La France et une bonne partie de l’Europe sont toujours écrasées par une canicule d’une ampleur historique. Un phénomène révélateur des manques et du peu de préparation mis en place pour y faire face. La climatologue Valérie Masson-Delmotte, ancienne co-présidente du groupe 1 du GIEC, était l’invitée de RFI ce vendredi midi.
RFI : La France est aujourd'hui au bord de la crise sanitaire, après une semaine d'un épisode caniculaire extrêmement brutal, mais également extrêmement prévisible. Un dérèglement du climat annoncé de longue date, et pourtant, la France n'est pas prête. À qui la faute ?
Valérie Masson-Delmotte : Je ne sais pas ce que j'aurais pu faire de plus pour expliquer plus clairement, et depuis longtemps, ce que l'on sait en sciences du climat.
Depuis le début du XXIᵉ siècle, on sait qu'à mesure que l'on brûle des énergies fossiles, le climat se réchauffe. Une des conséquences directes, c'est l'augmentation des événements chauds : plus fréquents, plus intenses.
Nous avons fourni à tous les gouvernements du monde le meilleur état des connaissances dans les rapports du GIEC, et notamment les projections qui montraient une augmentation à venir de la fréquence, de l'intensité, de la durée des événements chauds et de la saison qui les concerne.
Tout le monde était prévenu. Vous dites quoi aujourd'hui ? Nos dirigeants sont en plein déni climatique, comme le président Macron qui s'est, en quelque sorte, dédouané hier. « Nous nous sommes adaptés au réchauffement climatique », a-t-il dit. « Mais on ne s'adapte pas à un pic qui n'a pas d'équivalent aujourd'hui en Europe. »
Je pense qu'il y a une incompréhension du terme « adaptation ».
Là, en fait, nous sommes dans une situation de gestion de crise qui révèle beaucoup de vulnérabilités. On rentre dans des plages de chaleur mortelle, dangereuses pour les personnes âgées, les personnes malades, les jeunes qui font du sport aux heures chaudes, les enfants dans les salles de classe, les personnes vivant dans des logements indignes qui deviennent des pièges, ou encore dans des hôpitaux trop chauds. Là, c'est la gestion de crise. On improvise, on bricole.
En attendant quoi ?
La gestion de crise est indispensable. Des choses ont avancé. Depuis la canicule de 2003, on s'est rendu compte que les personnes âgées étaient particulièrement vulnérables face à la chaleur. On a mis en place des systèmes d'alerte. On peut mobiliser, avec des niveaux croissants, les systèmes sanitaires. Mais cela n'empêche toujours pas une mortalité élevée. Ça, c'est la gestion de crise : l'alerte.
L'adaptation au changement climatique, c'est comment on engage des changements structurants, pas après coup, pas pour les événements du passé, mais en anticipant les caractéristiques du climat à venir.
Cela veut dire végétaliser les villes pour qu'on puisse se déplacer sans cuire sur les trottoirs. Ombrager les fenêtres, les façades. Travailler sur le confort thermique des bâtiments. Cela veut dire aussi, dans certains cas, là où l'on accueille des publics fragiles, déployer la climatisation.
Nous pouvons peut-être aussi nous inspirer de ce qui se fait dans d'autres pays concernant les rythmes de la journée. Il y a énormément de choses qui peuvent être structurées et mises en œuvre. Je veux juste rappeler une chose : dans les normes pour les bâtiments neufs, la référence utilisée pour la chaleur reste la canicule de 2003. On regarde dans le rétroviseur, on ne regarde pas devant.
Ce qui est extrêmement frustrant pour nous, scientifiques — j'ai même une sorte de colère froide —, c'est d'avoir fourni ces connaissances, de les avoir établies de manière solide, puis de voir qu'il existe un déni. Mais ce déni n'est pas seulement celui des décideurs actuels. C'est une forme de déni dans l'ensemble de la société. Depuis deux ans, on entend dire que la transition écologique n'est plus une priorité, qu'il y a d'autres urgences, d'autres priorités, au nom notamment de la compétitivité. Et puis, dans la réalité, le changement climatique se manifeste. Et il se manifeste de manière très douloureuse.
Pourquoi n’est-ce pas une priorité politique ? Est-ce que l'une des explications est le fait que cette crise climatique soit aussi liée à la crise de la dette, que la France n'ait tout simplement plus les moyens aujourd'hui ?
Dans beaucoup de pays, on est face à des enjeux similaires.
Il s'agit d'être capable de se fixer des priorités collectives claires. D'être lucide sur les vulnérabilités face à la chaleur, mais aussi face à un cycle de l'eau plus intense, plus variable, et aux autres conséquences d'un climat qui change.
Aujourd'hui, on met l'accent sur la chaleur parce que c'est évidemment un enjeu vital. 5 700 décès ont été constatés lors des deux vagues de chaleur de l'été 2025.
Ce que l'on voit, c'est que, très souvent, après les événements graves, la crise est passée, d'autres personnes sont aux responsabilités, et l'on n'utilise pas le retour d'expérience pour engager des changements plus structurants et en faire des priorités. Cela montre aussi à quel point nous avons intérêt à limiter l'ampleur du réchauffement. On voit bien à quel point nous ne sommes pas préparés au climat d'aujourd'hui, sans même parler de celui de demain.
Qui sera nécessairement encore plus chaud.
L'un des points clés qui ressort, c'est qu'il est beaucoup moins coûteux d'engager résolument la décarbonation et de prévenir grâce à une adaptation anticipée que de gérer les crises, les perturbations, les souffrances, les pertes et les dommages.
Espérez-vous un sursaut, une véritable prise de conscience ? Faut-il politiser cette question du climat, l'imposer dans les débats de cette campagne présidentielle en cours ?
Le terme « politiser » peut être mal compris. Je vais l'exprimer autrement. Nous sommes face à des enjeux profondément démocratiques.
Décarboner est une obligation. La Cour internationale de justice l'a dit. Cent quarante et un pays l'ont voté à l'Assemblée générale de l'ONU. C'est un devoir pour limiter l'ampleur du réchauffement. Mais il est aussi question de droits : le droit à l'adaptation, le droit à un logement offrant un confort correct l'été, le droit à la fraîcheur, le droit pour les plus jeunes de pouvoir se baigner en sécurité lorsqu'il fait très chaud. Nous sommes donc sur des enjeux profondément démocratiques, liés aussi à nos valeurs républicaines.
La liberté est très contrainte lorsqu'il fait 42 degrés. L'égalité n'est plus assurée. Obtenir un brevet des collèges lorsque des enfants ne peuvent pas dormir la nuit dans leur logement n'est pas une situation équitable. Et puis la fraternité est indispensable, notamment pour faire de la protection des plus vulnérables une priorité.
Je pense que trois choses peuvent ressortir de cette vague de chaleur actuelle.
La première, c'est une action concertée à grande échelle pour les écoles afin d'assurer l'éducation dans de bonnes conditions. C'est un droit des enfants, et il faut le garantir. La chaleur dégrade la qualité des apprentissages, sans parler des examens et des risques pour la santé.
La deuxième, c'est le logement digne. Il faut intégrer dans les critères de logement digne des seuils absolus de température ainsi que des équipements indispensables : volets, ventilateurs, etc.
La troisième concerne la santé au travail. Nous n'avons pas de cadre clair permettant de mettre à l'abri les personnes qui travaillent dans des atmosphères extrêmement chaudes. Sur ces trois sujets, je pense que, collectivement, nous pouvons avancer.
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