Photo de une : drap hissé sur les murs de l'Université Bordeaux Montaigne durant l'Assemblée Générale féministe du 14 février 2024.
Balance ton prof
Concerné·es de près ou de loin par ces problématiques, un groupe d’étudiant·es s’est rassemblé et attend patiemment les prises de parole. Une banderole est hissée sur les murs de la fac à la vue de tous·tes avec inscrit « justice pour les victimes ». Pour rappel, un professeur de philosophie et ancien vice-président de l'Université Bordeaux Montaigne est accusé de viol par Barbara Stiegler, elle aussi professeur de philosophie. Les faits se seraient déroulés en 2020 et l’Université a reçu les signalements dès 2021. Plusieurs étudiantes ont également informé l’Université du comportement problématique de ce même professeur. En octobre dernier, une étudiante rapportait dans Sud Ouest que ce professeur l’accueillait chez lui, « intégralement nu ».
Depuis, la commission disciplinaire interne à l'université chargée de se prononcer sur ces faits, qui avait dû être délocalisée à Toulouse, a rendu son verdict. Le professeur accusé a été suspendu pour une période d’un an à compter du 1er février 2024. Passée cette période de suspension, il pourrait alors revenir enseigner. Les étudiant·es craignent un étouffement de l’affaire et ont tenu à rappeler par leur présence qu’ils et elles resteront mobilisé·es pour réclamer une meilleure politique de gestion des violences sexistes et sexuelles.
A la tribune, les étudiant·es dénoncent les risques d’une reprise de poste de certains professeurs accusés. « On ne peut pas laisser encore des étudiant·es se mettre en danger et être mis·es en danger » affirme une étudiant, insistant sur le fait que les nouveaux·elles élèves arrivant·es ne seront pas forcément informé·es de ces affaires.
"On est censé·es être en sécurité à la fac"
La justice pénale est vivement critiquée par de nombreuses militantes féministes en matière de condamnations des violences sexistes et sexuelles, où 80% des viols sont classés sans suite et seulement 1% aboutissent à des condamnations pénales, selon le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. Les personnes mobilisé·es rappellent la nécessité de rendre la justice sans attendre les institutions pénales, et donc de replacer la responsabilité de l’Université dans la politique de gestion des violences sexistes et sexuelles.
Ce qui est largement dénoncé, c’est le caractère temporaire de cette suspension. L’ancien vice-président avait déjà été suspendu de manière préventive et recevait alors un plein salaire. Avec cette nouvelle décision de suspension à compter du 1er février, le professeur recevra tout de même un demi-salaire. « Je pense vraiment qu’il faut se servir du symbole que c’est. C’est un professeur qui a une autorité, on est censé·es être en sécurité à la fac et on ne l’est pas du tout. Et en plus, on ne le sanctionne pas. Il s’est servi de son autorité pour abuser de plusieurs femmes et il est sanctionné d’un an de suspension, c’est ridicule » défend Nour, étudiante à Montaigne. Pour Aïna, étudiante elle aussi :
« Il y a des professeurs qui ont été virés à vie de tous les établissement, je ne vois pas pourquoi le nôtre ne pourrait pas l'être. »
Philo - archéo, même combat
Au fil des prises de parole, les langues se délient et une autre étudiante témoigne pour dénoncer le comportement problématique d’un autre professeur, cette fois-ci dans le département d’archéologie. Le professeur en question serait connu pour des faits de harcèlement et des propos misogynes envers des étudiantes, notamment sur des chantiers de fouilles. Après avoir été suspendu par l'Université, puis relaxé par la commission disciplinaire, l'Université Bordeaux Montaigne a fait appel de la décision et prononcée dans la foulée une nouvelle suspension à son encontre. Le professeur d'archéologie accusé avait déposé un recours en excès de pouvoir. Le tribunal administratif de Bordeaux a alors suspendu à son tour la décision du président de l'Université. Selon des étudiant·es, le professeur se "victimise beaucoup" et sa défense reposerait sur l'invocation de la diffamation. La procédure en diffamation, qualifiée de procédure bâillon, contribue à museler la parole des victimes et à les intimider. Une étude Ipsos datant de 2019 révèle qu’un·e français·e sur trois croit qu'il est fréquent que des personnes lancent de fausses accusations de violences sexistes et/ou sexuelles pour se venger de la personne accusée. Or, considérant l’ensemble des résultats des études les plus fiables menées à ce sujet, seulement 2 à 8% des accusations de viol reportées à la police seraient fausses.
Cette affaire, rappelle le caractère systémique des enjeux de pouvoir et de hiérarchie dans les relations entre professeur et élèves, ainsi que la responsabilité de l’Université de réagir de manière proportionnée dans ces affaires.
« Ce n’est pas qu’une affaire de philo, ce n’est pas qu’un seul prof. C’est sur la fac de manière générale, et il y a d’autres affaires sûrement dans d’autres départements qui doivent aussi sortir » assure l'étudiante en archéologie.
Avant les vacances d’été 2023, un compte Instagram est apparu sur les réseaux sociaux : le « collectif des étudiantes en archéo ». Derrière ce compte, des étudiantes qui se préparaient au retour à l’Université du professeur accusé et suspendu. Leur intention était d'affirmer collectivement leur refus de la réintégration du professeur. Le collectif avait été soutenu par plusieurs associations, notamment le planning familial et l’association CLASCHES qui lutte contre les violences sexistes et sexuelles en milieu universitaire.
"On savait tout par le bouche à oreille, au dernier moment"
L'une de ces étudiantes dénonce la mauvaise gestion de cette affaire de la part de l'Université et notamment l’inefficacité de la cellule de veille. Cette cellule est un dispositif d’aide, d’écoute, d’accompagnement et de protection à destination des étudiant·es et personnel·les de l’Université. Elle est en charge des questions de discriminations, de harcèlement et de violences sexistes et sexuelles. « Aucun·es étudiant·es en archéologie n’a été sensibilisé·es à cette cellule alors que l’Université savait déjà qu’il y avait des signalements. La fac n’a pas lancé d’appel à témoignages, n’a pas mentionné cette cellule de veille. On l’a appris par le bouche à oreille, on savait tout par le bouche à oreille au dernier moment ».
Actuellement, l’enseignant a repris ses fonctions et donne de nouveaux cours à des étudiant·es. « Durant les premiers cours qu’il a donnés, il s’est permis de mentionner l’affaire. Il avait préparé une feuille et il l’a lue à chaque promo, dans laquelle il explique même qu’il est innocent » raconte cette étudiante. Avant d'ajouter :
« On veut qu’il y ai justice, mais on ne sait pas faire justice nous-mêmes ».
Durant sa suspension, les cours de ce professeur n’ont pas été remplacés. Une autre professeure a tenu à dispenser quelques enseignements, et ce de manière gratuite, dans l’objectif d’aider les élèves. « Il y a eu un manquement dans les enseignements par son absence et maintenant qu’il est revenu les gens ont aussi besoin de ses cours. C’est aussi la faute de la fac de ne pas l’avoir remplacé » explique l’étudiante en archéologie. Elle rapporte des propos de l’administration suite à cette affaire :
« On nous a dit de penser à nos carrières, d’apprendre à travailler avec des gens qu’on aime moins et de savoir être égoïstes. On a eu des discours de ce type. Des discours qui minimisaient vachement et qui nous demandaient de nous taire et de continuer à travailler ».
Un semaine de sensibilisation "instrumentalisée"
Cette assemblée générale féministe est intervenue durant une semaine de sensibilisation aux violences sexistes, sexuelles et aux discriminations organisée par l’Université Bordeaux Montaigne. Dans un communiqué, le Planning Familial de la Gironde dénonce « l’instrumentalisation » de cet évènement. Les étudiant·es dénoncent également l’hypocrisie de l’organisation d’une telle semaine alors même que la politique de gestion est toujours insuffisante en matière de protection des victimes et de condamnations des agresseurs. Nour s’indigne : « Il y a une hypocrisie révoltante. Cette semaine ne vaut rien et c’est une appropriation de la souffrance des victimes que d’oser faire une semaine contre les violences sexistes et sexuelles maintenant alors qu’il y a eu si peu de soutien et qu’il n’y en a toujours pas. »
D’autre part, il y a eu peu de communication sur cette semaine de sensibilisation. Ce jour-là sur le campus, quelques affiches sont disposées, concernant les violences sexistes et sexuelles. L'une d'elle indique : « Il faut les dénoncer. C’est un viol » ou encore « C’est un harcèlement sexuel ». Deux étudiantes déplorent l’organisation des ateliers, qui n’est pas compatible avec leur emploi du temps. Agathe a 18 ans, elle est en première année de littérature anglaise. À l’évocation de ces affaires, elle avoue que ça lui fait « un peu peur de savoir que même nos professeurs peuvent être des agresseurs ».
Pendant ce temps, des membres d’organisations étudiantes distribuent des tracts sur le parvis de l’Université pour demander la banalisation des cours le 8 mars, journée internationale des droits des femmes. Maya, étudiante en histoire, militante au Poing levé et au collectif Du pain et des roses, explique sa démarche : « Cela permettrait au maximum d’étudiant·es d’être mobilisé·es durant cette journée ». Un enjeu important notamment pour les élèves boursier·ères qui risqueraient de perdre leurs bourses suite à des absences.
À l’université de Bordeaux, cette même requête a été soumise à la présidence. Celle-ci a refusé la banalisation des cours, avançant notamment une « organisation trop complexe ». Les organisations étudiant·es dénoncent, elles, un « problème démocratique ».
Pour s’organiser collectivement et recueillir la parole, un groupe WhatsApp a été créé. Si vous êtes interessé·es, vous pouvez nous contacter et nous transmettrons les informations.
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Article modifié le 10 avril 2024, ajout de précisions sur les procédures administratives concernant le professeur d'archéologie