L'Atelier politique

Laurence Rossignol: «Qui sont les masculinistes aujourd’hui? Trump, Poutine et Orban»


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De l’égalité salariale à la laïcité, de la situation des femmes afghanes aux stratégies de Jean-Luc Mélenchon sur le voile, Laurence Rossignol, sénatrice socialiste, décrit un paysage politique traversé les fractures identitaires et la persistance des inégalités. À deux ans de l’échéance présidentielle, elle appelle à reconstruire un front républicain capable de tenir tête à l’extrême droite. Laurence Rossignol est l’invitée de l’Atelier Politique. Elle répond aux questions de Frédéric Rivière.

Un féminisme devenu central, mais encore inachevé

« Beaucoup, beaucoup a été fait », affirme Laurence Rossignol, quand on l’interroge sur l’évolution de la condition des femmes depuis les années 1970. Elle salue la transformation des consciences autour de la domination patriarcale, des violences sexuelles et du droit des femmes à disposer de leur corps. « Moi, j’ai connu une époque où, quand j’avais 17 ans, dire qu’on était féministe vous attirait beaucoup de quolibets. Aujourd’hui, le féminisme a pris sa place dans l’humanisme. »

Mais pour la sénatrice socialiste : « l’égalité sociale avec les hommes, la liberté, l’autonomie que donne le salaire, les revenus » reste à conquérir.

La pauvreté structurelle des femmes reste, à ses yeux, le nœud du problème. « Les femmes sont concentrées dans les métiers les plus mal rémunérés encore aujourd’hui », souligne-t-elle, en rappelant que les derniers chiffres de la pauvreté montrent une forte hausse chez les familles monoparentales. « Donc chez les mères et les enfants », insiste-t-elle. « Il y a une pauvreté spécifique des femmes, que ce soit celle des familles monoparentales, que ce soit celle des femmes âgées également. »

Pour Laurence Rossignol, le moment est venu de traiter la question sociale avec la même intensité que celle consacrée au corps et aux violences. « Il faut que les femmes aient les moyens de vivre dignement. Et ce n’est pas le cas. »

Masculinisme et contre-offensive patriarcale

Face à la montée des discours antiféministes, Laurence Rossignol ne ménage pas ses mots : « Le courant masculiniste a pour fonction de maintenir les privilèges que les hommes obtiennent de leur statut, qui est fondé sur la hiérarchie des sexes. » Elle y voit un mouvement « réactionnaire au sens propre du terme », hostile à l’égalité, et rappelle qu’il s’enracine dans les courants « populistes, nationalistes et ultra-conservateurs ».

« Qui sont les masculinistes aujourd’hui ? Trump, Poutine en particulier et Orban. Tous ces hommes de puissance politique qui veulent maintenir la hiérarchie des sexes. »

Femmes afghanes : ne pas détourner le regard

À propos des femmes afghanes, Laurence Rossignol évoque les associations qui « maintiennent l’école de manière totalement clandestine » et insiste sur l’importance de « ne pas les effacer de l’actualité comme le régime des talibans les efface de la vie de l’Afghanistan. »

Elle s’alarme de la tentation diplomatique de banaliser un régime qui impose silence, invisibilité et enfermement aux femmes. « Ce n’est pas un régime comme les autres », martèle-t-elle. « Il faut maintenir autour de l’Afghanistan un cordon sanitaire et une réprobation diplomatique et multilatérale très forte. »

Une laïcité sans adjectif

Sur la laïcité, la sénatrice revendique une ligne claire. « Je défends la laïcité et je trouve qu’il n’est pas utile d’y adjoindre des adjectifs. Il faut la laïcité telle que la loi de 1905 l’a prescrite. » Elle défend la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école, qu’elle considère comme « une loi de protection des enfants et des adolescents et aussi des enseignants », ainsi que la neutralité religieuse des fonctionnaires.

Elle insiste surtout sur l’effet des normes religieuses sur la condition féminine. « Les formes radicales, orthodoxes, conservatrices des religions sont toutes fondées sur un postulat de base qui est que les femmes et les hommes ne sont pas égaux. »

Stratégies identitaires et effondrement républicain

Laurence Rossignol critique avec virulence le revirement de Jean-Luc Mélenchon sur le voile islamique.

Si la stratégie de La France insoumise fonctionne partiellement, c’est, selon elle, parce que « toutes les stratégies identitaires donnent des résultats. » Elle y voit les symptômes d’un effondrement collectif.

« La désindustrialisation a fait perdre un élément essentiel de la constitution du pays : l’appartenance de classe, la fierté ouvrière. » Cette perte favorise la quête d’identités de substitution : « les petits Blancs quelque part, les religieux d’autre part. »

Elle accuse Jean-Luc Mélenchon de contribuer à la fragmentation du corps social. « Il participe […] à la destruction du socle de la République. »

Une gauche à reconstruire

Sur les rapports avec La France insoumise, Laurence Rossignol ne cache pas son désaccord avec la direction actuelle du PS. « Nous avons […] proposé que le Congrès acte le fait qu’il ne pouvait pas y avoir d’accord programmatique en vue d’un gouvernement commun avec La France insoumise. »

Elle dénonce une divergence profonde sur la diplomatie, illustrée par « un rapport d’une immense complaisance à l’égard du régime chinois » signé par Sophia Chikirou. « Il y a un goût pour les dictatures dans La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. »

Pour 2027, elle appelle à une coalition plus large que la gauche seule. « Si on veut demain répondre au risque de l’extrême droite […], il va falloir élargir. » Mais elle souligne que le front républicain de 2022 « n’a pas donné un gouvernement sérieux à la France. »

Justice sociale, école, République

« De justice sociale. Incontestablement », répond-elle sans hésiter lorsqu’on lui demande de quoi la France aura le plus besoin. Elle pointe « les 500 familles ultra-riches en France [qui] ont doublé leur patrimoine » sous les quinquennats Macron.

Pour combler la fracture identitaire, elle revient à l’école et à Rousseau : « Si on veut conserver la République et la démocratie, il faut que les enfants soient éduqués – et pas éduqués par TikTok. »

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L'Atelier politiqueBy RFI