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Historien spécialiste des relations entre hommes et animaux, Éric Baratay explore un territoire méconnu : la place des bêtes dans l'imaginaire et les stratégies politiques. Du coq français aux labradors présidentiels, de la girafe de Charles X aux chats de Marine Le Pen, il explore ce que notre rapport aux animaux dit de nos sociétés. Invité de L'Atelier Politique, il répond aux questions de Frédéric Rivière.
Quand les universités doutaientDans les années 1980-1990, choisir les animaux comme objets d'étude historique relevait de l'audace. « Le monde universitaire n'est pas un monde qui aime beaucoup la nouveauté », se souvient Éric Baratay. « Les gens faisaient les grands yeux en me demandant ce que je faisais ». Il faudra attendre les années 2000 pour que le tournant s'opère, tant dans le milieu académique que dans la société.
Aujourd'hui, ce professeur d'université est devenu une référence incontournable sur un sujet qui passionne : comment les bêtes ont traversé l'Histoire et, surtout, comment elles l'ont influencée.
L'âne, l'éléphant et le coq : symboles politiques par dérisionPourquoi les animaux sont-ils omniprésents dans l'imaginaire politique ? La réponse plonge ses racines dans une époque où la majorité de la population était analphabète. « Elle avait besoin de se raccrocher à des éléments matériels qu'elle voyait », explique l'historien. « Les animaux sont un très bon vecteur, parce que ce sont les êtres les plus proches des humains ».
L'histoire des symboles animaliers réserve des surprises. L'âne démocrate américain ? Une insulte inventée par les républicains contre Andrew Jackson, qu'ils trouvaient idiot. Les démocrates ont retourné l'image à leur avantage : « Pour eux, l'âne c'est la modestie, l'humilité, l'écoute de l'autre ». Même processus pour l'éléphant républicain ou le coq français, d'abord attribués par des adversaires moqueurs.
« Le coq, vous savez, qui crie et qui en fait est assez peureux », note Éric Baratay. « C'est-à-dire vantard et qui, en fait, en dit beaucoup plus que ce qu'il n'en fait ». Les Français ont récupéré cette image infamante pour en faire un emblème de résistance. Comme le dit la formule : le coq français est le seul animal qui continue à chanter quand il a les pieds dans la saleté.
Des girafes et des pandas : la diplomatie animaleLes zoos princiers ne sont pas qu'une curiosité historique. Ils incarnent une pratique millénaire de démonstration de pouvoir. « Aller prendre des animaux sauvages de contrées extérieures, c'est un moyen de montrer soit qu'on est puissant », analyse l'historien.
La célèbre girafe offerte à Charles X en 1826 illustre parfaitement cette diplomatie animale. Envoyée par le pacha d'Égypte qui cherchait à prendre ses distances avec la Turquie, elle a traversé toute la France de Marseille à Paris. « C'est comme si de nos jours, on promenait un martien », compare Éric Baratay. Un cadeau diplomatique d'une puissance considérable.
La pratique perdure : la Chine utilise encore aujourd'hui la « diplomatie des pandas » pour tisser ses alliances internationales.
Du labrador présidentiel aux chats de Marine Le PenDepuis Valéry Giscard d'Estaing, les présidents français mettent en scène leurs animaux de compagnie. Une pratique venue des États-Unis de l'entre-deux-guerres. Longtemps, le labrador a dominé : « C'est l'image par excellence de la force tranquille », décrypte l'historien. « Qui a de la puissance, de la présence, mais en même temps qui ne ferait pas de mal à une mouche ».
Mais un changement s'opère. « Marine Le Pen a mieux senti le retournement social que d'autres », observe Éric Baratay. Le chat est devenu, depuis vingt ans, le premier animal de compagnie en France. Les proportions se sont inversées : de 12-13 millions de chiens et 6 millions de chats, il y a quarante ans, on est passé à 15 millions de chats et 7 millions de chiens aujourd'hui.
Explication ? « Un chien, vous avez un chien en ville, il faut le sortir, vous êtes coursé par les agents municipaux à cause des crottes ». Le chat, lui, impose moins de contraintes. Un phénomène qui devient mondial.
Les bêtes de guerre : 11 millions d'équidés au frontLa Première Guerre mondiale a mobilisé massivement les animaux : 11 millions d'équidés, 100 000 chiens. « Il n'y a jamais eu autant d'animaux sur les routes, dans les villes », rappelle l'historien. Une époque d'apogée de l'utilisation animale, avec ses chiens de charrette en France du Nord, en Belgique, en Allemagne.
Les témoignages révèlent des relations complexes. Céline, cavalier dans la cavalerie lourde, était « totalement dépendant de l'état de son cheval ». D'autres soldats, à l'inverse, ne mentionnent jamais leurs montures dans leurs mémoires.
La propagande s'empare du phénomène. Une affiche austro-allemande de 1915-1916 montre deux princesses caressant un chien et un cheval. Le message : « Si des animaux se mettent spontanément au service de la nation, eux qui ont l'instinct, ils savent d'instinct quelle est la bonne cause ».
Quelques monuments ont été érigés après-guerre : un pour les pigeons voyageurs à Lille, un autre dans la Somme montrant un artilleur embrassant son cheval mourant. Mais la véritable reconnaissance n'arrivera qu'avec le centenaire, dans les années 2000.
La chasse : un privilège qui enflamme toujoursPourquoi la chasse reste-t-elle un sujet politiquement inflammable en France ? « Il y a toujours une partie de la population qui se sent exclue de la gestion de la chasse », explique Éric Baratay. Et derrière la chasse, c'est « la gestion de la faune, la gestion de la biodiversité ».
Réservée à l'aristocratie sous l'Ancien Régime, puis aux propriétaires au XIXè siècle, la chasse est depuis Vichy gérée par les chasseurs eux-mêmes. « C'est de plus en plus mal accepté qu'une petite minorité gère, ce qui est un bien commun ».
Dans la peau du taureau qui tua ManoleteÉric Baratay a développé une approche révolutionnaire : raconter l'histoire du point de vue des animaux. Pour la corrida qui coûta la vie au célèbre torero Manolete en 1947, il a croisé éthologie bovine, photographies et archives. Résultat : une version très différente de la légende.
« C'était un petit taureau qui n'avait pas du tout envie de combattre », révèle-t-il. Peureux et presbyte, donc particulièrement dangereux car imprévisible. La mort du torero ? Une faute professionnelle. « Il était persuadé que l'animal ne réagirait pas. Et il a réagi ».
Les « chats-chiens » et l'épigénétique« Les animaux ne sont pas des objets passifs », insiste l'historien. Ils créent leur propre histoire, réagissent, s'adaptent. Exemple actuel : l'apparition des « chats-chiens », ces félins qui adoptent des comportements canins – solliciteurs, joueurs, souffrant d'anxiété de séparation.
« Ces chats se sont transformés à la fois parce que nous les avons choisis, à la fois parce que les mères ont éduqué leurs petits d'une manière différente », explique Éric Baratay. Une transformation qui se transmet par épigénétique. « Homme et chat créent l'histoire ensemble ».
L'animal, futur citoyen ?Végétarisme, corrida, fourrure, élevage industriel : la condition animale est devenue un véritable enjeu politique. « C'est un mouvement qui a commencé au XVIIIè-XIXè siècle, très lentement, très minoritairement et qui est devenu un véritable débat social depuis les années 2000 ».
L'association L214 a notamment fait émerger la question de l'élevage industriel, longtemps invisible. « Il y a une reconnaissance de la valeur des animaux », observe l'historien. « Le monde occidental, là-dessus, c'est très net ».
La tentation du robotFace aux nouvelles technologies et à l'intelligence artificielle, certains imaginent remplacer les animaux. Pour l'expérimentation scientifique, « si c'est pour remplacer des animaux maltraités, c'est pas plus mal », concède Éric Baratay.
Mais pour la compagnie ? Les chercheurs se heurtent à la complexité du vivant. Programmer un simple réflexe – un chien qui retrouve son équilibre après un coup – demeure un défi insurmontable. « Ça montre à quel point ces animaux qu'on dit très réduits ont des capacités ». Et surtout : « Ça ne remplacera jamais l'affectivité d'un vrai chien ou d'un chat ».
Une passion qui ne s'éteint pasSi Éric Baratay devait écrire une nouvelle biographie animale, il choisirait le chien de Napoléon III. Et s'il devait se réincarner ? « En chien. Un golden retriever », répond-il sans hésiter.
By RFIHistorien spécialiste des relations entre hommes et animaux, Éric Baratay explore un territoire méconnu : la place des bêtes dans l'imaginaire et les stratégies politiques. Du coq français aux labradors présidentiels, de la girafe de Charles X aux chats de Marine Le Pen, il explore ce que notre rapport aux animaux dit de nos sociétés. Invité de L'Atelier Politique, il répond aux questions de Frédéric Rivière.
Quand les universités doutaientDans les années 1980-1990, choisir les animaux comme objets d'étude historique relevait de l'audace. « Le monde universitaire n'est pas un monde qui aime beaucoup la nouveauté », se souvient Éric Baratay. « Les gens faisaient les grands yeux en me demandant ce que je faisais ». Il faudra attendre les années 2000 pour que le tournant s'opère, tant dans le milieu académique que dans la société.
Aujourd'hui, ce professeur d'université est devenu une référence incontournable sur un sujet qui passionne : comment les bêtes ont traversé l'Histoire et, surtout, comment elles l'ont influencée.
L'âne, l'éléphant et le coq : symboles politiques par dérisionPourquoi les animaux sont-ils omniprésents dans l'imaginaire politique ? La réponse plonge ses racines dans une époque où la majorité de la population était analphabète. « Elle avait besoin de se raccrocher à des éléments matériels qu'elle voyait », explique l'historien. « Les animaux sont un très bon vecteur, parce que ce sont les êtres les plus proches des humains ».
L'histoire des symboles animaliers réserve des surprises. L'âne démocrate américain ? Une insulte inventée par les républicains contre Andrew Jackson, qu'ils trouvaient idiot. Les démocrates ont retourné l'image à leur avantage : « Pour eux, l'âne c'est la modestie, l'humilité, l'écoute de l'autre ». Même processus pour l'éléphant républicain ou le coq français, d'abord attribués par des adversaires moqueurs.
« Le coq, vous savez, qui crie et qui en fait est assez peureux », note Éric Baratay. « C'est-à-dire vantard et qui, en fait, en dit beaucoup plus que ce qu'il n'en fait ». Les Français ont récupéré cette image infamante pour en faire un emblème de résistance. Comme le dit la formule : le coq français est le seul animal qui continue à chanter quand il a les pieds dans la saleté.
Des girafes et des pandas : la diplomatie animaleLes zoos princiers ne sont pas qu'une curiosité historique. Ils incarnent une pratique millénaire de démonstration de pouvoir. « Aller prendre des animaux sauvages de contrées extérieures, c'est un moyen de montrer soit qu'on est puissant », analyse l'historien.
La célèbre girafe offerte à Charles X en 1826 illustre parfaitement cette diplomatie animale. Envoyée par le pacha d'Égypte qui cherchait à prendre ses distances avec la Turquie, elle a traversé toute la France de Marseille à Paris. « C'est comme si de nos jours, on promenait un martien », compare Éric Baratay. Un cadeau diplomatique d'une puissance considérable.
La pratique perdure : la Chine utilise encore aujourd'hui la « diplomatie des pandas » pour tisser ses alliances internationales.
Du labrador présidentiel aux chats de Marine Le PenDepuis Valéry Giscard d'Estaing, les présidents français mettent en scène leurs animaux de compagnie. Une pratique venue des États-Unis de l'entre-deux-guerres. Longtemps, le labrador a dominé : « C'est l'image par excellence de la force tranquille », décrypte l'historien. « Qui a de la puissance, de la présence, mais en même temps qui ne ferait pas de mal à une mouche ».
Mais un changement s'opère. « Marine Le Pen a mieux senti le retournement social que d'autres », observe Éric Baratay. Le chat est devenu, depuis vingt ans, le premier animal de compagnie en France. Les proportions se sont inversées : de 12-13 millions de chiens et 6 millions de chats, il y a quarante ans, on est passé à 15 millions de chats et 7 millions de chiens aujourd'hui.
Explication ? « Un chien, vous avez un chien en ville, il faut le sortir, vous êtes coursé par les agents municipaux à cause des crottes ». Le chat, lui, impose moins de contraintes. Un phénomène qui devient mondial.
Les bêtes de guerre : 11 millions d'équidés au frontLa Première Guerre mondiale a mobilisé massivement les animaux : 11 millions d'équidés, 100 000 chiens. « Il n'y a jamais eu autant d'animaux sur les routes, dans les villes », rappelle l'historien. Une époque d'apogée de l'utilisation animale, avec ses chiens de charrette en France du Nord, en Belgique, en Allemagne.
Les témoignages révèlent des relations complexes. Céline, cavalier dans la cavalerie lourde, était « totalement dépendant de l'état de son cheval ». D'autres soldats, à l'inverse, ne mentionnent jamais leurs montures dans leurs mémoires.
La propagande s'empare du phénomène. Une affiche austro-allemande de 1915-1916 montre deux princesses caressant un chien et un cheval. Le message : « Si des animaux se mettent spontanément au service de la nation, eux qui ont l'instinct, ils savent d'instinct quelle est la bonne cause ».
Quelques monuments ont été érigés après-guerre : un pour les pigeons voyageurs à Lille, un autre dans la Somme montrant un artilleur embrassant son cheval mourant. Mais la véritable reconnaissance n'arrivera qu'avec le centenaire, dans les années 2000.
La chasse : un privilège qui enflamme toujoursPourquoi la chasse reste-t-elle un sujet politiquement inflammable en France ? « Il y a toujours une partie de la population qui se sent exclue de la gestion de la chasse », explique Éric Baratay. Et derrière la chasse, c'est « la gestion de la faune, la gestion de la biodiversité ».
Réservée à l'aristocratie sous l'Ancien Régime, puis aux propriétaires au XIXè siècle, la chasse est depuis Vichy gérée par les chasseurs eux-mêmes. « C'est de plus en plus mal accepté qu'une petite minorité gère, ce qui est un bien commun ».
Dans la peau du taureau qui tua ManoleteÉric Baratay a développé une approche révolutionnaire : raconter l'histoire du point de vue des animaux. Pour la corrida qui coûta la vie au célèbre torero Manolete en 1947, il a croisé éthologie bovine, photographies et archives. Résultat : une version très différente de la légende.
« C'était un petit taureau qui n'avait pas du tout envie de combattre », révèle-t-il. Peureux et presbyte, donc particulièrement dangereux car imprévisible. La mort du torero ? Une faute professionnelle. « Il était persuadé que l'animal ne réagirait pas. Et il a réagi ».
Les « chats-chiens » et l'épigénétique« Les animaux ne sont pas des objets passifs », insiste l'historien. Ils créent leur propre histoire, réagissent, s'adaptent. Exemple actuel : l'apparition des « chats-chiens », ces félins qui adoptent des comportements canins – solliciteurs, joueurs, souffrant d'anxiété de séparation.
« Ces chats se sont transformés à la fois parce que nous les avons choisis, à la fois parce que les mères ont éduqué leurs petits d'une manière différente », explique Éric Baratay. Une transformation qui se transmet par épigénétique. « Homme et chat créent l'histoire ensemble ».
L'animal, futur citoyen ?Végétarisme, corrida, fourrure, élevage industriel : la condition animale est devenue un véritable enjeu politique. « C'est un mouvement qui a commencé au XVIIIè-XIXè siècle, très lentement, très minoritairement et qui est devenu un véritable débat social depuis les années 2000 ».
L'association L214 a notamment fait émerger la question de l'élevage industriel, longtemps invisible. « Il y a une reconnaissance de la valeur des animaux », observe l'historien. « Le monde occidental, là-dessus, c'est très net ».
La tentation du robotFace aux nouvelles technologies et à l'intelligence artificielle, certains imaginent remplacer les animaux. Pour l'expérimentation scientifique, « si c'est pour remplacer des animaux maltraités, c'est pas plus mal », concède Éric Baratay.
Mais pour la compagnie ? Les chercheurs se heurtent à la complexité du vivant. Programmer un simple réflexe – un chien qui retrouve son équilibre après un coup – demeure un défi insurmontable. « Ça montre à quel point ces animaux qu'on dit très réduits ont des capacités ». Et surtout : « Ça ne remplacera jamais l'affectivité d'un vrai chien ou d'un chat ».
Une passion qui ne s'éteint pasSi Éric Baratay devait écrire une nouvelle biographie animale, il choisirait le chien de Napoléon III. Et s'il devait se réincarner ? « En chien. Un golden retriever », répond-il sans hésiter.