Jeudi 26 Et Vendredi 27 Mars 2020 : Jours 11 Et 12
Difficile de tenir un journal quand son job principal c’est déjà d’écrire. On pourrait avoir l’impression de faire des heures supplémentaires si le temps pour cela existait. Je devais finir un chapitre important pour la bonne continuité de mon projet principal et cela n’a pas pris le chemin de la simplicité ni celui de la rapidité. Les heures passées dehors à taper sur mon clavier, aux moments où cela m’est possible c’est à dire surtout pendant la sieste de mon fils, ne suffisent pas à terminer sur quelques heures le chapitre d’une histoire.
Nous sommes déjà vendredi et je me suis aperçu que j’ai perdu la notion des jours. Il y a quelques instants je me pensais encore sur la journée de jeudi. Je me dois me rendre à l’évidence, cela fera demain deux semaines que nous sommes arrivés à Etretat.
Notre séjour, prévu initialement pour 3 nuits, devient plus confortable: nous avons enfin été livrés d’une commande de vêtements pour toute la famille. J’hérite de deux pantalons ainsi que d’autant de chemises et de caleçons qui viendront compléter la maigre valise que j’avais emporté. Nous avons fait de même pour les enfants afin qu’ils ne tournent plus sur les 3 pulls qu’ils ne cessent de salir malgré les lavages dans cette machine qui n’arrête pas de tourner.
Etretat ronronne d’un confinement tranquille. J’espère toutefois que la maison de retraite du village n’est pas trop touchée par le virus.
Autrement, la vie est rythmée par les sorties du chien, les promenades des enfants, les contrôles par les gendarmes (j’ai d’ailleurs subi les foudres de la gendarmette cet après-midi parce que je n’avais qu’une déclaration sur laquelle je notais dans un tableau toutes les dates et heures de sortie, ceci dans un soucis bien evident d’éviter du gaspillage de papier. Elle m’a menacé d’une contravention à 135€ pour la prochaine fois. Je vais devoir me plier aux directives ineptes de l’administration).
Cela fait deux jours que les médias relayent un très probable rallongement de la durée du confinement. Chacun y va de son analyse. Deux semaines? Quatre semaines? Ce sera deux. Éventuellement renouvelables. Je pense qu’on passera tout le mois d’avril ici, dans 38 metres carrés, à se demander comment l’économie va se remettre, après.
Après?
Après les Rolling Stones, Led Zep, Leonard Cohen et sûrement Cerrone que mon fils de deux ans adore car il y a des solos de batterie.
Après ce moment historique qu’on pensait impossible, improbable tout du moins.
Après avoir eu la réponse dans ce débat sur les bénéfices de la Chloroquine pour traiter le coronavirus.
Après cette pause mondialisée à différents tempos, brutale souvent, qui met en lumière comment notre société est fracturée, inégale.
Je mesure cette chance d’être coincé dans un petit village où l’on rencontre surtout des mouettes et des goélands lors de nos promenades quotidiennes. Je sais qu’à Paris ce sont tous les échoués de la vie qui hantent les trottoirs. Tous ceux auxquels on ne prête pas attention quand ils sont noyés dans la foule. Je sais également que ce sont surtout les livreurs des commandes Amazon qui battent le bitume. J’espère que Jeff Bezos aura une bonne prime à donner à son armée de soldats précaires qui permettent à ce géant du e-commerce de réaliser des bénéfices records pendant cette période où beaucoup d’entreprises s’écroulent.
Si Les injustices ne chôment jamais, on se fera livrer de l’espoir.
J’en produirai.