Les frappes israélo-américaines se poursuivent ce dimanche sur la République islamique d'Iran. Un neuvième jour de guerre qui coïncide avec le 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes. Un sujet prégnant depuis de nombreuses années dans le pays. Pour en parler, Aïda Tavakoli, doctorante franco-iranienne et cofondatrice de l’association « We are iranian students ».
RFI : Avant de revenir sur l'état de la lutte des Iraniennes, comment, vous, vivez-vous ce 8 mars forcément particulier, alors que l'Iran est aujourd'hui sous les bombes ?
Aïda Tavakoli : C'est l'occasion pour moi de me rémémorer toutes ces femmes qui, de génération en génération, ont inspiré la lutte des femmes iraniennes, mais aussi la lutte des femmes dans le monde. Et je me sens remplie de détermination, aujourd'hui plus que jamais.
Cette guerre, on l'imagine, est vécue encore plus durement par les Iraniennes, victimes à la fois des frappes israélo-américaines et de la répression du régime. Qu'est-ce que ça peut signifier aujourd'hui d'être une femme dans une République islamique en guerre ?
Je pense que ça signifie inspirer le monde entier par son courage. Vous savez, les femmes iraniennes n'ont jamais attendu d'être sûres du résultat pour essayer, pour aller dans les rues, pour enlever leur voile, pour faire de la désobéissance civile, pour commencer les manifestations... Mais aussi pour amener un peuple entier à les suivre avec le slogan « Femme, Vie, Liberté » au cœur du Moyen-Orient, sous une dictature islamique, avec des hommes et des femmes qui chantent ce slogan le plus révolutionnaire et avant-gardiste de notre époque.
Elles n'ont pas attendu de savoir si ça allait marcher. Elles ont écouté leur courage, elles ont écouté leur détermination, leur attachement viscéral à la vie, à la liberté. Et je crois qu'elles nous donnent une très grande leçon qu'il faut suivre. Elles nous ont ouvert la voie du courage et il faut en avoir tout autant.
Parmi les objectifs affichés par les États-Unis, en tout cas dans le discours officiel, il y a la chute de la République islamique. Est-ce que vous souscrivez aujourd'hui à ce discours qu'on peut parfois entendre selon lequel cette guerre est une opportunité pour les femmes iraniennes qui, vous le disiez, n'ont pas attendu les États-Unis pour débuter leur lutte ?
Ce qui est sûr et certain, c'est que si on laisse cette opportunité aux mains de Monsieur Trump, on risque évidemment de voir l'avenir du peuple iranien confisqué par les intérêts américains qui ne sont pas les siens. Et d'ailleurs, les Américains ne s'en cachent pas. Et c'est un fait qu'il faut constater.
Maintenant, cette opportunité n'arrivera ni en dénonçant la façon de faire de Monsieur Trump et ses bombes, ni en les applaudissant et en estimant que tout va très bien se passer dans le meilleur des mondes. Cette opportunité, elle ne pourra être saisie que si le peuple iranien a des partenaires politiques crédibles qui l'accompagnent dans une véritable transition démocratique, dans une séquence politique qui pourra suivre cette séquence militaire.
Si on ne sécurise pas la séquence politique qui arrivera ensuite, on restera dans un attentisme à voir ce que Monsieur Donald Trump décide de faire. Mais je crois que le peuple iranien mérite qu'on l'entende et mérite qu'on soit aussi audacieux et courageux que lui. Et que cette issue, on la décide avec eux, main dans la main avec l'opposition iranienne, plutôt que d'attendre qu'elle soit choisie et imposée par le président américain.
Vous en avez parlé, il y a quatre ans, en Iran, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » prenait corps, notamment après la mort, aux mains de la police des mœurs, de Mahsa Amini. Que reste-t-il aujourd'hui de ce mouvement qui avait été durement réprimé ?
Ce mouvement ne s'est jamais réellement éteint. Après les neuf mois de manifestations, entre 2022 et 2023, on parlait d'un feu qui s'était transformé en braises toujours chaudes et d'une population civile qui attendait la moindre occasion pour redescendre à nouveau dans les rues. Ces braises chaudes se sont traduites par de la désobéissance civile quotidienne.
On le voyait notamment avec les étudiants avec lesquels on travaillait dans les universités, des prises de paroles à l'encontre des porte-parole du gouvernement, avec un courage absolument inouï, et des femmes qui continuent à sortir dans les rues sans porter le voile.
Et cette désobéissance civile s'est finalement à nouveau transformée en décembre dernier en manifestations massives. Mais les mouvements en Iran, de façon générale, se nourrissent les uns les autres et c'est une véritable maturité politique, féministe, écologique, égalitaire qui est au cœur de cette révolution. « Femme, Vie, Liberté » est au cœur de la révolution démocratique iranienne.
Vous participiez samedi à une conférence organisée par le Quai d'Orsay sur l'action de la France en soutien aux femmes iraniennes et afghanes. Justement, aujourd'hui, quels peuvent être les moyens d'action de la communauté internationale ? Que peut faire la France en particulier pour faire avancer cette cause en Iran ?
La mesure la plus urgente, c'est de rétablir les communications. Aujourd'hui, internet est coupé, la population iranienne est dans le noir et risque de se faire massacrer comme au mois de janvier dernier. Donc il faut un déploiement de satellites Eutelsat au niveau européen, massivement, pour rétablir les communications, car celles-ci protègent la société civile. Et la deuxième mesure très urgente, c'est d'établir un dialogue avec toutes les figures de l'opposition iranienne pour travailler à un plan de transition démocratique suite à cette séquence guerrière.