Démystifier la franc-maçonnerie. C'est l'objectif de Pierre Bertinotti, élu Grand maître du Grand Orient de France (GODF) en août 2025. "Nous n'avons rien a caché", a-t-il déclaré à Imaz Press, ce lundi 13 juillet 2026, lors d'un échange visant à éclaircir les interrogations qui intriguent sur la franc-maçonnerie. À La Réunion, il existe 22 loges sur un total de 60 dans les Outre-mer. Cela représente près de 800 frères et sœurs dans le département (Photo : Richard Bouhet/www.imazpress.com)
"Secte", "ils se protègent entre eux", des personnes qui se sentent supérieures"… À La Réunion, les qualificatifs pour décrire la franc-maçonnerie ne manquent pas.
"L'image de la franc-maçonnerie est globalement négative et suspecte et il faut absolument démystifier tout cela car nous n'avons rien à cacher", dit Pierre Bertinotti, Grand maître du Grand Orient de France, première obédience maçonnique en France.
Il poursuit : "beaucoup de choses sont déjà connues, d'autre le sont, mais mal".
- Un dérive "affairiste" dans certaines loges de francs-maçons -
Les loges "affairistes" concentrent à elles seules beaucoup de théorie du complot, d'arrangement entre initiés. Sur ce sujet, le Grand maître du Grand Orient de France ne s’est pas plus étalé sur la question, reconnaissant tout de même que dans certaines loges, notamment anglo-saxones, cela existe.
On se rappelle d'ailleurs de l'affaire de la "Propaganda Due" (P2), où, dans les années 1970 en Italie, Licio Gelli, a pris la tête d’une loge maçonnique regroupant les personnes les plus influentes du pays. Dans cette période, la loge P2 a joué un rôle actif dans la "stratégie de la tension" qui visait à encourager la violence politique, d’extrême-droite et d’extrême gauche.
Cette loge P2 dépendait du Grand Orient d’Italie, la plus ancienne obédience maçonnique du pays.
En 1976, le Grand Orient suspend cette loge P2 qui enfreint les règles de la franc-maçonnerie.
Tenues secrètes par les obédiences mais totalement autonomes, ces associations de frères ou de soeurs demeurent contraires à l'idéal maçonnique.
- La franc-maçonnerie, un cercle privé bien codifié -
Bien que le Grand maître du Grand Orient de France affirme que la franc-maçonnerie n’a rien à cacher, les rites d’initiation, bien codifiés, et le fait que la majorité des membres préfèrent cacher leur appartenance contribuent à sa mystification.
La règle est : "Je peux dire que je suis franc-maçon, mais je ne peux pas dire que quelqu’un d’autre l’est". Pourtant, parmi les Réunionnais les plus connus de la franc-maçonnerie, figure Raymond Vergès, qui fut à la tête de la Franc-maçonnerie à La Réunion.
"La parole circule librement mais en effet, il ne faut pas divulguer ce qui se dit en loge, c'est un des premiers aspects du Grand Orient de France", dit-il.
Écoutez.
Contre à la haine en ligne et face aux idées reçues, Pierre Bertinotti veut "une communication positive et une attitude offensive".
- La franc-maçonnerie, un lieu "où chacun s'écoute" -
Pierre Bertinotti met l’accent sur les valeurs fondatrices de la franc-maçonnerie, à savoir "l’humanisme, qui consiste à mettre l’humain au centre de toutes nos préoccupations et de nos décisions publiques", et "l’universalisme, qui suppose l’égalité de tous les êtres humains entre eux". Le racisme ou toute forme de discrimination sont proscrits.
Pierre Bertinotti souligne "dans les loges, nous traitons des sujets qui interpellent les concitoyens aujourd'hui et demain", dit-il. Il ajoute, "nous ne partageons pas les mêmes opinions, on ne cherche pas à convaincre mais à enrichir la réflexion des autres".
Le Grand maître du Grand Orient de France assure : "nous n'avons pas un pouvoir infini, nous avons seulement un pouvoir d'influence au sens où l'on apporte nos contributions au débat public, mais nous n'imposons rien".
L'écoute et le respect de l'autre sont "des points importants pour nous, surtout dans la société d'aujourd'hui où tout le monde" se coupe la parole", indique le Grand maître.
Écoutez.
- 80% du temps passé en loge du Grand Orient dédié à la transformation sociétale -
Le GODF défend l’idéal républicain, en particulier les valeurs de la démocratie, la laïcité, la solidarité, la dignité humaine.
"80% du temps (en loge - ndlr) est consacré à des exposés. Un frère ou une sœur - comme on appelle les initiés ou francs-maçons membres des loges -, choisit un thème de réflexion et travaille sur le sujet", indique Pierre Bertinotti.
Par la suite, il "s'exprime pendant une vingtaine de minutes en demandant en amont s'il peut prendre la parole". La loge débat ensuite du sujet.
Le Grand Orient travaille notamment sur la refondation du pacte social, l'Intelligence artificielle ou encore la loi sur la fin de vie. "Nous avons été interpellés pour être auditionnés par une commission", explique le Grand maître.
Citant des exemples de leurs contributions, Pierre Bertintti note : "les francs-maçons ont par exemple produit un livre blanc sur la thématique de la laïcité à l'école. Ce dernier a été remis au ministre de l'Éducation nationale. C'est notre contribution à la manière dont on voit l'école aujourd'hui, dans notre conception humaniste et universaliste", précise le Grand maître.
Pourquoi la voix du Grand Orient serait-elle plus écoutée par nos gouvernants que celle de la population qui n'a de cesse de se mobiliser, de manifester sa colère face à un pouvoir en place "sourd" à leurs demandes, avons-nous demandé à Pierre Bertinotti.
Selon lui, "le peuple ne sent pas entendu car ses représentants ne l'entendent pas. Les élus, les instances politiques, l'Assemblée nationale, le Sénat, dont dépend le gouvernement, doivent faire passer le message du peuple" estime le Grand maître.
"Nous, nous participons plus à la démocratie participative au sens citoyen. Les francs-maçons apportent leur contribution au débat public", dit-il.
Il poursuit : "nous apportons notre analyse, nos propositions sur lesquelles on aimerait que l’action publique soit engagée".
Écoutez.
- "Prendre en compte le passé colonial de La Réunion -
Concernant spécifiquement La Réunion, Pierre Bertinotti note que "la question de l'égalité" est cruciale.
Pour lui, "il faut lutter contre l'inégalité par l'accès au savoir" et "prendre en compte le passé colonial et les blessures de ce temps qui sont toujours présentes dans les Outre-mer".
Il commente : "nier cette blessure c'est la raviver car on ne reconnait pas l'autre comme il est".
- Chacun peut demander à entrer au Grand Orient de France -
S'il existe des parrainages pour accéder au Grand Orient de France, chacun peut faire la demande pour y entrer, libre à lui de toquer à la porte du temple. "La personne envoie un CV et une lettre de motivation, on lit, on voit vers qui on peut l'orienter, vers quelle loge. Par la suite, on désigne trois enquêteurs qui vont rencontrer le candidat", explique le Grand maître.
Plusieurs enquêtes sont menées : "une sur l'état civil, la deuxième sur les opinions politiques, syndicales, l'engagement et enfin les opinions philosophiques".
Le candidat entre ensuite dans la loge les yeux bandés pour des raisons de discrétion, avant d'être reconduit sur le parvis. C'est là que les initiés procèdent au vote par boules blanches et noires. Si la majorité de blanche l'emporte, le candidat est rappelé et reçu en tant qu'initié.
Comment sont-ils choisis ? Tout est "une question d'appréciation", dit Pierre Bertinotti. Tout d'abord, "il faut être libre et de bonnes mœurs. Libre ça veut dire dans le sens où vous allez pouvoir vous questionner et vous remettre en cause et nous nous allons voir si vous êtes une pierre brute apte à être polie".
Écoutez.
En France, 55.000 personnes sont franc-maçons, près de 1.600 ont moins de 35 ans. Une soixantaine de loges initient les femmes. Un monde encore bien secret, encore bien inégalitaire avec les femmes, "il y a du machisme et du sexisme dans les loges", ne nie pas Pierre Bertinotti.
Si le cercle du Grand Orient de France reste un cercle fermé, son seul objectif est d'"agir pour l'intérêt commun".
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