Alors que le Qatar est dans une situation compliquée sur le plan régional, accusé par ses voisins de soutenir le terrorisme, comment le royaume tente de sortir de ce carcan et de réapparaître aux yeux du monde sous son meilleur jour? Entretien avec Jean-Christophe Gallien, professeur associé à l’université Paris I La Sorbonne et spécialiste de la diplomatie d’influence et de la communication internationale.
RFI : Cette bataille autour du transfert de Neymar semble donc tourner à l’avantage des Qatariens. Elle va bien au-delà du sport.
Jean-Christophe Gallien : Bien sûr qu’elle va au-delà du sport. On est même très au-delà de ce que certains appellent le soft power, c’est-à-dire une diplomatie par la culture, par le sport, voire parfois par l’aspect économique. On est dans quelque chose qui ressemble plus à une diplomatie de guerre parce que le Qatar lui-même est aujourd’hui dans une situation presque guerrière. Une guerre qui ne se dit pas tout à fait, mais qui par son environnement proche, par ses voisins, par un certain nombre d’accusations, l’oblige à trouver des portes de sortie, des alliances ou en tout cas régénérer des alliances auprès d’autres pays qui sont influents dans la zone. Et donc on peut imaginer que l’affaire Neymar entre dans cette diplomatie de guerre.
C’est montrer aussi que le Qatar est un pays fréquentable, contrairement à ce que disent les voisins.
Je crois effectivement que dans cet aspect de diplomatie de guerre, il y a une réalité : le Qatar fréquente à la fois des gens non fréquentables et des gens très fréquentables, puisqu’on lui permet d’investir dans les entreprises, dans des clubs sportifs, on lui permet d’agir dans différentes instances internationales. L’affaire Neymar c’est donc finalement la capacité à aller créer un électrochoc sportif, médiatique global.
On n’imaginait pas ce joueur partir de Barcelone. On n’imaginait surtout pas le joueur partir de Barcelone pour venir jouer au Paris Saint-Germain. Notamment parce qu’il y avait une concurrence de voisins, avec lesquels le Qatar se bagarre aussi sur le terrain sportif, notamment les Emirats Arabes Unis avec Manchester City. On imaginait plutôt Neymar aller à Manchester United. Finalement, on se rencontre que l’événement va avoir lieu à Paris. C’est un enjeu à la fois pour le Qatar et évidemment aussi pour la France.
Faire sauter la banque, c’est aussi un message aux voisins. C’est montrer que malgré le blocus on ne demande pas d’argent. Ce n’est pas un problème pour le Qatar ?
C’est aussi de dire : notre avenir est certain, nous avons confiance, nous sommes puissants, nous sommes forts. Contre vous et malgré vous, nous sommes capables d’investir pour nos propres besoins – puisque le Paris Saint-Germain appartient aux Qatariens – mais aussi dans une dimension internationale. Parce que de quoi parle-t-on dans cette affaire ? De football. De Ligue 1, aussi de Champions League et potentiellement de remporter ce trophée, le plus important. Investir dans de la valeur sportive, investir plus que les autres n’ont jamais pu le faire, c’est une démarche effectivement de déclaration dans ce contexte, qui est un contexte très guerrier.
L’exécutif français est tout à fait satisfait. Le président Macron a même félicité le président du PSG pour ce transfert.
Evidemment. Dans l’affaire, il y aussi la volonté de recevoir l’appui de la France dans le règlement de cette crise qui est une des pires crises dans cette zone depuis une trentaine d’années. Je crois donc qu’il faut affirmer qu’il y a, non pas un achat de service, mais un service rendu, comme d’autres fois le Qatar a pu en rendre à la France dans d’autres circonstances, avec d’autres acteurs.
Il y aurait donc une discussion avec le gouvernement français ou avec le président Macron sur ce transfert comme un échange de bons procédés ?
Je pense qu’on peut imaginer qu’il y a peut-être un échange de services. Parce que le Paris Saint-Germain va en profiter [du transfert de Neymar], donc Paris va en profiter dans une dynamique d’audience. La Ligue professionnelle de football, tout le monde sera content de le voir dans le Championnat de France. Ce qui veut dire que tout le monde sera peut-être content de l’avoir dans le Championnat de France. Ce qui veut dire que tout le monde sera peut-être content d’avoir la Champions League. Ce qui veut dire que finalement le service est là. Il ne s’agit pas que d’un investissement qatarien. Il s’agit aussi d’un service rendu à la France peut-être pour recevoir un service, lui, plus diplomatique. Et il n’y a pas là de quoi s’alarmer parce que c’est finalement ce qui se passe régulièrement dans l’univers diplomatique aujourd’hui.
Si on va encore plus loin, si on se projette en 2022, le Qatar veut aussi sauver sa Coupe du monde, sachant que la Fifa s’est un peu inquiétée des derniers événements au Moyen-Orient.
C’est une dimension qu’on ne soulève pas assez. Là c’est un vrai enjeu structurant pour le Qatar. Gagner la Coupe du monde en 2022 dans des conditions un peu particulières, c’est la gagner quand même en termes d’organisation. La maintenir dans un temps qui est celui qu’elle a choisi, c’est-à-dire l’hiver de l’hémisphère nord, c’est quand même quelque chose qui vient chambouler complètement les calendriers sportifs. Et donc nous avons là une dynamique qui, effectivement, doit être maintenue, contre tous et notamment contre les voisins, qui voudraient bien voir la Coupe du monde échapper au Qatar.