Agnès Levallois, présidente de l'Institut de recherche d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (iReMMO), est l'invitée de RFI lundi 2 mars 2026. Au troisième jour de la guerre contre l'Iran, elle constate l'extension du conflit dans la région.
RFI : 48 h après le déclenchement des attaques aériennes massives israélo-américaines sur l'Iran, le conflit s'étend. Ces dernières heures, le Liban a été frappé par Israël, après des tirs du Hezbollah. Des explosions ont été entendues à Jérusalem, au Qatar, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis. Est-ce que la situation est en train de devenir hors de contrôle ?
Agnès Levallois : Je ne dirais pas qu'elle est hors de contrôle, puisque l'on savait que dans cette opération, telle qu'elle a été lancée par Israël et les Américains, il y avait un risque d'extension de ce conflit au-delà du pays concerné. Puisque les Iraniens avaient toujours dit qu'ils ne resteraient pas sans riposte face à cette attaque. Et c'est exactement ce qui est en train de se dérouler, avec une volonté de la part de l'Iran de montrer qu'il est en mesure de riposter à ses attaques. Et donc, il va riposter là où il le peut, donc dans les pays du Golfe voisins.
Et l'élément peut être un peu plus étonnant vu la situation, c'est ce qui se passe au Liban. Parce que le Hezbollah avait été quand même désarmé en partie après la guerre men ée en septembre 2024 par Israël. Le sentiment qu'on pouvait avoir, c'est que le Hezbollah avait intérêt à rester en dehors de cette guerre pour éviter une riposte très forte sur le Liban. Or, le Hezbollah est rentré dans la guerre.
Le Hezbollah a tiré des drones et des missiles vers Israël. L’armée israélienne a répliqué en frappant des cibles à travers le Liban. Cela veut dire que le Liban est en train de glisser une nouvelle fois dans une guerre régionale ?
Oui, absolument. Le fait que le Hezbollah ait décidé de riposter ou d'apporter son soutien à l'Iran à travers les missiles envoyés sur Israël fait qu'aujourd'hui le Liban se retrouve, une fois de plus, un des acteurs majeurs de ce conflit. Ce qui est un peu étonnant parce que le Hezbollah risque à ce moment-là, de tout perdre au Liban. Majoritairement, les Libanais sont opposés au fait de se retrouver une fois de plus dans cette guerre pour laquelle ils estiment n'avoir rien à voir.
Est-ce que nous ne sommes qu'au début de cette guerre régionale ?
Toute la question, et là je n'ai pas la réponse précise, c'est ce dont disposent les Iraniens. Est-ce qu'ils ont suffisamment de stocks pour que cette guerre continue longtemps ? Ou est-ce que les Iraniens sont en train d'utiliser tout le matériel dont ils disposent pour montrer qu'ils ont cette capacité ? Je ne suis pas sûre qu'ils aient la capacité de faire ça très longtemps.
Tout comme le Hezbollah qui a envoyé des missiles sur Israël. Une grande partie de son arsenal a été détruit par cette guerre de 2024. Donc oui, la guerre prend cette importance régionale qui inquiète beaucoup les pays du Golfe. Donc, ça risque de toute façon de déstabiliser de façon durable l'ensemble de la région. Mais est-ce que les Iraniens ont la capacité militaire d'intervenir longtemps, c’est la grande question.
Pour ce qui est de Donald Trump, il donne une estimation de la durée des opérations américaines, 4 à 5 semaines. Le président américain dit aussi que l'opération progresse très bien et plus vite que prévu…
Le problème de Trump, c'est qu'il dit une chose un jour et exactement le contraire le lendemain. Quels sont les éléments qui lui permettent de dire ça ? Il est très difficile d'accorder un quelconque crédit aux déclarations de Trump quand on voit la façon dont les choses se passent. Il était en train de négocier avec les Iraniens et il lance l'offensive pratiquement au même moment. Je reste très prudente vis-à-vis de ses déclarations. Mais en tout cas, ce que ça veut dire, certains pensaint qu'il y aurait des attaques très ciblées sur l'Iran et qu'on passerait à autre chose. Or, je crains qu'on ne passe pas à autre chose très rapidement. Et là encore, que ça entraîne des conséquences durables sur l'ensemble de la région.
Est-ce que la mort d'Ali Khamenei ouvre le chemin à un changement de régime en Iran ?
Je ne suis pas sûre qu'on y soit. Le régime va finir par tomber, j'en suis convaincue maintenant, depuis des mois. C'est un coup fort qui est porté à ce régime. Mais le régime existe encore et se maintient. Il survit, il s'organise. Alors tout va dépendre, là encore, de la capacité des Israéliens et des Américains à continuer à tuer des responsables. Et tout va dépendre de la façon dont la population iranienne va pouvoir ou non réagir par rapport à tout ce qui se passe. Et le rêve des Américains et des Israéliens qui considèrent que la population va apporter le dernier coup fatal à ce régime, je ne suis pas tout à fait sûre que le scénario se déroule de la sorte.
Est-ce qu'il faudrait absolument une intervention militaire au sol pour accélérer la chute de ce régime iranien, qui est là depuis 47 ans ?
Oui, on imagine très bien que les seules frappes aériennes ne permettront pas de changer le régime. Mais on sait très bien que dans toutes les opérations qui ont lieu dans la région précédemment, et je pense à l'Irak, avec des troupes au sol, ce n’est pas pour autant que les choses ont permis une transition heureuse pour la population. Il s'agit d'être aussi très prudents dans ce que l'on dit et dans ce que l'on peut penser face à ce genre d'opérations extérieures qui, jusque-là, dans la région et au-delà, ont toujours été une catastrophe pour les populations, pour les sociétés. Si au bout du compte, l'objectif c'est d'améliorer la vie des Iraniens, je ne suis pas sûre que ce soit la meilleure façon d'y arriver.
Est-ce qu'une transition démocratique est possible aujourd’hui ? Est-ce que les survivants du régime pourraient négocier avec Trump ?
Ce n’est pas impossible qu'une partie de ce régime décide à un moment de négocier, se rendant compte que ce régime est condamné et donc que leur intérêt pour préserver leurs intérêts, serait de négocier avec Trump. C'est une option que je n'exclus absolument pas.
Donald Trump affirme avoir « trois très bons choix pour diriger l'Iran », sans citer lesquels.
Je serais inquiète sur le choix de Trump, parce qu'on sait très bien que ceux qui sont adoubés par l'extérieur ne peuvent en aucun cas représenter une alternative. Là encore, rappelons-nous ce qui s'est passé en 2003 en Irak. Ahmed Chalabi, qui était arrivé sur les chars américains, a été tout de suite rejeté par la population irakienne.
Reza Pahlavi, le fils du dernier chah, est un des noms qui circulent…
C'est un des noms qui circulent parce que tout le monde le connaît. Alors, pourquoi pas ? Dans le contexte actuel, toutes les options doivent être sur la table. Et donc, si ça permet aux Iraniens d’espérer une amélioration et que ce régime sanguinaire arrête de tuer sa population, oui. Après, tout va dépendre de la marge de manœuvre qu'on pourrait laisser à la personne et que les Américains ne soient pas là à vouloir absolument tout diriger. Parce que là encore, je pense que c'est la pire des choses qui puisse arriver aux Iraniens.