Les projets d'intelligence artificielle se nourrissent de ce qui est déjà écrit : procédures, historiques, bases documentaires. Un modèle nourri des seules procédures apprend l'organisation telle qu'elle s'imagine, pas telle qu'elle fonctionne. Cet épisode dresse l'inventaire de trois familles de données que presque personne ne collecte.
La donnée de raisonnement, d'abord : les arbitrages que vos experts font chaque jour sans pouvoir les décrire. Michael Polanyi l'a posé dès 1966, nous en savons plus que ce que nous pouvons en dire ; Ikujiro Nonaka a montré que le passage du tacite à l'explicite est le maillon le plus difficile de toute gestion des connaissances.
La donnée d'articulation, ensuite : ce que l'usage réel des outils raconte, et que les compteurs de licences ne voient pas. Une étude de la Harvard Business School, publiée dans Organization Science, a suivi 758 consultants : sur les tâches où l'outil est compétent, ils travaillent environ un quart plus vite, avec une meilleure qualité ; sur une tâche choisie hors de ses capacités, ils produisent 19 % de bonnes réponses en moins. La carte de cette frontière, dans votre organisation, n'existe nulle part.
La donnée de terrain, enfin : les contournements installés, les doubles saisies, et les idées que vos équipes n'ont jamais eu l'occasion de proposer. La recherche sur la voix des employés montre que ce silence tient rarement à l'indifférence : il tient à la crainte d'être mal vu. Beaucoup d'organisations outillent la remontée des incidents ; presque aucune n'outille la remontée des idées.
Reste la question qui fâche : capter ces données sans basculer dans la surveillance. La réponse de l'épisode tient en un principe : l'anonymat se garantit par la conception du dispositif, jamais par une promesse.
Références citées : Fabrizio Dell'Acqua et al., « Navigating the Jagged Technological Frontier », Harvard Business School, Organization Science (https://ssrn.com/abstract=4573321) · Michael Polanyi, The Tacit Dimension, 1966 · Ikujiro Nonaka, « A Dynamic Theory of Organizational Knowledge Creation », Organization Science, 1994 (https://pubsonline.informs.org/doi/abs/10.1287/orsc.5.1.14) · Liang, Farh et Farh, Academy of Management Journal, 2012 (https://journals.aom.org/doi/10.5465/amj.2010.0176) · Milliken, Morrison et Hewlin, Journal of Management Studies, 2003 (https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/1467-6486.00387).
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