Le roman d'Alban Lefranc dont le titre souligne que notre nature se révèle à travers les relations que nous choisissons, explore la figure de Julien Mana, écrivain assassiné en 2022, à travers les témoignages de sept personnes qui l'ont côtoyé. Chaque voix révèle une facette différente du personnage : les ambitions littéraires, les relations tumultueuses, le charisme autant que les failles de cet être contrasté, autodidacte brillant, instable, en proie à des pulsions incontrôlées. Son premier livre, La Vision dans l'île, une histoire d'obsession et d'errance, semble refléter sa propre quête existentielle. Le roman se construit comme un puzzle, où chaque témoignage éclaire différemment l'identité insaisissable de cet auteur fictif, entre talent brut, contradictions et autodestruction.
Dis-moi qui tu hantes, Alban Lefranc, Verticales, 2025.
Extrait du texte à écouter sur Spotify
Je portais ma robe fuseau noire asymétrique à lanières, mes escarpins vernis. J'avais mis du rouge à mes lèvres, je savais l'art. Je n'avais pas de soutien-gorge et une culotte de dentelle noire. Les bas, c'était une autre affaire et j'avais dû sourire devant lui, me moquer de ma maladresse et aller les enlever dans la salle de bains lilliputienne (où il avait voulu forcer ma retraite) car ils étaient trop bon marché et glissaient sur mes chevilles (mais je ne lui avais pas ouvert).
Comment savoir ce qu'il pensait, je ne savais pas ce qu'il pensait (il ne me disait rien). Il m'avait appelée sa huppe intrépide. Son énergie me traversait, inédite dans mon corps. Une énergie qui était plutôt un appétit, une urgence de sortir de sa peau. Il semblait croire à un mystère enfoui dans la peau, dans le ventre de l'autre. Il fouillait, il mordait. Il avait froid. Il parlait beaucoup, avec le même emportement. Il était grand, les mains calleuses, des yeux clairs, maigre, les oreilles décollées, intense et laid.
Il fallait bien que je lui explique ce que La Vision dans l'île m'inspirait, je ne pouvais pas le laisser ainsi dans une forme d'ignorance de ma réaction profonde et intime. Son roman, donc.
C'était une intrigue très simple, relativement intemporelle, qui avait pu se passer dans les années trente du XXe siècle ou à la fin du XIXe. J'avais pensé à plusieurs romans quand je l'avais lu, du côté britannique plutôt, car je devinais qu'il pillait ses idées chez les autres. Je ne me souviens plus lesquels aujourd'hui.
Un homme arrive sur une île. On ne sait pas grand-chose de lui, ni ce qu'il fait là. Il croise une femme plusieurs fois dans les rues. Il est frappé par une ressemblance qu'il ne parvient pas à s'expliquer — grossier motif platonicien à mon sens, et trop appuyé. Plusieurs jours de suite, à des heures différentes, elle lui apparaît. Quelque chose se met en branle inexplicablement. Je sentais un plaisir presque physique à employer certains mots, pour leur éclat et pour leur force. Ce qui montrait aussi que Julien essayait ses armes pour la première fois, c'est qu'il essayait de décrire, de définir même, des faits aussi éternels et inexprimables que la nuit, l'attirance des corps, la lumière de la lune sur la grève.
Cet homme qui semble si froid, si dur, si indifférent à tout, mort pour ainsi dire, commence à s'étonner. Voilà, c'était à D. H. Lawrence que je pensais. Ou à Virginia Woolf, je ne sais plus. Il attend maintenant chaque jour de revoir la femme, toujours seule, qu'il croise sur la plage, dans une rue du centre, à l'entrée d'un café. Quoique, peut-être aussi Henry James. Il commence à la chercher dans la ville. Il se promet de la suivre la prochaine fois. Elle disparaît. C'est vraiment trop absurde, il s'entête. Il interroge les vieux assis sur les bancs toute la journée, les femmes sur le seuil de leur maison, un fichu sur la tête pour se protéger du soleil. Il parle à peine la langue de l'île. On ne le comprend pas. Il la dessine avec une grande précision et un vrai sens des détails. Mais personne ne l'a vue. Personne ne la connaît. Il s'obstine. Il écrit les phrases qu'il veut dire dans leur langue et il les montre aux habitants. Les phrases disent : « J'ai croisé une femme assez grande, les cheveux coupés à la garçonne, toujours seule. » Il décrit ses yeux, très grands dans le visage, presque disproportionnés. « Elle était sur la plage de galets, elle était assise à la terrasse du café mardi matin, elle sortait d'un tabac en fin d'après-midi. » Mais personne ne sait de qui il parle. Il comprend qu'on lui joue un mauvais tour. Les gens ont décidé de lui faire une blague absurde. Ils veulent se moquer de cet arrogant qui ne leur avait jamais adressé la parole auparavant, qui les regardait de haut. L'homme ne pense pas que la femme soit de mèche. Il décide de partir.
Il reprend son ancien train de vie dans son pays d'origine mais tout lui fait défaut. Ses amis se détournent de lui, le sort s'acharne contre lui. Tout l'accuse d'avoir failli. Il ne vit plus que pour revoir cette femme et il décide de revenir sur l'île. Il interroge à nouveau les habitants qui sont devenus plus hostiles encore. Ils ne le servent plus dans les cafés ni les restaurants. Il doit se rabattre sur des épiceries à la périphérie de la ville pour se nourrir. Il choisit de rester sur place. Il se poste sur une route avec les autres journaliers qui attendent l'embauche. Il travaille comme terrassier. Il se fond dans la population. Les années passent. On s'est habitués à lui et on le salue comme n'importe qui. Il apprend la langue de l'île. Il épouse une veuve et ils emménagent dans une petite maison de pêcheur. Un jour, il le sait d'un savoir absolu, la femme va réapparaître. Il prévient sa femme à qui il n'a jamais caché qu'il n'était revenu dans l'île que pour revoir l'apparition. Le livre se termine sur une description minutieuse des gestes qu'accomplit l'homme ce jour-là, rempli de cette attente.
C'était un petit volume qui tenait presque au creux de la main, comme un oisillon tremblant. Il avait laissé quelques exemplaires édités à compte d'auteur dans des libraires du Nord-Est parisien. Sans être neuf, l'argument avait une vraie force et sa brièveté limitait (quoique pas tout à fait) le risque du kitsch. Je l'ai jeté au feu plus tard, naturellement, quand il m'a quitté. Je le regrette. Je l'aurais bien relu à présent que tout est fini. Pour vérifier que j'avais raison. Sans compter que cet opus est encore ce qu'il a fait de mieux.
Je lui apportais le café sur le canapé-lit. Il se réveillait. Dans la pièce unique (les toilettes grossièrement cloisonnées dans un coin, aussi frêles et incongrues qu'une cabine de plage), le soleil entrait largement par les deux fenêtres ouvertes. Je parlais, les yeux baissés, caressant sa cuisse. Je lui dis qu'il fallait qu'il masque l'argument, le mêle à d'autres choses plus inattendues. Il écoutait sans mot dire, il buvait son café avec des petits mouvements ridicules du menton. La lumière donnait en plein sur sa joue où je découvrais des rougeurs. Je crois que je ne l'ai jamais autant aimé qu'à ce moment-là. Il me dit que l'art exprimait une tension entre un objet et l'artiste tendu par cet objet, qu'il y avait des poussées, des correspondances, des pertes mais que nul ne pouvait juger du degré d'adéquation entre le résultat et l'objet de départ puisque personne n'était dans la peau du tendu.
J'avais toléré qu'il fume la veille et il fallait aérer mon studio. Je souriais doucement, des nappes d'air frais circulaient. J'insistais. Ce type d'ouvrage exigeait une maturité qu'il n'avait pas encore. Je l'encourageais vivement à privilégier une ambition plus à sa portée, plus à la mesure de son talent, qui était indéniable. Pas exceptionnel encore, mais réel.
Si je devais compléter la scène de mon souvenir, j'ajouterais : un petit fauteuil couvert d'un plaid, une table de jardin, deux centaines de livres dans trois petites étagères Billy. Sur une table basse, les deux derniers numéros d'une revue où j'avais vu qu'il collaborait. Et trois bouteilles de blanc que nous avions vidées la veille, surtout lui. Et la douce lumière dorée de septembre, je l'ai dit.
Je lui assurai que j'étais une personne difficile, que j'étais sévère et précise dans l'expression de mes jugements. Je lui assurai que je ne concevais pas de relations qui ne soient d'une franchise sans tache. Que s'il voulait rompre là, s'il ne consentait pas à une relation de pure franchise, je serais navrée mais qu'il pouvait partir. Que c'était douloureux mais préférable.
J'étais absorbée dans les choses grossières de ce vieux matin splendide avec Julien Mana il y a vingt ans au moins. Mes fesses irréprochables. J'étais à deux doigts d'écrire des choses poignantes sur le temps qui passe. « Vous voulez rester par terre ? Très bien. Comme vous voulez ! » L'infirmière n'a pas voulu lire les feuillets que j'avais préparés à propos de la donation. Je n'ai pas eu le temps de lui en parler. J'avais recopié à la main des articles du Code, des arrêtés, un peu au hasard, des attendus de décision du Parlement européen, persuadée que je l'impressionnerais. J'avais rangé les feuillets dans la pochette en mousse sous l'ordinateur. Les articles disaient que je devais recevoir des doses triples compte tenu de mon état. Que c'était obligatoire. Que je m'engageais par ailleurs, pour la remercier de son engagement, à lui verser cinq mille francs suisses. Je n'avais pas osé mettre plus. Mais je ne retrouvais pas la pochette. Les visites sont minutées, c'est rappelé dans tous les en-têtes des messages.
J'ai hasardé une phrase tout haut, la première depuis longtemps. L'infirmière n'a pas réagi. Il est possible que la phrase ne soit pas bien sortie de ma bouche ou qu'on m'ait enlevé mes cordes vocales (mais je m'en souviendrais je pense). Il se passe tellement de choses tout le temps partout.
N'importe, je tenterai autre chose demain. Il me faut plus de morphine pour finir.
À compter de ce vieux matin splendide avec Julien, où je lui avais dit son fait, je crus que je me l'attachais par la qualité de mon jugement. Que sous ses allures de grande assurance, il avait besoin d'être guidé. Qu'il sentait que j'étais ce guide capable de le mener au-dessus de lui-même.
Il m'avoua ou je découvris qu'il était entouré d'une cour de petites dindes que j'appelais les Juliette. Elles avaient entre vingt-sept et soixante et un ans, elles étaient une demi-douzaine certains soirs, à l'affût de sa lubricité réglée comme un métronome. Il était entraîné vers des objets successifs avec la plus grande force. Je n'avais jamais vu avant lui quelqu'un réagir avec cet appétit immédiat, incoercible, jamais avant lui quelqu'un suivre la première paire de fesses venues sans réfléchir. Un vrai petit bouc noir.
J'essayais de le réformer, je lui voulais énormément de bien. Je voulais qu'il progresse, qu'il ne stagne pas, avec son réel (mais pas non plus époustouflant) talent. Je lui conseillais la lecture de Kierkegaard, d'au moins Ou bien... ou bien..., pour le libérer un peu de son donjuanisme ridicule. Car il se répandait littéralement. Il déversait un torrent d'idées, fulgurances et bouillie ensemble, en tout cas beaucoup d'énergie, et surtout de la bouillie, auprès de gamines parfois presque vingtenaires. Il leur parlait en pleurant de Dostoïevski. Il était incapable d'opérer le moindre choix. Que l'une quelconque représentante du sexe faible l'aborde pour lui dire sa passion pour son petit opus obscur, elle en faisait ce qu'elle voulait. D'emblée, elle le sentait, même la plus idiote ou la plus distraite. C'était fâcheux, ça se savait, il se jetait dans des situations ridicules. Il ne se grandissait pas.
Est-ce que j'ai vraiment cru que je le changerais ?
Pour expliquer son goût insatiable, permanent dans toutes les circonstances de sa vie, pour l'imagerie pornographique, je supposais un atavisme, un reste de crotte à la semelle de ses souliers. Mais je compris qu'il était parvenu à dissocier complètement le sentiment de l'excitation. Il ne bandait vraiment que pour une fille qu'il méprisait. C'était aussi bête que ça : terrifiant certes, mais encore plus bête que terrifiant. Évidemment, une fois bien convaincue de cet état de fait, les choses ont commencé à prendre une tournure brutale. Mais avant cela, je m'efforçais de l'amender, de le réformer. Je l'appelais Chimère, à cause de sa manière très spécifique d'allier des qualités toutes contraires. Chimère touchante, effroyable.
Dis-moi qui tu hantes, Alban Lefranc, Verticales, 2025.
Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les différents points d'accès ci-dessous :
RSS | Apple Podcast | Youtube | Deezer | Spotify