1926 marque la naissance de grands personnages. Dans le jazz, Miles Davis et John Coltrane sont certainement les plus célèbres, mais l’univers du rock’n’roll compte aussi quelques piliers incontournables. Né à Saint-Louis dans le Missouri, le 18 octobre 1926, Chuck Berry a révolutionné la musicalité du Rhythm’n’Blues héritée du swing des grands orchestres jazz afro-américains.
Charles Edward Anderson Berry est issu de la classe moyenne afro-américaine. Son père est charpentier et homme d’église. Sa mère est institutrice. Son intérêt pour la musique se révèle très tôt sous l’influence culturelle de chants sacrés entendus durant les messes dominicales où il se rend, enfant, avec ses frères et sœurs. Pour autant, sa destinée artistique va progressivement s’éloigner de la bienséance religieuse pour une autre forme d’expression plus brute : le blues. Le jeu du vétéran T-Bone Walker l’inspire et le convainc de s’éloigner des cantiques pour des airs populaires et profanes.
Jeune homme fougueux et forte tête, il brave les interdits et se retrouve régulièrement confronté aux injonctions des forces de police dans une société qui ne laisse, de toutes façons, que peu de liberté aux citoyens noirs. Jusqu’au milieu des années 1950, Chuck Berry se cherche, multiplie les petits boulots et parvient progressivement à trouver un équilibre social. Il est un jeune père de famille qui doit résister à la précarité imposée par une Amérique inégalitaire et ségrégationniste. C’est à Chicago que son histoire s’accélère. Il y fait la connaissance du bluesman Muddy Waters qui l’encourage à aller rencontrer les frères Chess. Ces deux jeunes entrepreneurs polonais ont fondé le label Chess Records qui édite les enregistrements d’artistes de blues en vogue depuis 1947. Conscients de l’impérieuse nécessité de répondre aux attentes du public, ils adaptent leur catalogue discographique à l’air du temps.
En 1955, le Rhythm’n’Blues fait sensation mais doit encore mûrir. Il lui manque la vitalité d’intrépides instrumentistes capables de jouer avec les accents de la country-music et la rugosité du blues originel. Chuck Berry est l’homme idéal pour relever ce défi. En adaptant « Ida Red », une vieille ritournelle immortalisée en 1939 par Bob Wills, il parvient à insuffler une nouvelle tonalité au paysage sonore du moment. Le Rock’n’Roll balbutiant va bientôt déferler sur la planète. Nous sommes en 1955 et le titre « Maybellene », relecture savante de « Ida Red », entre dans le grand livre des classiques intemporels. Le nom de Chuck Berry devient, dès lors, un étendard pour le label Chess. « Rock’n’Roll Music », « Roll Over Beethoven », « Johnny B.Goode », « Sweet Little Sixteen », les succès s’enchaînent et font le bonheur du public et des frères Chess.
Fort de sa notoriété, le trublion Chuck Berry se pense intouchable mais la réalité le rattrape inexorablement. Les autorités lui rappellent avec zèle que les lois américaines en vigueur ne souffrent aucune contestation et que la célébrité n’est pas une immunité notamment lorsque votre peau est noire. Après diverses infractions sévères et quelques procès retentissants, c’est derrière les barreaux que Chuck Berry fêtera son 35ème anniversaire. Après deux ans d’incarcération dans une prison fédérale de l’Indiana, le héros déchu peine à retrouver sa flamme d’antan. Il aura la bonne fortune de compter sur un intérêt certain d’une nouvelle génération de musiciens britanniques passionnés par le patrimoine africain-américain. Grâce aux Rolling Stones et aux Beatles, le nom de Chuck Berry reprend des couleurs au début des années 60, mais l’imprévisible créateur du Rock’n’Roll reste un personnage frondeur et foncièrement indépendant. En 1966, il quitte Chess Records pour le label Mercury et tente ainsi de relancer sa carrière mais son comportement erratique et intransigeant agace ses nouveaux interlocuteurs. En 1970, Chuck Berry retourne finalement chez Chess dans l’espoir de renouer avec le succès. Curieusement, c’est une bluette vantant les mérites de l’onanisme qui le hissera au sommet des hit-parades. « My Ding-a-Ling » fait sensation en 1972 et lui offre la première place des classements discographiques américains.
Intraitable lors de la négociation de ses contrats, Chuck Berry choisira progressivement la scène pour faire valoir son statut de pionnier du Rock’n’Roll. Jusqu’à sa disparition en 2017, à l’âge de 90 ans, il privilégiera les prestations en public plutôt que les fastidieuses séances de studio. Un album posthume, sobrement intitulé Chuck, paraîtra deux mois après son décès. Un disque de bonne facture qu’une presse clémente et révérencieuse jugea enfin à sa juste valeur.
► Le site de Chuck Berry.
Titres diffusés cette semaine :
- « Maybellene » par Chuck Berry (1955)
- « Wee Wee Hours » par Chuck Berry (1957)
- « Johnny B. Goode » par Chuck Berry (1958)
- « You Never Can Tell » par Chuck Berry (1964)
- « My Ding-a-Ling » par Chuck Berry (1972).