Dans son discours marquant l'ouverture du 19e congrès du Parti communiste, le président Xi Jinping a évoqué « le socialisme aux couleurs de la Chine ». Ce retour revendiqué du marxisme est en train d'infuser dans le secteur du numérique. On parle de léninisme digital.
C’est un chercheur allemand, Sebastian Heilman, qui emploie cette formule pour décrire ce que le parti État est en passe d’accomplir, à la faveur de la digitalisation ultra rapide de l’économie chinoise. Le fer-de-lance du processus sont des entreprises privées. Elles pourraient être demain le meilleur allié de l’État dans le contrôle des consciences et de l’économie.
Comme les grandes entreprises publiques n’ont pas osé s’embarquer dans ces activités à haut risques, Pékin a d’abord laissé grandir librement les jeunes pousses prometteuses. Se contentant de les protéger des prédateurs étrangers, jusqu’à ce qu’elles deviennent de véritables oligopoles de taille mondiale.
Des poids lourds mondiaux du Net
Cinq des dix plus grands poids lourds mondiaux de l’internet sont chinois. Grâce à l’enthousiasme des usagers chinois et grâce à la profondeur de ce marché, leur essor a été express. Il y a aujourd’hui en Chine 710 millions d’utilisateurs. Cette masse permet de tester et de rentabiliser les innovations beaucoup plus rapidement qu’aux États-Unis où l'on dénombre 290 millions d’utilisateurs.
Maintenant que la prospérité de ces entrepreneurs est bien établie, l’Etat se rappelle à leur bon souvenir. Le régulateur de l’internet a plusieurs fois attaqué ses nouvelles puissances pour violation de la législation. En parallèle de ces intimidations publiques se profile leur mise au pas actionnariale. Les Baidu, Alibaba ou Tencent, les grands rivaux des Américains Google, Amazon ou Facebook, sont priés de céder une part minime de leur capital à l’État - au plus 1 %, et surtout de lui offrir un siège et un droit de regard au conseil d’administration.
Pourquoi cette reprise en main ?
D’une part le pouvoir chinois cherche à surveiller de très près ces nouveaux oligarques pour éviter de se faire doubler. D’autre part il est aimanté par le trésor amassé par ces entreprises : le big data. À Shanghaï on peut déjà payer son poulet-frites via la reconnaissance faciale. À terme, c’est la vie intime d’1,4 milliard de Chinois qui sera ainsi scrutée sur internet. De quoi aiguiser la soif du contrôle social des apparatchiks chinois.
Ce gisement d’informations sur les gens et les entreprises est aussi perçu comme un instrument idéal de planification. Les algorithmes seraient plus forts que le marché pour fixer les prix et pour déterminer les besoins futurs. Les Soviétiques ont échoué au XXe siècle avec le Gosplan, les Chinois pensent pouvoir réussir la planification au début du XIXe siècle en mode 2.0.
L’avis des grands patrons chinois
Officiellement, ils trouvent ça formidable. Le président d’Alibaba, le milliardaire Jack Ma croit par exemple au pouvoir prédictif du big data. Ce léninisme digital va-t-il vraiment réussir à s’imposer et à triompher des forces du marché libre ? Cela dépendra en grande partie de l’attitude de l’État chinois.
En intervenant trop dans les affaires des géants du net, il pourrait briser leur élan disruptif. L’autre inconnue, c’est la capacité de l’État à exploiter cette manne d’information. La bureaucratie chinoise est-elle la mieux placée pour réaliser cette mission ?