Une fois par mois, je partage un audio sur quelque chose que j’observe, dans ma tête, dans celle des gens que j’accompagne ou dans la condition humaine en général.
Une exploration honnête de ce qui se passe vraiment à l’intérieur.
Les patterns invisibles qui expliquent pourquoi on fait ce qu’on fait, pourquoi on reste là où on est. Et pourquoi on hésite quand on devrait avancer.
Si tu es du genre à vouloir comprendre plutôt qu’à appliquer des recettes, tu es au bon endroit.
Il y a un vélo dans mon cabanon.
Un beau vélo. Neuf. Adapté à moi et prêt à rouler.
Il attend là depuis deux ans... à trois mètres de ma porte. Sans bouger. La poussière s’accumule sur la selle et une araignée a eu le temps de tisser une épaisse toile entre le cadre du vélo et le mur du cabanon.
Et pendant ces deux ans-là, moi, je me trouvais bon de sortir de ma zone de confort.
Il faut que je te parle de qui je pensais être.
Je cours quatre fois par semaine. Dehors, toujours. Pluie, neige, glace, canicule, verglas, moins vingt-cinq degrés avec le facteur vent. J’ai des souliers pour chaque saison et un tiroir rempli de gel d’énergie.
Sur papier, j’ai l’air de quelqu’un qui repousse constamment ses limites.
Et c’est exactement ça que je me disais.
« Sortir de ma zone de confort? Ça va, merci. C’est un peu ma spécialité. »
Je me trouvais tellement bon que quand j’entendais quelqu’un dire « il faut sortir de sa zone de confort », je levais les yeux au ciel. Cette phrase-là, elle a la profondeur d’un biscuit chinois.
Petit détail intéressant : cette phrase-là, je l’ai dite. Des dizaines de fois. À des clients. Avec l’air sérieux de celui qui vient de partager quelque chose d’important.
Alors si tu m’as déjà entendu la dire, je m’en excuse. Rétroactivement.
Voici ce que je faisais, et que j’appelais « sortir de ma zone de confort ».
J’augmentais la distance. Je montais le dénivelé. J’accélérais le rythme. Je me donnais des défis graduellement plus difficiles.
Et à chaque fois que j’ajoutais un kilomètre, une petite voix disait : tu vois, tu ne restes pas assis sur tes acquis, tu sors de ta zone de confort.
Sauf que ce n’est pas ça, sortir de sa zone de confort.
Ça, c’est muscler encore plus un muscle qui fonctionne déjà. Même sport. Même corps. Même moi. Plus d’effort à l’intérieur de ce que je considère une habitude.
L’effort n’est pas le changement.
On confond les deux tout le temps. Parce que l’effort, ça se mesure, ça se raconte, et ça donne l’impression d’avancer. Mais on peut travailler très fort, tous les jours, pendant des années, à l’intérieur du même périmètre et ne pas bouger d’un pouce.
Et j’avais la preuve dans mon cabanon.
Pourquoi le vélo, alors?
Mon raisonnement était limpide : courir, c’est confortable. Le vélo… pas tant.
Et quand je regardais ce vélo-là, ce n’est pas le vélo que je voyais. Je voyais mes souvenirs. Le postérieur en compote au début de la saison. L’inconfort pendant les sorties. Et surtout, cette impression de ne jamais réussir à aller bien loin.
Sauf que, et c’est la seule affaire de cet épisode sur laquelle je veux qu’on s’arrête deux secondes, ces souvenirs-là avaient quinze ans.
Ils venaient d’un autre corps. D’un autre vélo. D’un gars qui ne courait pas cinquante kilomètres par semaine.
Parce qu’en fait, on ne refuse presque jamais une chose.
On refuse le souvenir qu’on en a.
Et ce souvenir a un âge que personne ne vérifie jamais. Il n’y a pas de date d’expiration sur nos impressions. Elles restent là, en mémoire, avec l’autorité d’un fait alors que ce sont des vieilles photos.
Mon cerveau ne me sabotait pas. Il faisait une prédiction. Avec des données périmées.
Mais si je suis honnête, ce n’est pas la vraie affaire.
Les souvenirs, c’était l’excuse. La vraie affaire, elle est moins flatteuse.
Ma discipline de course était un abri.
Elle avait l’air d’une vertu. Quatre fois par semaine, dehors, par tous les temps. Personne ne pouvait me reprocher quoi que ce soit. Surtout pas moi. Et c’est exactement pour ça qu’elle fonctionnait si bien.
Tant que je courais, j’avais une preuve. Une preuve que je n’étais pas quelqu’un qui s’installe confortablement. Une preuve que je bougeais constamment. Et cette preuve-là me dispensait de regarder ailleurs.
Mon ego avait trouvé l’arrangement parfait. Il me laissait me sentir courageux au prix d’un effort que je savais déjà faire.
C’est ça qui m’a le plus dérangé, en le voyant. Pas le vélo. Le fait que mon identité (« moi, je sors de ma zone de confort ») était en train de m’empêcher d’en sortir.
Là, tu t’attends probablement à ce que je te raconte comment j’ai trouvé le courage de sortir le vélo.
Ce n’est pas ce qui s’est passé.
J’ai été obligé d’arrêter de courir. Une blessure. Et la recommandation de la physio a été : fais du vélo.
Argh.
Je n’ai pas trouvé le courage. J’ai été forcé. Et j’ai chialé.
Mais le muscle s’est développé pareil.
Il ne m’a pas demandé si j’avais envie. Il ne m’a pas demandé si j’étais motivé, inspiré, aligné avec mes valeurs profondes. Il a juste eu besoin que je le sollicite assez souvent.
Ce qui veut dire que la motivation n’était pas l’ingrédient. La répétition l’était.
Alors si tu attends d’avoir envie pour commencer quelque chose, tu peux arrêter d’attendre. L’envie n’est pas le point de départ. C’est souvent le résultat.
Hier, j’ai fait une belle sortie. Soixante kilomètres en vélo.
Il y a trois mois, je n’avais même pas envie de regonfler mes pneus.
Et depuis, il y a une question que je ne me posais jamais avant et qui revient régulièrement : qu’est-ce qui serait inconfortable aujourd’hui?
Pas « comment sortir de ma zone de confort ». Ça, c’est trop gros, trop vague, et on ne le fait jamais. Juste : qu’est-ce qui, aujourd’hui, serait un peu inconfortable?
Assez pour que mon cerveau s’inquiète un peu. Pas assez pour qu’il déclenche l’alarme au complet et que je retourne me cacher.
Ça peut être ridiculement petit. Quelle est la chanson la plus récente que tu as écoutée? Si la réponse date de 2009, il y a un terrain d’entraînement là, et il ne coûte rien.
J’aimerais terminer en te disant que j’ai tout réglé.
Ce serait une belle fin. Le gars comprend son mécanisme, sort son vélo, roule soixante kilomètres et devient un homme neuf.
Sauf que non.
Je vais encore aux mêmes restaurants. Je commande à peu près la même chose. Il y a des invitations que je décline avec des raisons excellentes, et je ne suis toujours pas certain que ce soient les vraies. Et il y a probablement trois ou quatre autres vélos, quelque part dans ma vie, que je n’ai même pas encore remarqués parce que c’est un peu le principe.
La seule chose qui a changé, c’est que je ne me trouve plus aussi bon.
Ça a l’air d’une perte, mais c’est un gain.
Alors cette semaine, je vais aller manger dans un restaurant que je n’ai jamais essayé, choisi sur la simple recommandation de quelqu’un d’autre. Sans consulter les avis. Sans regarder le menu avant.
Je sais. Vu de l’extérieur, c’est vraiment pas grand-chose.
Mais tu devrais voir la résistance que ça me donne.
À bientôt.
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