L’interview présente le travail réalisé par trois étudiantes de l'ULiège, Alix Giet, Ninon Gavage et Lisy Thonart, qui se sont penchées sur l’histoire de l’avortement à Liège au XIX? siècle lors d'un séminaire donné par Ninon Dubourg.
Elles expliquent avoir choisi ce sujet parce qu’il éclaire à la fois l’histoire du corps, du droit et des femmes. Leur recherche s’appuie sur des notes de cours de médecine de la fin du siècle ainsi que sur deux archives judiciaires, sources parfois techniques, moralisatrices ou lacunaires. Elles ont été particulièrement frappées par l’écart entre la condamnation officielle de l’avortement et sa fréquence réelle, estimée à une femme sur douze au premier trimestre.
Elles rappellent que l’avortement était perçu comme un crime moral et public, fortement influencé par le poids religieux de l’époque. Malgré cela, les pratiques persistaient et se déroulaient dans la clandestinité. La médecine distinguait plusieurs types d’avortement — spontané, accidentel, provoqué — ce qui révèle à la fois une volonté de classification et les limites du savoir médical, encore empreint de jugements éthiques.
Les notes de cours montrent que les étudiants en médecine apprenaient déjà des techniques abortives, signe d’un rôle ambivalent du corps médical, pris entre impératifs moraux et réalités de terrain. Certaines interruptions de grossesse étaient justifiées pour sauver la mère, et la fréquence élevée des avortements s’explique par l’absence de contraception, la précarité et la stigmatisation sociale. Les méthodes utilisées étaient variées mais souvent dangereuses, exposant les femmes à de graves complications.
L’étude des procès de 1845 et 1861 révèle que les accusations visaient autant les femmes que les personnes de leur entourage. La justice oscillait entre punition, stigmatisation et indifférence, souvent en fonction du statut social. Ces affaires montrent une société où l’avortement était à la fois omniprésent et dissimulé, parfois entouré d’entraide féminine, parfois marqué par un profond isolement. Les profils des femmes concernées étaient divers, même si les plus pauvres restaient plus vulnérables.
Enfin, les chercheuses mettent en perspective leur travail avec les débats contemporains, rappelant que la Belgique n’inscrit pas l’avortement dans sa Constitution. L’histoire qu’elles ont explorée montre que la répression n’a jamais empêché la pratique et que les enjeux de santé, d’accès et d’autonomie restent centraux. Cette plongée dans les archives leur a permis de saisir des fragments de vies souvent effacées, révélant la complexité et la force des trajectoires de femmes confrontées à des choix difficiles.
Le résultat de leur travail a été publié en ligne sur la plateforme «hypothèses.org» donnant ainsi un accès aux documents d’archives et à leur démarche d’historiennes.
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