Du 26 novembre au 1er décembre, la ville de Montreuil, à l'est de Paris, accueille la 41ème édition du Salon du livre et de la presse jeunesse, axée cette année sur la thématique de "l'Art de l'autre." Parmi les milliers d'auteurs et d'autrices présents : la romancière afroféministe Laura Nsafou. Dans son travail, l'autrice d'origine martiniquaise et congolaise s'est donné une mission : représenter ceux qui ne le sont que rarement.
RFI : Bonjour Laura Nsafou. Vous êtes autrice de livres et albums pour enfants, afroféministe également. Si vous deviez résumer votre travail en quelques mots, qu'est-ce que vous diriez ?
Laura Nsafou : (rire) C'est dur ! Mais c'est un travail littéraire qui tente de proposer une vraie diversité en termes de représentation des communautés noires, et qui essaie de montrer une pluralité d'histoires aussi, en rappelant que les personnages noirs peuvent exister dans le rêve aussi, pas que dans certains stéréotypes, et faire rêver.
Puisque vous employez le mot de "stéréotype," pour vous, ce n'est pas le stéréotype en tant que tel le problème, c'est bien cela ?
Oui, en fait, c'est surtout qu'aujourd'hui, la présence des personnages noirs oscille toujours entre l'invisibilisation pure et simple ou la stéréotypisation. Or, l'existence des stéréotypes et des cases ne définit pas les existences des communautés noires. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est veiller à ce qu'il y ait une richesse d'histoires. Et aussi examiner la façon dont notre imaginaire collectif s'est figé autour de la représentation des personnages noirs. Par l'illustration par exemple, on peut représenter une diversité de carnations, de types de cheveux, ou même d'origines au sein de la diaspora. C'est un peu tous ces écueils-là que j'essaie de décortiquer.
Cela fait une dizaine d'années que vous écrivez des livres. Comment en êtes-vous venue à traiter, dès le début de votre carrière d'ailleurs, ces problématiques ?
Avant d'être autrice, je suis aussi une lectrice. Une jeune femme noire, d'origine martiniquaise par ma mère et congolaise par mon père, qui a grandi en France et qui ne s'est pas vue en littérature jeunesse. L'exemple que je donne souvent, c'est cette enseignante, quand j'avais huit ans, qui a demandé à ma classe d'aller dans la bibliothèque de l'école et de choisir un livre avec un personnage principal qui nous ressemble. Et moi, je n'en avais pas. Je suis repartie avec un exemplaire de Tom-Tom et Nana, parce qu'il y avait Rémi, le meilleur ami noir personnage secondaire. (rire) Donc, il y avait une expérience propre au fait de ne pas se voir. Et un enfant, quand il voit ça, il se dit « qu'est-ce qui ne va pas avec moi ? » Et donc, l'acte d'écrire est venu avec cette envie de voir des princesses noires, de voir des fées noires, des choses comme ça que je ne voyais pas. Comme un million de papillons noirs, mon premier album, c'était vraiment la volonté de créer un album que je n'avais pas eu.
Le fait d'écrire ces ouvrages, c'est donc aussi une sorte de soin pour vous ?
Complètement ! Effectivement, il y avait cet enjeu de parler de thèmes assez durs, que ce soit le harcèlement scolaire, les discriminations, ou dans le cas du Chemin de Jada [album paru en 2020, ndlr], la question du colorisme. Donc, ce sont des thématiques dures, mais mon envie venait toujours de les raconter avec de la poésie et avec une fin heureuse, lumineuse, joyeuse. C'est vraiment ça que je trouve aussi intéressant avec le format de l'album jeunesse, parce qu'on ne s'adresse pas seulement aux enfants, on crée un espace de discussion entre adultes et enfants. Mais le fait est qu'en France, dès lors qu'on propose une histoire avec des personnages minorisés, il y a tout de suite cette présomption de non-universalité. On parle beaucoup de littérature universelle, mais on oublie que l'universel se travaille et l'universel se crée ensemble.
Et sur cette notion d'universalisme, justement, la question ne se pose jamais quand ce sont des livres qui mettent en scène des enfants blancs.
C'est un peu l'exemple que je donne : je ne pense pas que pour le Petit Nicolas [série de nouvelles pour enfants datant des années 1950-1960 et toujours très populaire en France, ndlr], on a présumé que c'était forcément un livre communautariste. On part simplement du principe que ça parle à tout le monde.Sauf que ce principe-là, il marche pour toutes les histoires. En fait, juste, on existe.