En analysant le cas de Michel Neyret, ancien numéro 2 de la police judiciaire de Lyon, il est difficile d’ignorer les dérives possibles au sein d’un système où le pouvoir policier s’exerce avec peu de contrôle. Neyret avait admis avoir prélevé jusqu’à 10 % de la drogue saisie pour rétribuer des informateurs, en dehors de tout cadre légal. Ce précédent soulève une question troublante : de tels abus pourraient-ils exister dans d’autres juridictions, comme à Maurice ?
Dans le contexte mauricien, il est légitime de se demander si certains membres des forces de l’ordre — en particulier ceux opérant dans les unités antidrogue — pourraient être tentés de soustraire une petite quantité de drogue lors d’une saisie, dans le but de la réintroduire ultérieurement sur une scène « découverte » (dans un véhicule, une maison, un terrain vague). L’objectif serait double : afficher une opération réussie et, surtout, justifier le versement d’une reward money (récompense financière) au bénéfice d’un informateur, parfois fictif ou complice.
Ce scénario pose problème à plusieurs niveaux :
1. Failles dans la chaîne de traçabilité des saisies
Si les procédures de saisie, d’enregistrement, de stockage et de destruction des drogues ne sont pas rigoureusement encadrées et surveillées, il devient possible de « détourner » une faible quantité sans que cela ne soit immédiatement détecté. La manipulation peut être facilitée par l’absence de caméras, le manque de témoins indépendants lors des saisies, ou la complicité interne.
2. Le système de récompenses à risque
La reward money, censée encourager la dénonciation et l’aide à l’enquête, repose souvent sur la déclaration du policier chargé de l’opération. Si aucun mécanisme indépendant ne vérifie l’existence réelle de l’informateur ou la pertinence de l'information fournie, il devient facile de détourner les fonds. Ces sommes — parfois conséquentes — peuvent transiter par des comptes personnels ou d’intermédiaires, au profit d'agents de rang élevé.
3. Absence de contrôle externe
À Maurice, plusieurs affaires ont mis en lumière le besoin urgent de renforcer les mécanismes de transparence au sein de la police, de l’ADSU et d'autres institutions de sécurité. Sans audits externes réguliers, sans supervision par une entité indépendante et sans protection effective pour les lanceurs d’alerte, le système reste vulnérable à des dérives graves, pouvant aller jusqu’à des cas de "planting" (pose volontaire de drogue pour piéger un individu ou manipuler des statistiques).
4. Conséquences sur l’État de droit
Au-delà de la question morale, ces pratiques hypothétiques affaiblissent profondément la confiance du public envers les institutions. Elles ouvrent la voie à des règlements de comptes, à des arrestations arbitraires et à la manipulation des chiffres de performance. À long terme, c’est la légitimité même de la lutte antidrogue qui est compromise.
Il serait donc pertinent que les autorités mauriciennes :
mettent en place une commission indépendante de supervision des saisies et destructions de drogues ;
encadrent strictement l’utilisation de la reward money avec des preuves documentées ;
instaurent des audits réguliers et des contrôles croisés entre services ;
et garantissent la traçabilité numérique et audiovisuelle des opérations sensibles.
L’affaire Neyret n’est pas un cas isolé dans l’histoire mondiale des forces de l’ordre. Elle nous rappelle qu’en l’absence de garde-fous, la frontière entre efficacité policière et dérive autoritaire peut rapidement être franchie.