Jusqu’au 13 août 2017, la Philharmonie de Paris épouse les rythmes lancinants et vindicatifs de la Jamaïque à travers une exposition très documentée qui résume, en 7 tableaux, l'épopée culturelle et politique d’une île des Caraïbes, dont les soubresauts ont nourri la créativité d'artistes devenus légendaires. Si l’on connaît désormais la destinée de Bob Marley, symbole universel de résistance et de rébellion artistique, l’histoire du reggae et de ses musiques cousines reste encore mystérieuse. Que racontent le Mento, le Ska, le Rocksteady, le Dub, le Dancehall, de l’aventure sociale des Jamaïcains ?
Lorsque l’île de la Jamaïque acquiert l’indépendance en 1962, après des siècles de domination britannique, les rancœurs tenaces liées à l’esclavage et à l’oppression institutionnalisée trouvent un exutoire, dans une multitude d’expressions héritées de la fronde constante des populations noires. Au-delà de la musique, c’est un état d’esprit, une philosophie de vie et un engagement citoyen qui animent l’identité jamaïcaine dans son ensemble. Le processus inéluctable d’hybridation culturelle n’a jamais altéré l’opiniâtreté des gardiens de la flamme. D’Ernest Ranglin à Lee « Scratch » Perry, de Toots Hibbert à Jimmy Cliff, la sève des musiques caribéennes a survécu à l’uniformisation des couleurs sonores à l’échelle planétaire.
Chaque style musical né en Jamaïque témoigne d’une intention, d’une revendication, d’un combat, dont la diaspora africaine dans le monde ne pourra jamais se soustraire tant il est l’écho d’un drame humain ancestral, la traite négrière, qui continue de susciter aigreurs et désarroi. Le reggae, comme toute musique matrice, porte le message des origines, des pionniers, des orateurs africains d’antan qui délivraient le savoir et la vérité face aux exactions des colons européens. Comment ne pas déceler la diatribe téméraire de Bob Marley, reprenant les mots du leader panafricain Marcus Garvey, dans son hymne « Redemption Song », en 1980 ? Ou ceux de l’empereur éthiopien Haïlé Selassie dans le titre « War », en 1976 ?
Sébastien Carayol, commissaire de l’exposition « Jamaïca Jamaïca », nous emmène, cette semaine, dans un voyage sensoriel et mémoriel unique qui débute il y a 400 ans quand, en 1655, le Royaume-Uni s’empare d’un petit territoire insulaire pour développer son économie coloniale transatlantique au mépris des traditions autochtones. Ce choc des mondes ne parviendra pourtant pas à lisser les liens séculaires qui unissent les Africains et leur descendance au-delà des mers. La force spirituelle l’emportera sur les brimades et les humiliations, et accompagnera la résilience instinctive du peuple jamaïcain.
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