
Sign up to save your podcasts
Or


En s'emparant de la figure mythique de Billy the Kid, popularisées par le cinéma, Éric Vuillard renverse la légende du Far West. « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l'histoire commence. » L'auteur décrit un adolescent pauvre, pris dans la violence de l'Amérique de la fin du XIXᵉ siècle. Fidèle à la méthode qui traverse ses livres, l'écrivain fouille les marges de l'histoire officielle pour en révéler les mécanismes cachés : colonisation brutale de l'Ouest, naissance de l'économie de marché, fabrication des récits nationaux. Vuillard ouvre une brèche dans la légende pour redonner une voix aux oubliés de l'Histoire.
Les orphelins, Éric Vuillard, Éditions Actes Sud, 2026.
JOURNAL D'UN VOLEUR
LE PREMIER CRIME de Billy aurait été le vol de quelques livres de beurre. Le beurre, c'est de la nourriture. Cela sent un peu la faim, la nécessité, le dénuement. Mais peut-être pas. Il peut s'agir d'un petit larcin pour rire, pour rire bien jaune, se faire pincer. Un chapardage. Dix jours plus tard, il récidive, on le coffre pour avoir cambriolé une blanchisserie. Il a volé un paquet de fringues, du linge sale, il a revendu des draps, quelques mouchoirs. À présent, le voici en taule. Ça y est. Pour la première fois de sa vie, il paie sa liberté.
On ne le revit jamais. Il erra entre les montagnes et les plaines. Il louvoya parmi les cactus et leurs couronnes d'épines. Après le meurtre de Cahill, il quitta définitivement l'Arizona pour le Nouveau-Mexique et son aire d'action se fixa lentement au hasard des rencontres. Lorsqu'on songe à l'Ouest, au territoire où vécut Billy, on imagine une lande aride, infinie ; il n'en est rien. Toute la vie du petit vagabond tient entre deux bourgades perdues, son monde se résume à quelques rues de Lincoln ou de Las Tablas, il suffit d'un cercle d'une centaine de kilomètres autour de quelques ranchs, de suivre sa trace dans les montagnes déchiquetées, et l'on a tout. La vie de Billy tient dans une rondelle de sable. Mais c'est une rondelle grandiose. Les crêtes en lambeaux, les roches pulvérisées par le soleil, les buissons secs, terriblement secs, les genévriers.
Nos richesses sont faites pour gémir. Il n'y a rien de plus repoussant que l'abondance. Tout est à nous. Les biens des autres nous appartiennent. Ce qui n'est pas à nous nous appartient depuis toujours. Je suis ce paquet de linge qui traîne chez le blanchisseur, cette jument est à moi, ce beau costume m'appelle, ma main se tend, je veux déchirer quelque chose. D'ailleurs, ne faut-il pas les voler pour vraiment savoir ce que sont les choses ? Ne faut-il pas les prendre si l'on veut savoir à qui elles appartiennent ? Ah ! Je veux sentir ce battement de cœur en pénétrant chez quelqu'un d'autre, casser la vitre, forcer la porte. Je veux entrer sans que l'on m'invite. Les maisons sont vides, les mains nues. Tout sera détruit, et détruire c'est aimer. Et Billy aimait beaucoup. Il aimait le beau linge, les vêtements bien taillés. Il n'aimait que l'argent des autres.
QU'EST-CE QUE LA LIBERTÉ ?
EN OCTOBRE 1877, un mois et demi après le meurtre de Cahill, en compagnie d'une vingtaine de brigands, Billy franchit le Río Grande. C'est alors qu'il atteignit le comté de Lincoln où son existence se heurta à des intérêts plus grands que lui. La zone est perdue, sous-peuplée ; de petites communautés blanches arriérées s'étaient agglutinées au Nord, abandonnant pour le moment le Sud aux Mescaleros. C'est là, au bord du Pecos, autour de Fort Stanton, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres, que le Kid devait vivre et mourir.
Enfin, le Kid se mêla à une bande de hors-la-loi qui écumait le Nouveau-Mexique. La bande avait pour chef Jesse Evans, un gamin de vingt ans, à demi cherokee. On braconnait les bleds paumés, on pillait les fermes, on volait des chevaux. Tous les petits voyous de cette joyeuse bande avaient à peu près vécu de la même manière, connu les mêmes épisodes d'errance, de solitude. Et souvent, la nuit, sans prévenir, quelques-uns d'entre eux s'en allaient, comme si une blessure honteuse, une douleur d'enfant mal-aimé, obscure, les obligeait malgré eux à fuir. Ils partaient courir leur chance de leur côté, au hasard, rejoignant d'autres copains, bossant une saison dans un ranch, puis dans un autre. Cette errance était leur malédiction, leur salut.
Au sommaire de leur vie se trouve cette effronterie gigantesque, vaine et gigantesque, cette hardiesse inutile. Ils sont une insulte à l'ordre, à la carrière, à la famille, à tout ce qui leur a manqué. Et depuis cette photographie merveilleuse, il lui murmure devant nous, à elle, menaçante et jolie, qu'il faudrait faire éclater les têtes de pipe, toutes les têtes de pipe, les petits maîtres, les grands, tous ! Et il ajoute en souriant qu'il faudrait aussi faire sauter toutes les banques, cambrioler le monde et buter tous les flics. Oui. Les orphelins savent ça. Ils savent qu'il faut être fou et mordre. Oui, Jesse Evans mordait. Il mordait. Il était fou.
C'est cela, Jesse Evans. Le produit d'une époque et d'un lieu où l'on put devenir riche, plus riche qu'on ne le fut jamais dans l'Histoire humaine, et en quelques instants. Et Jesse Evans, le petit voyou, n'est rien d'autre que l'instrument de base de cette accumulation prodigieuse, il n'est rien qu'un comparse secondaire, et il tire sa liberté folle et factice d'une parenthèse de temps où une forme violente de liberté et de désordre, qu'on n'avait jamais connue auparavant et qui n'est certes pas dépourvue de charme, fut nécessaire à l'établissement brutal des plus durables inégalités. Et c'est cela que l'on voit sur la fabuleuse photographie. Dans le visage de Jesse, on aperçoit la richesse, mais à l'envers, dans le sourire impudent de la jeune femme, on aperçoit la Constitution des États-Unis, mais à l'envers. C'est comme si nous nous entendions parler à l'envers, promettre à l'envers, pisser à l'envers. Leurs visages sont ce dont les livres rêvent. Mais les livres ne sont rien.
Regarde la vie de travers. Attaque les banques, bute les flics, picole, casse les vitrines à coups de révolver, pisse sur les pieds des cons. Ah ! Jesse Evans, poème, imbécile, tu es intraduisible en mots, comme ce petit tas de lumière sur le plancher, comme cet urinoir à l'envers ! Pauvre Jesse, on t'aime bien, tu nous invites, tu payes à boire, et puis tu files sans régler l'addition. Un an plus tard, te revoilà, la gueule enfarinée, pauvre Jesse, tu as pris un coup de vieux, on dirait que tu as vingt-cinq ans, vieux clown, on s'embrasse et c'est reparti. Avec Rockefeller, évidemment, c'est moins drôle, il ne pense qu'au pétrole, à standardiser son huile, ses gaz, pauvre Rockefeller. On raconte qu'à la fin, il ne buvait plus que du lait de femme, on raconte encore qu'une fois ses invités partis, les rares fois où il en avait, le milliardaire piochait dans les assiettes et terminait les restes.
Ah, cette photo est merveilleuse. Elle est triste et merveilleuse. Ils nous regardent avec horreur. Ils sont le solde invisible de l'Histoire, les colonnes vides de la grande comptabilité. Mais ils se rebiffent. Ils veulent nous faire la peau, ils veulent nous piquer notre pognon et le flamber à El Paso, ou dans n'importe quel autre bled. C'est qu'ils veulent tout, ils ne savent pas ce qu'ils veulent, ils ne veulent rien, ils vont mourir. Alors, ils profanent tout ce qu'ils touchent. Les victimes ont pour elles la pitié du monde, l'identification de tous. Les petits criminels, eux, n'ont personne. Ils n'intéressent pas, leur sort est joué, leurs vies sont vaines, qu'ils disparaissent derrière les barreaux, qu'on les lynche, peu importe, ils sont voués au néant. Et c'est depuis ce néant, justement, qu'ils nous regardent, Jesse Evans et sa copine fabuleuse. Elle, avec son petit sourire et son révolver, lui, l'homme désarmé, et encore plus inquiétant de l'être et de lui avoir confié, à elle, le colt, et lui tenant tendrement la main.
Les orphelins, Éric Vuillard, Éditions Actes Sud, 2026.
Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les différents points d'accès ci-dessous :
RSS | Apple Podcast | Youtube | Deezer | Spotify
By Pierre MénardEn s'emparant de la figure mythique de Billy the Kid, popularisées par le cinéma, Éric Vuillard renverse la légende du Far West. « Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l'histoire commence. » L'auteur décrit un adolescent pauvre, pris dans la violence de l'Amérique de la fin du XIXᵉ siècle. Fidèle à la méthode qui traverse ses livres, l'écrivain fouille les marges de l'histoire officielle pour en révéler les mécanismes cachés : colonisation brutale de l'Ouest, naissance de l'économie de marché, fabrication des récits nationaux. Vuillard ouvre une brèche dans la légende pour redonner une voix aux oubliés de l'Histoire.
Les orphelins, Éric Vuillard, Éditions Actes Sud, 2026.
JOURNAL D'UN VOLEUR
LE PREMIER CRIME de Billy aurait été le vol de quelques livres de beurre. Le beurre, c'est de la nourriture. Cela sent un peu la faim, la nécessité, le dénuement. Mais peut-être pas. Il peut s'agir d'un petit larcin pour rire, pour rire bien jaune, se faire pincer. Un chapardage. Dix jours plus tard, il récidive, on le coffre pour avoir cambriolé une blanchisserie. Il a volé un paquet de fringues, du linge sale, il a revendu des draps, quelques mouchoirs. À présent, le voici en taule. Ça y est. Pour la première fois de sa vie, il paie sa liberté.
On ne le revit jamais. Il erra entre les montagnes et les plaines. Il louvoya parmi les cactus et leurs couronnes d'épines. Après le meurtre de Cahill, il quitta définitivement l'Arizona pour le Nouveau-Mexique et son aire d'action se fixa lentement au hasard des rencontres. Lorsqu'on songe à l'Ouest, au territoire où vécut Billy, on imagine une lande aride, infinie ; il n'en est rien. Toute la vie du petit vagabond tient entre deux bourgades perdues, son monde se résume à quelques rues de Lincoln ou de Las Tablas, il suffit d'un cercle d'une centaine de kilomètres autour de quelques ranchs, de suivre sa trace dans les montagnes déchiquetées, et l'on a tout. La vie de Billy tient dans une rondelle de sable. Mais c'est une rondelle grandiose. Les crêtes en lambeaux, les roches pulvérisées par le soleil, les buissons secs, terriblement secs, les genévriers.
Nos richesses sont faites pour gémir. Il n'y a rien de plus repoussant que l'abondance. Tout est à nous. Les biens des autres nous appartiennent. Ce qui n'est pas à nous nous appartient depuis toujours. Je suis ce paquet de linge qui traîne chez le blanchisseur, cette jument est à moi, ce beau costume m'appelle, ma main se tend, je veux déchirer quelque chose. D'ailleurs, ne faut-il pas les voler pour vraiment savoir ce que sont les choses ? Ne faut-il pas les prendre si l'on veut savoir à qui elles appartiennent ? Ah ! Je veux sentir ce battement de cœur en pénétrant chez quelqu'un d'autre, casser la vitre, forcer la porte. Je veux entrer sans que l'on m'invite. Les maisons sont vides, les mains nues. Tout sera détruit, et détruire c'est aimer. Et Billy aimait beaucoup. Il aimait le beau linge, les vêtements bien taillés. Il n'aimait que l'argent des autres.
QU'EST-CE QUE LA LIBERTÉ ?
EN OCTOBRE 1877, un mois et demi après le meurtre de Cahill, en compagnie d'une vingtaine de brigands, Billy franchit le Río Grande. C'est alors qu'il atteignit le comté de Lincoln où son existence se heurta à des intérêts plus grands que lui. La zone est perdue, sous-peuplée ; de petites communautés blanches arriérées s'étaient agglutinées au Nord, abandonnant pour le moment le Sud aux Mescaleros. C'est là, au bord du Pecos, autour de Fort Stanton, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres, que le Kid devait vivre et mourir.
Enfin, le Kid se mêla à une bande de hors-la-loi qui écumait le Nouveau-Mexique. La bande avait pour chef Jesse Evans, un gamin de vingt ans, à demi cherokee. On braconnait les bleds paumés, on pillait les fermes, on volait des chevaux. Tous les petits voyous de cette joyeuse bande avaient à peu près vécu de la même manière, connu les mêmes épisodes d'errance, de solitude. Et souvent, la nuit, sans prévenir, quelques-uns d'entre eux s'en allaient, comme si une blessure honteuse, une douleur d'enfant mal-aimé, obscure, les obligeait malgré eux à fuir. Ils partaient courir leur chance de leur côté, au hasard, rejoignant d'autres copains, bossant une saison dans un ranch, puis dans un autre. Cette errance était leur malédiction, leur salut.
Au sommaire de leur vie se trouve cette effronterie gigantesque, vaine et gigantesque, cette hardiesse inutile. Ils sont une insulte à l'ordre, à la carrière, à la famille, à tout ce qui leur a manqué. Et depuis cette photographie merveilleuse, il lui murmure devant nous, à elle, menaçante et jolie, qu'il faudrait faire éclater les têtes de pipe, toutes les têtes de pipe, les petits maîtres, les grands, tous ! Et il ajoute en souriant qu'il faudrait aussi faire sauter toutes les banques, cambrioler le monde et buter tous les flics. Oui. Les orphelins savent ça. Ils savent qu'il faut être fou et mordre. Oui, Jesse Evans mordait. Il mordait. Il était fou.
C'est cela, Jesse Evans. Le produit d'une époque et d'un lieu où l'on put devenir riche, plus riche qu'on ne le fut jamais dans l'Histoire humaine, et en quelques instants. Et Jesse Evans, le petit voyou, n'est rien d'autre que l'instrument de base de cette accumulation prodigieuse, il n'est rien qu'un comparse secondaire, et il tire sa liberté folle et factice d'une parenthèse de temps où une forme violente de liberté et de désordre, qu'on n'avait jamais connue auparavant et qui n'est certes pas dépourvue de charme, fut nécessaire à l'établissement brutal des plus durables inégalités. Et c'est cela que l'on voit sur la fabuleuse photographie. Dans le visage de Jesse, on aperçoit la richesse, mais à l'envers, dans le sourire impudent de la jeune femme, on aperçoit la Constitution des États-Unis, mais à l'envers. C'est comme si nous nous entendions parler à l'envers, promettre à l'envers, pisser à l'envers. Leurs visages sont ce dont les livres rêvent. Mais les livres ne sont rien.
Regarde la vie de travers. Attaque les banques, bute les flics, picole, casse les vitrines à coups de révolver, pisse sur les pieds des cons. Ah ! Jesse Evans, poème, imbécile, tu es intraduisible en mots, comme ce petit tas de lumière sur le plancher, comme cet urinoir à l'envers ! Pauvre Jesse, on t'aime bien, tu nous invites, tu payes à boire, et puis tu files sans régler l'addition. Un an plus tard, te revoilà, la gueule enfarinée, pauvre Jesse, tu as pris un coup de vieux, on dirait que tu as vingt-cinq ans, vieux clown, on s'embrasse et c'est reparti. Avec Rockefeller, évidemment, c'est moins drôle, il ne pense qu'au pétrole, à standardiser son huile, ses gaz, pauvre Rockefeller. On raconte qu'à la fin, il ne buvait plus que du lait de femme, on raconte encore qu'une fois ses invités partis, les rares fois où il en avait, le milliardaire piochait dans les assiettes et terminait les restes.
Ah, cette photo est merveilleuse. Elle est triste et merveilleuse. Ils nous regardent avec horreur. Ils sont le solde invisible de l'Histoire, les colonnes vides de la grande comptabilité. Mais ils se rebiffent. Ils veulent nous faire la peau, ils veulent nous piquer notre pognon et le flamber à El Paso, ou dans n'importe quel autre bled. C'est qu'ils veulent tout, ils ne savent pas ce qu'ils veulent, ils ne veulent rien, ils vont mourir. Alors, ils profanent tout ce qu'ils touchent. Les victimes ont pour elles la pitié du monde, l'identification de tous. Les petits criminels, eux, n'ont personne. Ils n'intéressent pas, leur sort est joué, leurs vies sont vaines, qu'ils disparaissent derrière les barreaux, qu'on les lynche, peu importe, ils sont voués au néant. Et c'est depuis ce néant, justement, qu'ils nous regardent, Jesse Evans et sa copine fabuleuse. Elle, avec son petit sourire et son révolver, lui, l'homme désarmé, et encore plus inquiétant de l'être et de lui avoir confié, à elle, le colt, et lui tenant tendrement la main.
Les orphelins, Éric Vuillard, Éditions Actes Sud, 2026.
Vous pouvez suivre le podcast de ces lectures versatiles sur les différents points d'accès ci-dessous :
RSS | Apple Podcast | Youtube | Deezer | Spotify