(Actualisé) Le ministre de l’Éducation nationale a annoncé récemment que les lycéens ayant suivi une spécialité dans une langue régionale pourraient passer l’épreuve correspondante dans cette langue lors du baccalauréat 2028. Pour La Réunion, il est question d’une seule et unique épreuve du baccalauréat 2028 qui se déroulerait en créole. Sans surprise, cette annonce a relancé le débat sur la place du créole dans notre société et particulièrement à l’école. Dans les commentaires sous les publications relatant l'information, les avis sont tranchés. Pour certains, le créole est une langue à part entière et à ce titre, a tout à fait sa place au bac. Pour d'autres, souvent très agressifs, le créole ne serait pas une langue, un dialecte tout au plus, presque un charabia. Il ne mériterait donc pas de franchir les portes d’une salle de classe (Photo d'illustration : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
Le créole réunionnais a-t-il sa place dans les écoles de La Réunion ? Si le rectorat semble dire tout doucement oui, les Réunionnais restent mitigés. Visiblement, en 2026, nous en sommes encore là : dénigrer notre langue maternelle, pilier fondamental de la construction des enfants créolophones, au profit du français. Alors que les deux pourraient tout simplement coexister.
Il y a une époque, pas si lointaine, nos parents avaient tellement peur que le racisme de certains nous ralentisse, il fallait absolument se fondre dans la masse et par-dessus tout : bien parler français. Pour réussir, disait-on.
Augusta, qui a aujourd’hui 80 ans, se rappelle de cette interdiction violente de parler sa langue maternelle à l’école. Elle raconte : "La maîtresse mettait les enfants comme moi sous le bureau. On y restait pendant tout le temps de la classe", les autres apprenaient des choses, elle, ne saura jamais lire ni écrire.
Sur notre île, la question se pose encore régulièrement : doit-on parler créole à l’école ? Bien avant même de se demander s’il faut, s’il est utile de l’enseigner, il est encore question de cacher sa langue maternelle dans les établissements scolaires.
Le sujet divise. Un grand oui d’un côté, une opposition forte de l’autre. Il suffit de lire les commentaires sous les publications qui abordent le sujet : "le créole n’est pas une langue. C’est un dialecte."
- 4.000 langues menacées d'extinction dans le monde -
Ce qui est reproché au créole : on ne parle cette langue qu’à La Réunion. En Australie, certaines langues aborigènes ne sont parlées que par 1.300 personnes. À la mort des anciens, la langue disparait. Cet immense territoire compte plus de 200 langues parlées par les communautés Aborigènes, qui étaient présentes bien avant l’arrivée de l’anglais. Évidemment. Faut-il empêcher les enfants aborigènes de parler leur langue maternelle ?
Faut-il leur dire qu’il faut cesser de "baragouiner "dans leur dialecte leur "charabia", car l'anglais est la langue qui doit primer ?
À La Réunion, c’est un argument qui revient également : il vaudrait mieux enseigner l’anglais aux enfants, afin, dit-on, de leur permettre d’apprendre une "vraie" langue.
Les deux sont possibles. Les enfants bilingues créole-français ont des facilités pour apprendre une troisième langue, la plasticité du cerveau des enfants permet cela. Le créole doit nous servir de passerelle pour accéder à toutes les autres langues, le français, mais aussi l’anglais, l’espagnol, le portugais.
C’est donc un tremplin, pas un frein.
Selon le Centre national de la recherche scientifique, CNRS, 58 % des langues du monde, soit environ 4.000 langues, sont menacées d'extinction : "Lorsque l'on décompose ce chiffre, on se rend compte qu'environ 10 % des langues comptent moins de dix locuteurs. Et si une langue cesse d'être utilisée tous les trois mois, cela signifie que dans les 100 prochaines années, si nous ne faisons rien, 400 langues supplémentaires deviendront inactives".
Est-ce cela que nous souhaitons pour le créole réunionnais ?
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- La diglossie : une hiérarchie des langues qui pénalise le créole réunionnais -
La diglossie, c’est lorsque deux langues cohabitent sur un territoire mais n’ont pas le même statut. L’une est vue comme noble, propre, langue du savoir et de l’enseignement et des échanges dans les administrations. L'autre est jugée inférieure.
Prenez l'occitan. La langue n'est plus considérée comme une langue, ni même comme un dialecte, l'occitan est devenu aux yeux de certains, au fil des décennies, un "patois." En à peine deux générations, l'occitan a disparu de plusieurs villes et villages du sud-ouest de la France.
Alors, si cette réforme du baccalauréat 2028 apporte au moins une prise de conscience sur l'importance de la sauvegarde et de l'usage de nos langues maternelles, nous faisons un premier pas vers sa transmission.
Parmi les commentaires sous l'article d'Imaz Press paru ce ce mercredi 27 mai 2026, un internaute nous informe qu'on ne parle pas le même créole au nord, au sud de La Réunion. Très bien, c'est la même chose pour le français.
Faites le tour de la France, entendez les accents des anciens qui roulent dans le sud, les mots anciens que nous ne comprenons pas, et des tournures de phrases inédites. En Angleterre, c'est la même chose, en Australie pareil.
Malheureusement, dans les anciennes colonies, l’oppresseur a tout réussi quand le peuple qui a été opprimé s'auto-censure et s'impose seul une langue dominante mais aussi le silence.
C'est un débat qui s’en va et revient : faut-il enseigner le créole à l’école, faut-il le parler, faut-il autoriser nos enfants à le parler ?
- Nous parlons français, anglais, japonais..., mais nous ignorons notre propre langue maternelle -
Il y a encore des élèves uniquement créolophones pour qui l'utilisation de leur première langue maternelle permet de briser la glace et d'apporter une compréhension plus fine de certains sujets et certaines consignes.
Vincent enseigne les mathématiques dans un collège du sud de l'île, il raconte : "Quand j'ai traduit la consigne en créole, plusieurs élèves m'ont dit que là ils comprenaient mieux", ils ont même réussi l'exercice demandé, s'exclame leur professeur.
Que nous le voulions ou non, la traduction, le passage d'une langue à une autre fait parfois perdre du sens. Là où la langue maternelle permet de garder la profondeur et l'émotion de ce qui est demandé, de ce qui est exprimé.
Nous l'avons fait, nous parlons français, anglais, japonais et d'autres langues du monde, mais nous ignorons notre propre langue maternelle, nous manquons de vocabulaire, de mots, d'expressions idiomatiques. Nous perdons notre langue, pire nous la tuons nous-mêmes en interdisant à nos enfants de l'utiliser.
Regardez bien autour de vous. Vos oncles, pères, vos grands-pères, le gramoune qui parle de ses tisanes dans son champ, vos mamans, vos grands-mères, ces femmes réunionnaises puissantes qui portent nos sociétés, à leur départ de ce monde, elles prendront avec elles tout un pan de notre culture créole.
Promié dovan, nora nout langkozé, in takon lo mo i sa krévé. Nout kréol, si nou fann pa li an poundiak, an bouké, si nou mark pa li kom la rivé : pa zordi, pa domin, li osi li va alé.
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