Alors qu'il est lui-même porteur d'une histoire familiale marquée par l'exil - celle des juifs d'Europe et de la Shoah - qui l'a conduit à s'intéresser à la question des apatrides, le comédien, auteur et metteur en scène Gabriel Gozlan-Hagendorf raconte dans sa pièce Ressac la quête des migrants qui tentent de traverser la Manche depuis Calais, en France, pour rejoindre la Grande-Bretagne. Le spectacle est présenté dans le cadre de L’Envolée, un dispositif mis en place par le théâtre Nanterre-Amandiers pour soutenir la jeune création.
RFI : Ressac, c'est l'histoire de Camille, un jeune bénévole qui tente de venir en aide à des personnes qui attendent de franchir la manche confrontées à la dureté de leurs conditions. Pourquoi avoir choisi ce titre Ressac ?
Gabriel Gozlan-Hagendorf : J'ai longuement réfléchi au titre. J'ai ajouté des couches au-delà de l'histoire de cet exilée. Il y a aussi mon point de vue de jeune bénévole parisien avec mon histoire et ma judéité. Je voulais montrer comment mon histoire, mon héritage m'offraient une clé de lecture. Quand je me suis interrogé sur pourquoi j'ai voulu partir à Calais, pourquoi je suis autant fasciné par les apatrides, j'ai eu comme un éclair, avec cette part d'héritage. C'est aussi parce que j'ai ce traumatisme transgénérationnel que j'ai cette appétence, que je suis parti à Calais. Donc c'est aussi comment on lit le présent à travers le prisme de notre passé. Ma manière de lire le présent avec mon héritage. C'est pour ça que j'ai trouvé dans le mot « ressac » un intérêt : à la fois il y a tout cet univers marin et en même temps la violence de la première vague et de son retour sur elle-même tout aussi violent. La violence qui est infligée aux personnes exilées aujourd'hui, le retour de cette violence-là sera dans les générations futures au travers des traumatismes. La violence n'est jamais finie, elle laisse des traces sur des générations, sur des êtres.
Pour écrire cette histoire, vous êtes allé à Calais en 2022 pour accompagner des bénévoles de l'association Utopia 56. Ça a duré trois semaines. Est-ce que vous aviez déjà une idée de ce que vous vouliez raconter avant ou est-ce que c'est venu à l'issue de ces trois semaines?
J'ai aussi voulu aller à Calais parce que j'en savais très peu, j'avais l'expression jungle de Calais en tête, comme beaucoup de gens. Et quand je suis arrivé là-bas, ça a été très étrange parce que il y a tout cet imaginaire qu'on en a, et puis on arrive dans la ville, et ne voit pas grand-chose au premier abord.
En rentrant, on se confronte à une situation qu'on n’imagine pas être à une heure et demie de chez nous, avec un nombre assez ahurissant de personnes à Calais. Aussi, le but de ce voyage était de faire des croquis de voyage. On devait partir trois semaines sans téléphone dans le lieu de notre choix en France, j'ai choisi Calais. J'ai été confronté à deux violences : celle concrète, réelle, et en même temps une violence qui était de dire, comme beaucoup de bénévoles : « mais à quoi rime ma vie ? Comment à côté je peux faire du théâtre ? »
Vous êtes-vous fait aider pour l'écriture et la mise en scène ?
Quand je suis rentré, on a tiré des croquis une première version de ce texte qui durait quinze minutes. Puis quand je l'ai repris en carte blanche, j'ai compris que je ne pouvais pas à la fois être au plateau, écrire et diriger. Donc j'ai pensé à un ami, Pierre-Thomas Jourdan, que je connais depuis dix ans.
Entre le moment où vous êtes allé à Calais et le moment où la pièce est présentée au théâtre des Amandiers, il y a eu plus de trois ans. Que s'est-il passé pendant ces trois ans ?
Il y a eu beaucoup de réécriture et je continuais à écrire de loin, loin du concret. Finalement, j'ai pris le parti aussi de ne pas y retourner simplement pour écrire, parce que je voulais aussi écrire avec ce qui m'en restait et avec cette distance-là.
Il y a trois personnages, vous avez évoqué Camille qui est un peu votre double sans l’être complètement, et puis il y a le personnage d'Amna, cette jeune femme exilée qui rêve de traverser la manche.
Il y a énormément d'histoires. J'ai pris un peu de l'un, un peu de l'autre. Après, il y a quand même beaucoup de récits qui se rejoignaient sur certains points, notamment tous les passages par la Libye étaient traumatiques. Je me suis inspiré à la fois de récits mais aussi de choses que je constatais sur l'envie d'aller en Angleterre parfois même sans savoir pourquoi, parce que c'était vraiment un rêve avec lequel ils étaient partis. Amna n’a pas d'origine claire parce que l'idée, c'était d'en faire un personnage symbolique qui puisse regrouper des récits variés.
Même question pour le dernier personnage, ce policier particulièrement complexe. Vous n’en avez pas du tout fait une caricature.
Ce qui m'a donné le point de départ de ce projet, c'es quand à Calais, j'ai entendu des mots résonner dans le vocabulaire de la police : « gazer », parler de « camp » de migrants et de l'incrimination des citoyens, des bénévoles qui offrent de l'aide, de l'eau, un logement. Ce vocabulaire, avec les bottes, il y a un truc assez frappant pour moi. La police est omniprésente à Calais, elle est absolument maîtresse. C'est aussi ça que j'essaie de montrer puisque c'est le seul personnage qui a une sorte de liberté absolue au plateau, qui peut rentrer et sortir du décor. J'ai constitué son discours avec les arguments du Rassemblement National. La question était aussi de voir comment la séduction opère par ce genre de discours, d’apparence logique. On se rend compte que cette logique est séductrice, c'est une réalité : la police séduit, l'extrême droite séduit et ses arguments séduisent. Donc c'était aussi l'idée de les confronter au plateau à un discours d'espoir, à un discours humain et voir lequel gagne.
Tout se passe sur cette espace qui est la plage. C'est presque une forme de huit-clos. Il y a une volonté de nous montrer qu'on est coincé, on est face à un mur ?
Il y a une double volonté, c'est d'abord de montrer l'enfermement. Et la deuxième, c'est que le plateau de mousse insonorisée montre que c'est un lieu qu'on passe sous silence. Nous n'entendons rien de ce qui se passe là-bas.
Il y a un quatrième personnage dans cette pièce, c'est l'impuissance, à la fois celle d’Amna et celle de votre personnage Camille. Pour vous, il n’y a pas d'espoir, on ne peut vraiment pas aider ?
J'ai voulu montrer quelque chose de la réalité : la police n’est pas inquiétée, les violences sont de plus en plus fréquentes, les conditions de passage sont de moins en moins sûres, donc les dangers sont de plus en plus grands. Ce n’est pas tant que je n’ai pas d'espoir, mais plutôt je me rends compte que les structures sont si fortes que j'ai du mal à voir les possibilités d'un changement radical de cette situation par la seule force de nos volontés. C'est pour ça aussi que j'ai voulu montrer ce personnage du policier qui représente l'État. C'est aussi montrer comment, en créant de la violence, il s'abîme lui-même.