Celles qui portent l'Afrique

“Ma mère me disait de rêver grand ”


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« Celles qui portent l’Afrique » est un podcast de la Fondation de l’innovation pour la démocratie qui donne à entendre des récits de vie de féministes africaines. Au micro : Achille Mbembe et Sarah Marniesse, avec l’appui de Martin Serralta. Musique de Blick Bassy.


Hériter d’une lutte, refuser la limite — Chantal Lape Hiag


Chantal Lape Hiag est Camerounaise, originaire de la région du Centre. Elle insiste sur cette origine parce que tout commence là. Son engagement est intimement lié à l’histoire de sa mère.


Mariée de force à 14 ans, privée d’éducation, battue, abandonnée, sa mère a grandi dans la discrimination. Elle travaillait pour payer les études de ses frères. Elle n’a jamais eu droit à l’école comme eux. Pourtant, chaque soir, après son petit commerce, elle répétait à ses filles qu’elles devaient aller loin. Faire des études. Ne pas reproduire sa trajectoire. Ne pas subir les mêmes violences.


Chantal en a fait un serment. Aller “aussi loin que possible” pour elle.


Choisir la science politique au Cameroun n’était pas neutre. Discipline perçue comme masculine, territoire réservé. Les discriminations apparaissent souvent après le master. On vous tolère, puis on vous rappelle votre “place”. On doute de votre compétence. On vous renvoie à votre genre. Elle a dû faire plus. Toujours plus.


Son défi le plus marquant reste celui de sa soutenance. Elle accouche la veille de défendre sa thèse. On lui suggère de reporter. Elle refuse. Le lendemain matin, sortie de l’hôpital, elle soutient. Puis elle retourne chercher son bébé. Pour elle, il était hors de question que la maternité soit interprétée comme une faiblesse. Cet acte a marqué les esprits. Au moment du recrutement, on a reconnu que les femmes pouvaient aussi apporter une contribution pleine et entière aux sciences politiques.


Elle évoque aussi la disparition de sa mère, six mois après son inscription en thèse. Un vide immense. Mais aussi une responsabilité : faire vivre son rêve à travers son propre parcours.


Aujourd’hui, elle dirige une unité à l’Institut des relations internationales et accompagne de jeunes étudiantes, notamment venues du Tchad ou d’autres pays de la sous-région. Beaucoup lui confient leurs peurs. Le mariage attendu. L’horloge biologique. L’idée que poursuivre des études serait “perdre du temps”. Elle leur répond par son propre exemple. Mère de trois enfants, dont un gravement malade, elle enseigne, encadre, écrit, milite. Elle leur répète que tout est question d’organisation et de volonté. Rien n’est “naturellement” réservé aux hommes.


Elle travaille aussi sur la diplomatie camerounaise et les inégalités de genre dans les postes de souveraineté. Les chiffres parlent. Les femmes sont minoritaires, et encore plus absentes des postes stratégiques. Elle pousse ses étudiants à penser une diplomatie sensible au genre, à documenter les écarts, à produire des données, à faire parler les faits.


Deux figures l’ont profondément marquée. Sa mère, d’abord. Source première de sa force. Et son directeur, le professeur Alain Fogué, défenseur des libertés, emprisonné pour ses positions politiques et ses marches pacifiques. Il lui a appris que rien n’est acquis, que la lutte doit être ferme mais pacifique, que poser ses idées clairement est déjà un acte de résistance.


Son rêve est simple et immense. Un monde où les femmes ne sont plus limitées par des constructions sociales. Un espace académique et politique où leur compétence n’est plus mise en doute. Un avenir où rêver grand ne sera plus un acte de défi, mais une évidence.

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Celles qui portent l'AfriqueBy Fondation de l'innovation pour la démocratie