Aux Philippines, la spectaculaire tentative d'arrestation du sénateur Ronald Dela Rosa, proche de Rodrigo Duterte et visé par la Cour pénale internationale, révèle bien plus qu'une simple affaire judiciaire. Entre guerre des clans politiques, accusations de crimes contre l'humanité et crise institutionnelle, c'est la capacité de la démocratie philippine à demander des comptes aux anciens dirigeants qui est aujourd'hui mise à l'épreuve.
Imaginez, dans un pays d'Asie du Sud-Est, un ancien président poursuivi pour crimes contre l'humanité, sa fille – la vice-présidente – qui risque d'être destituée et des coups de feu qui retentissent au Sénat, alors qu'un sénateur en exercice tente d'échapper à une arrestation liée à la Cour pénale internationale...
Cela pourrait être le scénario d'une série politique, mais c'est ce qui se passe réellement aux Philippines. Derrière ces scènes spectaculaires se joue une question centrale : le pays a-t-il réellement les moyens de demander des comptes à d'anciens dirigeants accusés de crimes massifs ?
Le retour du passé : la guerre contre la drogue de Duterte
Pour comprendre la crise actuelle, il faut revenir en 2016. Cette année-là, Rodrigo Duterte, populiste, arrive au pouvoir avec une promesse simple : éradiquer la drogue par tous les moyens. Très vite, les opérations policières se multiplient dans les quartiers pauvres. Des milliers de suspects sont tués : hommes, femmes, parfois même des enfants. Le gouvernement philippin revendique environ 6 200 morts dans le cadre officiel des opérations antidrogue, mais des ONG et organisations de défense des droits humains avancent des chiffres beaucoup plus élevés, allant jusqu'à 30 000 victimes, et dénoncent des exécutions extrajudiciaires systématiques.
Au fil des enquêtes, plusieurs accusations émergent : fabrication de preuves, recrutement de tueurs à gages, vols commis sur les victimes ou encore falsification de rapports policiers. Pendant des années, cette campagne sécuritaire s'est déroulée dans une quasi-impunité.
Au cœur de cette machine sécuritaire se trouvait un homme : Ronald Dela Rosa. Surnommé « Bato », (« Le Roc » en tagalog), il dirigeait la police nationale philippine au moment le plus violent de la guerre contre la drogue. Il est souvent considéré comme l'un des principaux architectes de cette politique. Aujourd'hui sénateur, il est désormais lui-même visé par la justice internationale : lundi 11 mai 2026, la Cour pénale internationale a officialisé un mandat d'arrêt contre lui l'accusant d'avoir participé aux crimes commis durant cette période.
Craignant une arrestation, Dela Rosa s'est donc réfugié au Sénat après une course-poursuite avec la police. Des images diffusées en direct sur les chaînes philippines et presque surréalistes. Pourquoi le Sénat ? Parce que son président actuel, récemment nommé, Alan Peter Cayetano, est un allié politique de longue date, et que celui-ci a promis qu'aucune arrestation ne serait autorisée à l'intérieur du bâtiment. Après plusieurs jours de tensions, y compris des coups de feu au Sénat, Ronald Dela Rosa a quitté les lieux jeudi 14 mai.
Rivalités entre les clans Marcos face à Duterte
Mais cette affaire judiciaire cache surtout une bataille politique beaucoup plus large. Car aux Philippines, les dynasties familiales restent au cœur du pouvoir. Le pays est une démocratie ancienne en Asie du Sud-Est, une république, mais sa vie politique continue d'être structurée autour de grandes familles : les Marcos et les Duterte, mais aussi des dizaines de clans régionaux qui contrôlent provinces, mairies, gouvernorats et sièges parlementaires.
En 2022, Ferdinand Marcos Jr., fils de l'ancien dictateur Ferdinand Marcos, remporte l'élection présidentielle. À ses côtés : Sara Duterte, fille de Rodrigo Duterte, élue vice-présidente. À l'époque, leur alliance paraît invincible. Les deux camps promettent d'« unir » le pays.
Très rapidement, les relations se détériorent. Aujourd'hui, Sara Duterte est visée par une procédure de destitution portant notamment sur l'utilisation de fonds publics et sur des menaces proférées contre le président Ferdinand Marcos Jr. Ses partisans dénoncent une persécution politique orchestrée par le camp Marcos. Selon eux, l'objectif serait clair : empêcher Sara Duterte de se présenter à l'élection présidentielle de 2028, car une destitution la rendrait inéligible. Son avenir politique pourrait désormais se jouer lundi 18 mai, au Sénat. Elle a toutefois un atout : l'institution est désormais présidée par un de ses alliés, considéré comme proche du clan Duterte.
Justice internationale, solidité des institutions et démocratie
Au fond, plusieurs questions se superposent dans cette crise actuelle qui polarise le pays. D'abord, celle de la justice internationale : la Cour pénale internationale peut-elle réellement contraindre d'anciens dirigeants à répondre de crimes présumés ? Aux Philippines, il y a ce procès auquel Ronald Dela Rosa essaie d'échapper, mais également celui de Rodrigo Duterte.
Pour les défenseurs des droits humains, le procès de l'ancien président et de ses alliés pourrait constituer un précédent historique en Asie dans la lutte contre l'impunité des dirigeants. Mais les partisans de Duterte – surnommé le « Trump philippin » – dénoncent, au contraire, une ingérence étrangère dans les affaires philippines. C'est d'ailleurs ce discours qui est adopté par Duterte lui-même ; un discours centré sur la souveraineté nationale, celui d'un ancien homme fort qui affirme défendre le pays contre des élites politiques et des institutions internationales accusées de vouloir l'abattre.
La crise actuelle pose aussi une autre question : les institutions philippines sont-elles suffisamment solides pour résister à cette guerre entre clans rivaux ? Car au-delà des arrestations, des procès ou des alliances politiques, c'est peut-être l'avenir du système politique philippin qui se joue. Est-ce que les Philippines pourront sortir d'un modèle dominé depuis des décennies par les dynasties familiales ? La réponse à cette question pourrait durablement redéfinir la vie politique du pays.