Aujourd’hui, rencontre avec Ku Yu-chin (谷予晴), illustratrice mais aussi commissaire d’exposition pour parler de son dernier projet en date « Who builds the city » ou « 造市場 ».
Nous la rencontrons dans le cadre de ce projet qu’elle a réalisé au C-LAB, le laboratoire de la culture contemporaine de taiwan, situé au coeur de Taipei. Son projet « Who builds the city » réunit 5 artistes invitées, toutes des professionnelles de la ville ou du design. Elles ont créé une exposition immersive et tenu une série d‘ateliers dans différents lieux de la capitale. Ku Yu-chin me décrit ce projet comme une plateforme pour collecter des voix de personnes qui vivent dans la ville.
J’ai participé à l'une des cessions de l’exposition principale. Nous étions répartis en plusieurs groupes dans l’un des bâtiments du C-LAB. Plusieurs thèmes en lien avec la ville de Taipei étaient proposés, allant de questions d’environnement, de paysage, de logement en passant par la rivière ou encore les cimetières et les cultes. Ensuite, des cartes de jeu étaient distribuées. Elles contenaient diverses missions et instructions. Une fois les cartes distribuées, nous entrions dans une reproduction fictive d’une ville, fortement influencée et inspirée de Taipei. L’exposition était organisée selon un plan avec des cases de surface similaire, et chacune comprenait diverses informations, éléments audiovisuels, ateliers ou jeux. J’ai par exemple dû suivre des instructions concernant l’environnement et devait planifier la répartition d'espaces verts en ville tout en devant prendre des décisions concernant le patrimoine, les logements ou encore la proximité avec des infrastructures.
J’ai rarement participé à une exposition sur le thème de la ville aussi intéressante et captivante. Ku Yu-chin, son équipe et les artistes ont réalisé un très bon travail pour plonger les participants dans une discussion sur des thèmes urbains dans une ambiance immersive et agréable. Pas étonnant quand on regarde son parcours. Ku Yu-chin est passée par le domaine du design d’intérieur à Taiwan avant de se rendre à la Royal Academy of Arts de La Haye, où elle a étudié l’architecture. Elle s’est ensuite rendue à Berlin, chez les incontournables RaumlanorBerlin. Ce collectif d’architectes est l’une des références internationales dans le domaine de l’expérimentation architecturale. Leur démarche se situe à la croisée de l’architecture, de l’urbanisme ou d’interventions ponctuelles artistiques. Ku Yu-chin avait d’ailleurs travaillé comme chargée de projet lors du passage de Raumlabor à Taiwan dans le cadre de l’événement Theatre of flows toujours au C-LAB.
Découvrez plus d'informations sur le projet « Who builds the city » à l'écoute de cette émission. Dans une prochaine émission, nous irons discuter avec l’une des artistes, Janneke Derksen qui nous parlera de sa première expérience en Asie et de son travail dans ce projet. Notez que les artistes ont toutes des liens professionnels avec la fabrique de la ville.
Clément : Est-ce que tu peux te présenter aux auditeurs ?
Yu-chin : Je suis Yu-chin KU (谷予晴), j'ai 30 ans et je suis née à Taïwan. J'ai déménagé aux Etats-Unis avec mes parents quand j'avais 5 ans. Nous y avons vécu plusieurs années. Ca a eu beaucoup d'influence sur ma manière de voir les choses, qui est un peu différente des perspectives taïwanaises. J'ai ensuite étudié le design d'intérieur à Taïwan. J'ai travaillé 2 ans dans ce domaine avant de me rendre compte que ce n'est pas ce que j'espérais. Je pense que le design et l'art devrait être un peu plus que ce que l'industrie me procurait. J'ai alors décidé d'aller étudier aux Pays-Bas. J'ai rejoint la Royal Academy of Arts de La Haye où j'ai étudié l'architecture. Je pense que c'est l'un des points de changement majeur dans mon travail, qui s'est orienté sur un questionnement pour savoir comment cela peut guider l'espace plutôt que l'inverse. Ce que je fais aujourd'hui est similaire à ce que j'ai appris là-bas. Dorénavant je travaille comme curatrice en « pratique », et je dessine aussi de mon côté. Je suis illustratrice.
Clément : Est-ce que tu peux nous décrire ces ateliers et ce projet « who builds the city ? »
Yu-chin : Ce projet s'appelle « who builds the city » ou造市場 en chinois. C'est une plateforme pour collecter des voix de personnes qui vivent dans la ville. Pourquoi est-ce ici ? C'est parce que j'ai vu beaucoup ça à Berlin où j'ai travaillé et que je ne le vois pas tant que ça à Taïwan. C'est une plateforme non-officielle pour réunir ce que les gens pensent, comment la ville devrait être construite, comment ils utilisent les espaces publics, quels espaces ne sont pas vraiment nécessaires, ou ce qu'ils manquent. C'était le point de départ quand j'ai commencé. Qu'est ce que les gens qui vivent à Taipei veulent ou de quoi ont-ils besoin ? J'ai été élevée à Taipei et de mes propres observations, les personnes à Taipei prennent moins d'initiatives pour demander ce dont ils ont besoin, particulièrement dans ma famille. Quand j'avais besoin de quelque chose je ne savais pas où aller, où demander de l'aide. J'ai par exemple des amis qui ont besoin d'endroits où aller pour prendre soin de leur enfant au quotidien mais c'est une famille modeste. Beaucoup de mon inspiration vient d'observations autour de moi. Je me suis dit qu'il n'y avait pas d'endroit où collecter ces voix. Je me suis alors dit que je pourrais envisager un projet ludique et accessible et pas seulement pour les gens du domaine artistique. Je trouve que beaucoup d'expositions sont limitées aux personnes dans le secteur artistique. Pour moi qui je ne suis pas super artistique, je ne flotte pas dans les airs... Je n'ai pas ça non plus. Je ne veux pas non plus que mon travail se limite à ça. C'est une sorte de style. « who builds the city », comme tu peux le voir, est un espace à C-LAB où nous transformons une ville en un modèle miniature. Chaque échelon est une représentation d'un sujet. Chaque sujet a des cartes de jeux. Le contenu est fictif mais basé sur le contexte de Taipei et d'autres villes dans le monde. C'est écrit dans la fiction de T-city et cette T-city a de nombreux problèmes. Nous avons créé une histoire pour que les participants puissent résoudre ces problèmes.
Clément : On voit en effet plusieurs détails de la ville de Taipei. Il y a de nombreuses cases où on peut réaliser de nombreuses activités lors des cessions de 45 minutes.
Yu-chin : Sur le site comme tu peux voir, nous avons environ 60 cases. J'ai une formation dans le spatial design donc j'ai passé beaucoup de temps à imaginer comment gérer l'espace. Tu ne le vois pas comme ça, mais sur une carte tu peux voir comment Taipei s'est formée. Il y a la rivière qui est normalement à l'ouest mais on l'a mis à l'est, il y a les montagnes dans cette partie qui représente la montagne éléphant. Le centre est ici. Nous avons essayé de jouer secrètement de correspondances avec Taipei. Ca nous a conduit à penser aux vieux marchés, aux lieux de cultes qui ont originellement commencé vers la rivière à Wanhua. Puis, nous avons localisé les zones résidentielles.
Clément : Je pense à une autre question en écoutant ce que tu dis. Tu dis que de ton point de vue, ou ressenti, les Taïwanais n’ont pas l’habitude de participer ou partager ce qu’ils veulent pour leur ville. Tu penses qu’ils manquent d’opportunités pour ça ?
Yu-chin : Je crois que oui. J'ai l'impression. Depuis que notre exposition a commencé le 1er mars, nous parlons, par exemple, les week-end ou le vendredi, directement aux participants. Ce que je ressens c'est que beaucoup de gens ont des idées sur comment les lieux agissent dans la ville. Cependant, quelque-part, ils gardent ces idées en eux. Ils n'ont pas d'espaces pour les rassembler. Je ne dis pas que les habitants de Taipei n'ont pas d'idée. Au contraire, ils en ont beaucoup mais ils n'ont pas d'espaces pour les exprimer ou débattre. Toi, tu vis depuis un moment ici, tu as dû voir que les taïwanais sont plus 客氣, ils ne sont pas aussi directs. Généralement ils évitent le débat avec les autres mais je pense que c'est une partie importante pour qu'une ville grandisse. Leur attitude quand le gouvernement planifie quelque chose est peut-être plutôt conciliante, ou alors ils ne peuvent que se plaindre sans pouvoir réellement pouvoir dire « ok, je veux vraiment que cette chose se produise ». Vous ne voyez pas tant de protestation contre le développement d'infrastructures ou sur la manière dont la ville devrait être construite. Sur ces sujets précisément, je pense que ça manque un peu.
Clément : Tu dis que tu essayes de collecter les idées des participants. Y-a-t-il des choses, des demandes ou des points de vue qui reviennent souvent ?
Yu-chin : Sur le site, j'ai eu beaucoup de retours sur l'espace du cimetière. Concernant le 墓園, il est sur la montagne. Cependant, dans presque chaque équipe au moins, une personne choisit de travailler sur ce sujet. Je trouve que ça montre que les jeunes générations sont plus ouvertes sur ce sujet. Les instructions de la carte de jeu concernant le cimetière sont de construire un cimetière. Je pense que c'est très intéressant. C'est aussi une beauté des villes qu'il y ait tant d'opinions différentes. Il y a eu un participant qui a choisi ce sujet et a mentionné qu'il ne comprenait pas pourquoi le style d'architecture des cimetières ou des colombariums (納骨塔) a besoin d'être aussi expressif. Il pensait que si une personne décède, elle quitte la ville et que la cérémonie est là pour la faire partir vers un lieu meilleur. Il ne comprenait pas l'importance de telles architectures qu'il disait très moche, que ça prenait de la place dans la ville, etc. C'était son opinion. Ensuite d'autres participants expliquaient que c'était au contraire une part de la culture taiwanaise que les ancêtres ou les morts aient de belles choses pour les honorer. C'est deux contrastes sur le sujet. Il y a beaucoup de voix. Il n'y aura jamais de balance. Parfois dans les villes nous essayons de trouver une voix pour résoudre un problème, mais c'est presque impossible. Les gens sont trop différents sur la manière dont ils voient les choses.
Clément : Tu as invité 5 artistes à participer. Comment as-tu constitué cette équipe d’artistes ? Comment choisir les sujets abordés et les artistes ?
Yu-chin : Ce projet « who builds the city » comprend une exposition principale à C-Lab et nous avons 5 artistes invitées, dont seulement 4 étaient à Taïwan et ont organisé des ateliers. Il y a eu 2 ateliers par artiste. Ces 5 artistes sont des amies ou collègues du temps où j'étais étudiante aux Pays-Bas ou quand je travaillais en Allemagne. Quand nous étudions ou travaillions, nous étions intéressées par les mêmes sujets ou des approches similaires. Quand je cherchais des gens pour former un groupe, je voulais que les artistes aient 2 qualités. Ils devaient avoir des attitudes expérimentales dans leur travail. Ce n'est pas une approche artistique de la curation qui se limiterait au fait d'aimer leur travail et ç les inviter pour montrer un travail statique. Dans « who builds the city », tout leur travail est basé sur Taipei. Ils sont venus ici, ils ont observés. Certains ont choisi de travailler sur la rivière, d'autres sur les espaces publics, ou à Wanhua. Ils ont partiellement amené leur manière ou stratégie de travailler à Taïwan. C'est ce que je comprenais d'eux . Je pensais pouvoir faire quelque chose pour Taipei et ils ont choisi les sujets eux-mêmes. La seconde qualité, est que comme ce projet se base sur la ville, les 5 artistes sont pour moi des éléments de la ville. Minsum a par exemple travaillé avec des communautés. Elle est spatial designer mais travaille sur des bases communautaires. J'imaginais ce qu'elle pouvait faire à Taipei. Sarah travaille à Berlin sur les espaces publics, notamment les délaissés. Janneke a réalisé un mémoire concernant une autoroute aux Pays-bas. Elle parlait de transport mais aussi d'utilisation de l'espace, des changements futurs si les voitures ne sont plus aussi utilisées. Elle a choisi de s'intéresser à quelque chose de similaire concernant le transport maritime. Ainsi, vous avez différents sujets qui s'étendent à partir de là.
Clément : On retrouve la presqu’île de Shezidao, mais aussi les berges de la rivière, ou encore des références à Wanhua, etc. Comment as-tu travaillé avec ces artistes dont certains venaient à Taïwan pour la première fois ? Comment les as-tu accompagné ?
Yu-chin : Pour Janneke par exemple, la manière dont je l'aidais, était d'abord en l'écoutant. Qu'est ce qu'elle ressentait ? Qu'est ce qu'elle voulait faire. Je l'ai aidé à se connecter avec des experts locaux. Il y a eu un événement où nous sommes allées au bureau de l'eau de Taipei, et nous avons discuté avec des experts qui nous ont aidé. Ils nous ont partagé beaucoup des informations que tu vois, ici, dans son travail et dans l'atelier. C'est un processus pour l'aider à rentrer des gens mais aussi à explorer ses questions qui sont pour la plupart artistiques mais qui doivent être traduites pour être compréhensibles par des personnes qui travaillent dans les bureaux. En plus de moi, il y avait aussi 2 autres designers dans l'équipe. Nous avons plus ou moins chacun accompagné un artiste. On appelait ça du baby-sitting.
Clément : On peut facilement comprendre pourquoi tu appelles ça du baby-sitting, quand on imagine quelqu’un ne parlant pas chinois à Taïwan.
Yu-chin : Moi j'ai fixé plusieurs choses en expliquant ce qu'elle pouvait faire à différents endroits et on les a laissés se rendre sur le terrain avec chacun d'entre nous.
Clément : Je trouve qu’il y a une dimension de jeux de rôle dans cette exposition. Est-ce que c’est quelque chose que tu as travaillé ?
Yu-chin : Ce n'est pas vraiment du role play. Je pense que ce nous voulions réaliser est de garder les participants dans la perspective de ce qu'ils ont quand ils vivent à Taipei. Ils jouent leur rôle. J'espère qu'ils peuvent emporter ça avec eux. L'exposition ne dure que 45 minutes et il n'y a que des effets limités que tu peux apporter en seulement 45 minutes à quelqu'un qui a vécu là pendant 40 ans par exemple. Nous avons essayé de créer un dispositif pour parler de choses mais aussi un dispositif pour déclencher les discussions entre les gens. Ils commentent et, d'une certaine manière, on leur donne des informations qui touchent ce que nous espérons qu'ils peuvent toujours penser après leur départ.
Clément : Lorsque j’ai participé à une cession de 45 minutes, je trouvais intéressant de pouvoir construire des choses. Les participants semblaient mieux se projeter. Je trouve ça très intelligent comme approche. Ca rend les échanges plus simples
Yu-chin : C'est aussi quelque chose que j'ai observé. Il y a beaucoup d'expositions avec des dialogues et qui demandent aux gens ce qu'ils pensent. Cependant, ce que nous avons très bien réalisé ici, si je puis dire, est que vous pouvez voir que les gens sont très détendus. Ils sont dans un état d'esprit où ils sont concentrés sur des choses, mais ça ne commence pas avec une question du genre « ok, quoi tu penses ? ». Les gens seraient effrayés. C'est mon observation. Je pense que c'est bien de laisser les gens se déplacer dans la pièce mais aussi dans le sujet. Tu parlais aussi de laisser les gens explorer les sujets en construisant. Concernant la rivière que tu vois derrière, quand on écrivait le scénario concernant la rivière de Taipei, on se disait que ce n'était pas suffisant. Pour expliquer le jeu, nous donnons l'environnement de base d'un niveau, les autres autours ont des fonctions différentes, comme des industries, des aménités urbaines, de l'agriculture etc. Nous voulons qu'en se basant sur les fonctions de ces environnements, les participants aitn à mixer des couleurs. Ainsi ils peuvent exprimer ce qui sera produit, selon eux, sur cette partie de la rivière. On se demandait si c'était suffisant ou non, si les gens s'intéressent à ça, etc. En observant les réactions on s'est rendu compte que c'était très efficace. Par exemple, il y a un temple, donc il y aura du détergent qui sera relâché, ce sera peut-être vert. S'il y a de l'huile, cela changera le bleu de l'eau dans une couleur acétique. Je me suis dis que quand tu commences un projet ,tu n'es pas complètement sûre, et face aux réactions on a réalisé que c'est ce que nous voulions.
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Sur Apple PodcastArrivée dans l'exposition, l'équipe nous explique le concept et instructions (Photo James Teng)
En fonction des thèmes sélectionnés par les participants, plusieurs cartes de jeu sont distribuées (Photo James Teng)
Arrivée sur le plateau de l'exposition, les participants doivent se rendre sur les cases correspondantes à leurs cartes de jeu (Photo James Teng)
Divers ateliers, jeux, maquettes, productions audiovisuelles ou encore informations sur des thèms urbains (Photo James Teng)
Ici il est possible de réaliser des maquettes (Photo James Teng)
Les artistes invitées dans l'exposition ont réalisé des travaux en lien avec des sujets contemporains de Taipei, ici le travail le long de la rivière Tamsui et de la presqu'île de Shezidao (Photo James Teng)
Les participants sont invités à discuter de sujets urbains tout en déambulant dans l'exposition et en réalisant diverses choses (Photo James Teng)
Dans cet exemple, les participants doivent imaginer la couleur d l'eau en fonction des activités proches de la rivière (Photo James Teng)
A la fin de chaque cession, les participants sont réunis et partagent leurs expériences (Photo James Teng)
Ku Chin-yu, troisième en partant de la droite, entourée d'artistes participants à l'exposition (Photo James Teng)