie par le marché. »
Le bilan, vingt ans plus tard ? « On a des régimes autoritaires, des démocraties illibérales parfaitement capitalistes et on a même créé en Chine une hybridation de ce qu'il y a de plus mauvais et de plus dur dans le Parti communiste chinois, et de ce qu'il y a de plus mauvais et de plus dur dans le capitalisme. »
Face à Trump, l'Europe peut résister Sur Donald Trump, François Kalfon se veut rassurant. L'Europe a montré qu'elle pouvait faire reculer le président américain, notamment sur le dossier groenlandais. « Il y a un mois à peine, la prise de contrôle par l'administration Trump du Groenland était à l'ordre du jour », rappelle-t-il.
Une coalition menée par la France, avec l'Allemagne, la Grande-Bretagne et les pays scandinaves, a fait reculer Trump. Mais surtout, « une partie très importante de la dette publique et privée américaine est détenue par des institutions ou des particuliers européens ». Quand des établissements bancaires ont menacé de ne plus acheter de dette américaine, « ça a fait reculer » le président américain.
« Quand Wall Street tousse, c'est l'ensemble de l'Amérique qui attrape froid. Et d'ailleurs, l'Amérique a bien froid en ce moment. »
La France affaiblie mais écoutée Si la France traverse une période de faiblesse économique et d'instabilité politique, elle conserve un rôle singulier en Europe. « Quand je me regarde, je me désole, mais quand je me compare, je me console », philosophe François Kalfon. Les systèmes politiques bloqués sont nombreux en Europe.
L'affaiblissement est réel : le PIB par habitant français est désormais inférieur à la moyenne européenne, et même à celui de l'Italie. Mais « dès qu'on parle de la paix ou de la guerre, dès qu'on parle de la souveraineté, tout d'un coup on regarde parfois avec crainte, mais avec beaucoup d'écoute, les Français ».
La puissance nucléaire, la constellation de satellites Eutelsat, les lanceurs, l'armement : « Tout ça construit un continuum de sécurité » qui fait de la France un acteur incontournable. « La souveraineté européenne passera par la France », assure le député européen, saluant au passage « la clairvoyance du général de Gaulle ».
« Nous sommes déjà en guerre » François Kalfon alerte sur une réalité que beaucoup refusent de voir : « Nous sommes déjà en guerre. » Pas seulement la guerre russo-ukrainienne, mais un « continuum de guerre » multiforme.
« En cinq ans, 74% d'augmentation des attaques hybrides sur tous les secteurs : transports, hôpitaux, infrastructures stratégiques », détaille-t-il. Sans oublier « la guerre informationnelle qui est tous les jours sur les réseaux sociaux », comme en témoignent les tentatives russes de manipulation électorale, notamment en Roumanie.
Cette guerre se mène aussi contre les démocraties occidentales : « On peut se payer comme ça a failli être le cas en Roumanie, une élection sur étagère avec les usines à bots russes qui vous lancent un candidat au mépris des démocraties européennes. »
Trump et Le Pen, même combat Pour la présidentielle de 2027, François Kalfon voit dans le rapport au trumpisme un marqueur essentiel. « Il faut se poser sérieusement la question en cas d'accession de l'extrême droite française au pouvoir : qui sera l'ICE français ou européen ? », interroge-t-il en référence à la police de l'immigration américaine.
« Voter Bardella demain, voter Marine Le Pen demain, ben oui, c'est voter Trump, c’est voter l’ICE et c'est voter le chaos dans le pays », affirme-t-il sans détour.
L'impossible alliance avec LFI Sur la stratégie de gauche pour 2027, François Kalfon ferme la porte à La France insoumise. « Ils sont sortis des radars de la gauche », tranche-t-il. « La gauche, elle est universaliste et antiraciste. Elle ne discrimine pas les personnes en fonction de leurs origines. »
Après le 7 octobre, « désigner des personnes par le fait de leur confession comme réputée solidaire d'une politique, d'un État » constitue pour lui une ligne rouge. Les « calembours » de Jean-Luc Mélenchon sur la présidente de l'Assemblée Nationale qui « campe à Tel-Aviv » relèvent selon lui du même registre que ceux de Jean-Marie Le Pen.
« La politique française ne peut pas être structurée par un antisémitisme à peine voilé, comme dirait monsieur Malka, passionnément antisémite d'un côté et un rejet des musulmans de l'autre », martèle-t-il. « Au milieu, il y a la place pour l'universel. »
La gauche de gouvernement pour 2027 La question centrale pour François Kalfon reste celle du second tour : « C'est qui gagnera face à monsieur Bardella ? » Le constat est sans appel sur Jean-Luc Mélenchon : « Le plafond de verre est extrêmement bas, malheureusement. Les Français détestent et ont plus peur de monsieur Mélenchon que de monsieur Bardella. »
La solution ? « Il faut une gauche de gouvernement, celle qui gagne la semaine dernière au Portugal, qui va gagner en Suède. » C'est à cette condition que « la rivière reviendra dans son lit et qu'on évitera la dérive qu'on vient de dénoncer ».