Bernard Hourcade, directeur de recherche émérite au CNRS, ancien directeur de l'Institut français de recherche en Iran, est l'invité de RFI ce 8 avril 2026. Les États-Unis et l'Iran annoncent un cessez-le-feu de deux semaines et la réouverture du détroit d'Ormuz. La guerre, déclenchée le 28 février, est mise en pause et des négociations doivent s'ouvrir.
RFI : Apres les lourdes menaces, le cessez-le-feu. La guerre déclenchée le 28 février dernier est mise en pause. Les États-Unis et l'Iran annoncent un cessez-le-feu de deux semaines et la réouverture du détroit d'Ormuz. Avant d'en venir aux détails et à l'analyse du chercheur que vous êtes, je voudrais savoir ce que vous ressentez ce matin. Vous connaissez très bien l'Iran. Quel est le sentiment qui domine chez vous ?
Bernard Hourcade : Un soulagement. Un soulagement parce qu'effectivement, les Iraniens subissaient depuis plus d'un mois une guerre qu'ils n'ont pas voulue. La République islamique est loin d'être parfaite, on le sait bien. Mais les Iraniens...
Vous parlez du peuple iranien…
Le peuple iranien. Il y a 92 millions d'habitants qui reçoivent des bombes depuis plus d'un mois. Et donc merci, heureusement, les choses s'arrêtent. Un petit peu de rationalité revient.
Hier, il y avait des menaces à peine croyables, émanant du président américain Donald Trump qui promettait de faire « disparaître une civilisation entière ». Il annonçait une « destruction complète de l'Iran ». Est-ce que c'est ce type de menaces qui a pu convaincre les dirigeants iraniens d'accepter un cessez-le-feu ?
Non, je ne crois pas. Au contraire, ça pouvait motiver leur résistance encore plus forte. On sait que dans la culture iranienne traditionnelle, tous les envahisseurs d'Alexandre le Grand aux Mongols sont tombés sur le pays, et la résistance iranienne a toujours triomphé. Donc le fait d'être comparé au passé glorieux de l'Iran aurait pu convaincre la République islamique qu'il fallait résister.
Alors qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui a pu pousser les Iraniens à accepter d'entrer dans un processus de négociation ?
C'est le contraire. C'est qu’est-ce qui a pu pousser Trump à accepter un processus de négociation ? Les Iraniens, en effet, il ne faut pas l'oublier, étaient en négociation avec les Américains avant la guerre, à plusieurs reprises. Et à chaque fois, c'est Israël qui a lancé des conflits, qui a arrêté la négociation. Autrement dit, les Iraniens voulaient effectivement sortir de la situation, trouver par le haut une négociation avec les Américains pour résoudre le problème essentiel qu'était la confrontation Iran-États-Unis qui, depuis la prise en otage des diplomates en 1979, pourrit les relations internationales.
Vous nous dites que c'est Israël qui a poussé les États-Unis à cette guerre ?
Oui, tout à fait.
Il n'y a pas de doute là-dessus ?
Pas de doute, c'est la réalité historique. Les Américains négociaient, ils le faisaient déjà avant le mois de juin de l'an dernier, où la guerre de douze jours a éclaté. Et donc les Iraniens, parce que le régime islamique était en faiblesse, était en difficulté, pouvaient trouver une porte de sortie et savaient que c'était là la question centrale. Jadis, il y a eu un accord sur le nucléaire, mais tout le monde y était sur le nucléaire en 2015, les Chinois, les Russes, les Européens, les Américains. Cette fois-ci la question était centrale Iran-États Unis. Et aujourd'hui, qui est contre cela ? Les plus radicaux en Iran qui ne veulent pas d'un accord avec les États-Unis, qui sont le symbole de l'opposition, le « Grand Satan ». Les royalistes qui remontaient un peu à la surface, qui ne veulent pas d'une alternative. Et surtout Israël qui ne veut pas que l'Iran devienne une puissance régionale forte, l'Iran qui est un pays nombreux, une bonne tradition nationale, une capacité militaire, intellectuelle forte et économique. Donc c'était le grand rival d'Israël. Le duel en fait, n'est pas tellement Iran-États-Unis que Iran-Israël.
Le cessez-le-feu auquel on arrive aujourd'hui doit donc durer deux semaines. Il doit permettre des pourparlers. Téhéran, indique que des négociations avec la partie américaine vont se dérouler à Islamabad, au Pakistan, à partir de vendredi. De quoi peuvent donc bien discuter les Iraniens et les Américains ? Et directement ?
C'est ça qui est important. C'est le direct qui est important. On sait très bien qu'en 2015, il avait fallu que, effectivement, après beaucoup de difficultés, Iraniens et Américains discutent face à face. John Kerry d'un côté et Djavad Zarif de l'autre. Aujourd'hui, on revient enfin sur un face à face, ce qui est très important. Il y a tout à discuter. Il y a un contentieux effectivement, qui est global, politique et idéologique. Il faut régler techniquement des problèmes. Mais sur le fond, ce qui me frappe, c'est qu'un accord a déjà été passé sur le principe, c'est-à-dire que les Américains reconnaissent que l'Iran a le droit d'enrichir l'uranium sous contrôle international. Que les Américains lèvent les sanctions économiques sur l'Iran, c'est extrêmement important et que le détroit d'Ormuz qui pour l'instant ne posait pas de problème. Trump dit « je l'ai réouvert » mais il était ouvert.
Avant la guerre, il était ouvert.
Il était ouvert. C'est vous qui avez mis la pagaille dans tout le monde entier à la demande des Israéliens. Résultat vous avez mis la pagaille, fait augmenter le prix de l'essence. Et aujourd'hui, « so what ? » Vous aboutissez à revenir en arrière. Vous êtes des vaincus.
Les Iraniens mettent sur la table un plan en dix points pour mettre fin à la guerre. Principe de non-agression, poursuite du contrôle iranien du détroit d'Ormuz, poursuite du programme d'enrichissement d'uranium, levée de toutes les sanctions… ça veut dire que le régime met la barre très haut. Si le plan est accepté tel quel par les États-Unis, ce serait une victoire immense pour le régime iranien ?
C'est vous qui le dites et vous n'avez pas tort. Effectivement, les Iraniens ont été attaqués, ils disent « je n'ai rien demandé ». Et finalement, apparemment, Trump accepterait tous les points importants que revendique l'Iran, mais qui sont des points un petit peu normaux, l'Iran veut revenir à la normale. L’Iran a signé le traité de non-prolifération nucléaire, donc a le droit d'enrichir l'uranium sous le contrôle international. Donc c'est banal. Contre le détroit d'Ormuz, c'est une chose un peu nouvelle parce qu’effectivement, avant ce détroit était international, y passait qui voulait. Aujourd'hui, les Iraniens disent il faut trouver une sécurité régionale et c'est aux pays de la région de gérer la sécurité de la région.
De gérer et de mettre un péage…
Le péage, peut-être, mais aussi, d'abord, d'éliminer les forces internationales qui sont dans la région et qui assurent la sécurité. Imaginez que ce soient les Chinois, les Russes et les Brésiliens qui contrôlent le Pas-de-Calais. Non, Anglais et Français sont assez grands pour gérer le Pas-d- Calais et la sécurité. Les Iraniens disent la même chose. « Ce détroit est chez nous cette mer est chez nous, c'est à nous de gérer l'affaire, messieurs les Américains. Au revoir ».
Je vous entends bien, à ce stade, il y a un vainqueur de ces 40 jours de guerre, c'est l'Iran ?
Incontestablement, c'est l'Iran et pas forcément le régime islamique. On dit toujours « le régime, le régime ». Oui, c'est évident. Il y a un problème politique intérieur à l'Iran, on l'a vu après les massacres épouvantables du mois de janvier. Mais on voit aussi que la population iranienne a l'habitude de revendiquer. Ils ont l'expérience de 40 ans de République islamique et donc savent réagir. Autrement dit, aujourd'hui, c'est l'Iran en tant qu'État, en tant que nation qui a résisté et le régime islamique, lui, a été mis en difficulté après l'assassinat du guide. Il est complètement déstructuré.
Oui, il est déstructuré. Il y a eu un changement de régime de l'intérieur, en quelque sorte, les militaires ont pris le dessus sur les ayatollahs…
Exactement. Mais les militaires sont des gens qui ne sont pas des idéologues. Ce sont des rationnels. Ils sont idéologues aussi pour une partie. Les militaires connaissent la rationalité et savent les rapports de force et ce qui les amène à plus de réalisme pour trouver des solutions à une crise politique.
On est donc très loin de la capitulation, de l'effondrement du régime que semblaient viser Américains comme Israéliens, quand Donald Trump parle de « victoire totale et complète » ?
Le régime islamique, les Israéliens s'en moquent totalement, les Américains encore plus. On souhaite évidemment tous que le peuple iranien soit géré par un gouvernement qui soit plus sympathique que la République islamique. Aucun doute là-dessus. Mais concrètement, cet objectif politique était un peu de la poudre aux yeux. « Je fais la guerre à l'Iran, c'est un pays méchant, un pays épouvantable. Il faut changer le régime politique ». Le but était encore beaucoup plus grand, était pour Israël d'affaiblir l'Iran en tant que puissance régionale et non pas le régime politique. S'il tombe, tant mieux, mais ce n'est pas la priorité.
On a vu pendant cinq semaines l'Iran résister, mais riposter aussi, tirer des missiles, envoyer des drones. Est-ce que les Américains et les Israéliens ont sous-estimé l'adversaire que vous déclarez quasi vainqueur ce matin ?
Oui, parce qu'on voyait uniquement dans l'Iran la présence des proxys de l'idéologie islamique : le Hezbollah, les milices, les chiites, etc. C'était une espèce de leurre, ça existait bien. Mais aujourd'hui, les Iraniens, qu'est-ce qu'ils ont fait ? Ils ont utilisé les pays voisins, amis des États-Unis, pour leur dire « Mes chers voisins, vous êtes soutenus par les États-Unis. C'est inacceptable ». Et donc il a transformé en quelque sorte tous les pays de la région en proxys qui ont plaidé pour l'Iran, en disant « nous sommes bombardés par les Iraniens, Monsieur Trump, s'il vous plaît, arrêtez cette guerre parce que nous ne résisteront pas à une pression iranienne ». Et donc on a mal interprété la capacité de l'Iran et la théorie qu'ils avaient de la défense avancée. Défense avancée, c'est-à-dire on ne défend pas la frontière au sens strict du terme, mais on a derrière la frontière, dans les pays voisins, des solutions pour être derrière le front et un moyen de défense. Et donc le fait de majorer à outrance l'islamité en quelque sorte de l'Iran, l'aspect islamique a fait négliger l'aspect national de l'Iran. Or, les gardiens de la révolution sont aussi une branche de l'armée iranienne normale, ils font leur boulot de défendre pour défendre la patrie. Et donc on a négligé la partie nationaliste de l'Iran en mettant en valeur uniquement les mollahs, les mollahs. Alors que l'Iran est un pays qui est national, qui a une tradition forte. Et donc c'est la population iranienne qui a résisté.
Un réflexe patriotique en quelque sorte, qui explique ce que vous analysez ce matin comme une victoire de l'Iran. Ce qui veut dire en creux : grande défaite des États-Unis. Que reste-t-il de cette grande puissance ?
C'est la question qui se pose aujourd'hui. Cette guerre a montré que la revendication d’Israël d'être protégé a mis la pagaille dans le monde entier. Et donc aujourd'hui, que pèsent les États-Unis d'Amérique qui sont nos alliés dans l'Otan ? Qui sont nos alliés sur l’Ukraine ? Est-ce qu'on peut faire confiance à un pays comme cela qui dit « je vais détruire une grande civilisation » ? C'est une question importante et on ne s'en sortira que si effectivement, une discussion générale pour essayer de voir comment la sécurité mondiale est prise en compte aujourd'hui.